Société

Voyance, quand les Tunisiens s’en remettent au hasard

Jamais voyantes, médiums et marabouts de toutes sortes n’ont eu autant le vent en poupe dans notre pays. Plus d’un millier sont implantés un peu partout. Lignes de la main, encens, petites boules ficelées, cartes, marc de café, bougies…sont les signes ou les accessoires utilisés.

Il existe en Tunisie plus d’un millier de voyants et surtout de voyantes. Curieusement, la clientèle est très souvent féminine. Les hommes qui y vont sont tous sous l’influence d’une femme (mère, tante, amie, sœur…). De nos jours, la clientèle est très cosmopolite, tous milieux compris. Malgré tout, nous assistons à l’émergence de la gent masculine qui commence à fréquenter les voyants.

Les hommes opèrent dans l’anonymat

Un très important pourcentage d’hommes consulte en Tunisie. Ce sont en général des hommes d’affaires et même beaucoup de politiciens. Ils investissent énormément dans ce domaine affirme L.H qui reçoit chez elle, ce genre de clients. D’après un psychologue de la place, il s’agit d’hommes très stressés par leur travail, leurs usines, les projets d’avenir…

Au lieu de recourir à des bureaux de services, d’études et de comptabilités, ils préfèrent une solution magique à tous les tracas. Les honoraires des voyants qui pratiquent des actes (solutions) « chirurgicaux » peuvent varier de 600 à 2000 dinars. Les honoraires varient aussi à la tête du client. Ils varient aussi suivant l’honneur (le tunisien veut avoir beaucoup d’honneur). Contrairement aux femmes, les hommes opèrent dans l’anonymat. Ils sont très discrets sur le sujet. Ils se déplacent très loin pour voir leur voyant. Ils ne doivent pas résider dans les parages. Une note de plus d’exotisme.

Les femmes s’avèrent les plus inconditionnelles de la spéculation sur l’avenir

Le phénomène de la voyance n’est certes pas une invention des années 2020. De tous temps, on a consulté ce genre de devins et chiromanciennes. Ce qui est nouveau, c’est la manière que l’on a aujourd’hui d’appréhender ce recours à des pratiques qui flirtent de près avec le surnaturel.

Il y a seulement quelques années, en effet, « consulter » était un acte honteux, en tous cas de ceux que l’on gardait pour soi, de peur de passer pour un esprit faible. Aujourd’hui, il suffit de lancer la conversation sur le sujet dans n’importe quelle ambiance, et c’est parti ! Les récits d’expériences commencent à pleuvoir. Certains confessent avoir cédé au « virus », d’autres se mettent à bombarder de questions les « initiés »… Bref, la voyance fascine et parfois dangereusement.

Au-delà de l’effet de mode, de cet engouement pour l’irrationnel si symptomatique de notre époque, ces pythies peuvent devenir pour certains une drogue. Pour certaines plutôt. Les femmes s’avèrent en effet les plus inconditionnelles de la spéculation sur l’avenir. Il suffit que la première consultation faite par jeu intervienne à un moment de vulnérabilité (problèmes conjugaux, doute sur un éventuel mari…), il suffit que la voyante devine le pourquoi de la visite, qu’elle se fasse rassurante et le mécanisme s’enclenche : le futur semble s’apprivoiser et l’on se précipite chez un autre surdoué de la devinette pour obtenir la confirmation des prédictions de la première.

Quatre femmes se confient

Voyant gourou, voyante béquille, voyante psy ou magie noire ? Tel est l’engrenage de la voyance ainsi qu’il a été décrit par quatre femmes qui confessent avoir été des « accros » de la divination au point de ne plus pouvoir s’en passer.

Je n’ai vraiment pas le sentiment d’être dupe

Grande brune, le regard assuré, le menton volontaire, Chérifa, cadre marketing, mène d’une jolie poigne de fer son métier et sa vie de célibataire bien dans sa peau. On l’imagine assez mal céder aux mirages d’une prophétie d’une voyante. Pourtant, elle a derrière elle sept ans de fréquentation de voyants des deux sexes.

Pourtant, même s’il est vrai que je suis une grosse consommatrice et que j’y laisse beaucoup d’argent, je n’ai vraiment pas le sentiment d’être dupe. Je sais bien que les voyantes annoncent des choses tellement floues que toutes les situations peuvent correspondre pour peu qu’on y mette un peu de bonne volonté. Si elle me prédit par exemple que je rencontrerais un grand brun, je vais évidemment me mettre à remarquer tous les grands bruns. Du coup, par la force des choses, la prédiction aura alors toutes les chances d’aboutir. Tout cela me donne par conséquent un peu d’espoir. Ce n’est parce qu’on m’annonce des opportunités professionnelles que je démissionnerais de mon travail actuel. Toutefois, cela me permet au moins de supporter les excès de mauvaises humeurs de mon patron. Je me dis que j’aurais ma revanche, confie Chérifa.

Elle a tout de suite vu que je me débattais entre deux hommes

Salwa a 33 ans et travaille en tant que secrétaire dans une société privée. Elle assure que tout a commencé en 2007. J’étais fiancé à quelqu’un que je trouvais assez bien mais en même temps, un autre dont la situation était beaucoup plus importante demanda ma main. Entre le cœur et la raison, j’étais absolument incapable de choisir. J’étais tiraillée grave entre la culpabilité de quitter le premier et la peur de ne pas faire le bon choix en me liant au second. J’aurais tant voulu que quelqu’un tranche à ma place. C’est une amie qui m’a poussée à aller consulter une voyante. Je n’étais pas emballée mais je me disais qu’après tout je n’avais rien à perdre.

Malgré son adresse prestigieuse, la première voyante ne payait pas de mine : la cinquantaine pas très soignée, des vêtements couleur, assise derrière une table usée par le temps. J’étais donc très réticente mais en une heure de temps, elle m’avait littéralement subjuguée. Sans que je lui explique quoi que ce soit, simplement en tirant des cartes, elle a tout de suite vu que je me débattais entre deux hommes. Elle a lu que je quitterais le premier et que le second ne serait qu’une étape de ma vie. J’étais ravie et soulagée. Je ne ressentais plus la moindre culpabilité puisque c’était le destin qui m’ordonnait de quitter mon fiancée. Cela m’avait libérée d’un fardeau, d’une angoisse qui me rongeait et j’ai enfin pu prendre une décision. Je pensais que mes rapports avec la voyance s’arrêteraient là, mais à chaque fois que j’étais confrontée à un dilemme, à une incertitude, la tentation de consulter me tiraillait… et j’y allais.

Ainsi, sans me rendre compte, j’ai complètement délégué à quelqu’un d’autre le soin de mener ma vie. Un nouveau travail ? Un déménagement ? J’attends que les cartes décident pour moi. C’était facile et confortable mais au fond désastreux. Quand on se laisse bercer par « tout ira mieux demain » ou « je vois un bel avenir pour vous », on ne cherche vraiment plus à régler les problèmes qui s’accumulent sans parler des conséquences pécuniaires. J’éviterais de vous dire toutes les sommes englouties.

Les voyants ? Elle les a essayés tous !

Quant à Rihab 44 ans, elle travaille comme assistante dans une Ecole supérieure, elle les a essayés tous ! Débutants, adeptes de la voyance, décrypteurs de marc de café, marabouts et même jeunes voyantes « new look ». Peut importe ! toutes les voies lui semblent bonnes pour parvenir à déchiffrer un peu cet avenir qui l’angoisse si fort, même si elle prend avec humour son « vice ».

Dès que je ne me sens pas bien, c’est automatique : je cours chez une voyante. C’est presque devenu un réflexe. Je consulte une fois par mois en moyenne et j’y laisse pas mal d’argent (45 dinars la séance). Ma visite chez la voyante est une démarche très curieuse et masochiste, car à chaque fois, j’ai une peur bleue qu’elle m’annonce quelque chose de dramatique, une maladie, un décès dans la famille… en même temps, je ne peux m’empêcher de ressentir une sorte d’excitation à l’idée de soulever un pan d’inconnu. C’est assez enfantin, je le sais, surtout que je m’imagine déjà en train de raconter à mes collègues l’avenir prédit.

En plaisantant bien sûr car au fond j’ai un peu honte de mon attitude. Quant à mes collègues hommes, j’évite purement et simplement d’aborder le sujet. C’est le genre de manie qui les effraye.

Le  besoin d’aller consulter un inconnu qui, lui, « verrait » plus clair

Mouna, styliste modéliste est âgée de 49 ans et c’est après son divorce, suivi d’une interminable dépression qu’elle a pour sa part commencé à tâter de la voyance. Rien ne l’y prédisposait vraiment. Elle avait bien vécu 40 ans sans elle ! En gros c’était le seul recours qui lui restait. Le scénario est classique : le futur lui semblait si sombre, sa situation si figée et son sentiment d’impuissance face aux événements était tel que le besoin d’aller consulter un inconnu qui, lui, « verrait » plus clair s’est imposé.

Je suis allée voir un voyant qui m’avait été recommandé, raconte Mouna. C’était un homme mûr au visage douloureux. Il officiait dans une petite pièce de son appartement sans aucun instrument ni autres objets. Cela m’avait plutôt rassurée. J’étais d’autant prise au jeu que j’étais d’humeur assez sceptique ce jour là. Or, rien qu’en se concentrant, en décrivant ce qu’il voyait, il m’a très bien défini psychologiquement et m’a raconté des épisodes parfaitement vrais de mon enfance. Des petites choses très précises.

Du coup, j’ai été encore plus réceptive à ce qu’il m’annonçait : encore des ennuis, de la souffrance… mais aussi un peu plus tard, le bout du tunnel. C’était un peu vague, mais cela m’avait remonté le moral. Je me suis sentie plus légère. Le fait que les événements soient « écrits » d’avance m’avait soulagée et j’ai décidé de laisser le temps, bien sûr, pour savoir si j’allais réussir dans les affaires ou épouser un milliardaire. En fait mon voyant me sert de psy.

On ne peut combattre la magie que par la magie

Le témoignage de Naima, mère de famille, professeur de littérature est le plus abracadabrant. Fille de très bonne famille, éduquée, pudique et réservée. Elle affirme qu’elle n’a jamais eu recours à des voyants.

Je n’y pensais même pas et ce genre de pratiques nous dépassent; raconte-t-elle. Mais depuis plus de dix ans, je suis devenue une habituée. A l’origine, un problème familial s’est transformé en tragédie au fil des années. Ma belle sœur en est la cause. Cette dernière est issue d’un milieu primaire très différent du nôtre. Pour combler un manque ou un ennui sans doute, elle a commencé par fréquenter des gourous maléfiques qui lui réalisaient des recettes dignes de la magie noire dans le but de l’utiliser contre toute la famille.

La plus malheureuse dans toute cette histoire, c’est ma mère. C’est elle qui souffre le plus du déchirement de ses enfants. Un jour, ma sœur qui attendait sa fille devant l’école, engagea la conversation avec une grande habituée de la magie. Elle lui a dit qu’on ne peut combattre la magie que par la magie. C’est ainsi que ma sœur a été entraînée. Vu que la situation familiale empirait, moi aussi je me suis dit que je n’avais rien à perdre d’aller consulter, d’autant plus que mon propre fils a été atteint par ces forces du mal. En effet, lui si doux, si gentil, si poli, si discret, devenait du jour au lendemain agressif, nerveux et n’avait plus de respect envers nous. C’était terrible ! Lors d’une rencontre avec une voyante, elle m’avait confirmé que mon fils avait mangé des choses horribles, poursuit Naima.

On m’a très vite recommandé d’aller voir une veille dame dans la région de Lakhlidia. J’ai accompagné mon fils à l’adresse indiquée. Il y avait une population très dense, tous milieux confondus. Tous ces gens étaient là pour se faire désensorceler. Quand notre tour arriva, la veille dame fit avaler à mon fils des raisins secs en chapelet sur un fil. Il vomit brusquement presque ses entrailles. La vieille dame réussit à récolter tout un amas de moisissure et de saletés. J’étais écœurée devant cet insolite spectacle. C’était la seule surprenante fois où on ne m’a pas demandé d’argent. Le bien que je fais ne peut être payant, me lança la vielle dame. En partant, elle n’avait pas non plus refusé que je lui accorde quelques billets.

Dernièrement, encore influencés par ce qui s’est passé, nous allâmes voir une autre voyante qui habite Hammamet. Elle nous indiqua que la magie ne nous avait pas encore quittés et qu’il fallait vite fouiller dans la maison de ma sœur, plus précisément le jardin. Nous avons payé pour ce service 400 dinars. Nous avons bien fouillé dans le jardin en question et effectivement, nous avons découvert l’horreur : une bourse ficelée en tissu où nichaient des ongles humains, des touffes de cheveux, de petits morceaux de draps blancs (arrachés parait-il d’un linceul). Je ne sais vraiment pas si c’est les prémices de notre terrible histoire, conclut Naima.

L’avis du psy : une pensée magique est adoptée 

Il est difficile de juger ce genre de comportement. L’angoisse quant à l’avenir, l’envie de savoir avant l’heure, sont des traits de la condition humaine qu’il serait présomptueux de railler ou de condamner. Je remarque d’ailleurs que, chez certains, le voyant entre en concurrence avec mes propres attributions. En effet, les voyantes sont des consultantes. La voyance est intéressante dans le sens où elle réconforte moralement ceux qui la consomment. Socialement, la voyance a pris de l’ampleur : de la médecine du pauvre ou plutôt de l’ignorance, aujourd’hui, elle est devenue étrangement la médecine des personnes très aisées et même très instruites.

Quand on subit un traumatisme majeur, on se retrouve dans un état de faiblesse extrême. Un phénomène de panique s’installe. A ce stade, on ne peut reprocher à la personne concernée d’être entre les mains d’une voyante. Nous sommes tous régis par des mécanismes de défense : quand ils sont ébranlés, la logique ne peut plus filtrer. Nous régressons dans l’enfance et dans un grand sac du destin. On finit par adopter la pensée magique. C’est d’ailleurs une mentalité frappante chez l’enfant qui n’exige pas la causalité des événements. L’adulte qui retombe en fait dans l’enfance ne recherche plus les solutions qui résoudraient ses problèmes.

C’est ainsi que cette pensée magique est adoptée. Une régression émotionnelle dans l’individu traumatisé, toujours liée à un échec. Notamment dans les situations de crise et de doute. Cela relève de la démission. On est écartelé, tiraillé et incapable de prendre une décision. C’est tellement plus simple de s’en remettre au verdict des cartes, à un destin qu’on croit inéluctable ou écrit d’avance.

A trop répéter ce système, on risque de ne plus être maître de sa vie. Surtout que la prédiction faite est forcément orientée par la personnalité voire les problèmes intimes de celui qui la fait. On croit s’en remettre à une sorte de hasard objectif. On est en fait conditionné par les schémas de vies d’autrui. C’est humain, mais c’est dangereux.

J.L

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