Billet d'humeur

Un Italien qui a choisi de vivre en Tunisie, répond aux propos xénophobes de Matteo Salvini

Nous avons quitté l’Italie par millions vers des destinations plus fortunées, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, les États-Unis, l’Amérique du sud et la Tunisie. Nous avons quitté notre « bel paese », pour aller chercher des conditions de vie meilleures, avoir un toit et surtout de quoi manger. Nous avons traversé l’océan, la Méditerranée pour débarquer dans des pays inconnus, avec des traditions et des langues différentes des nôtres, et ben oui…quand nos ventres sont creux, il faut se décider à partir, un départ pas toujours facile celui des migrants, qui quittent leur terre, leurs parents, leurs enfants, leurs amis…risquant leur vie.

Oui, la vie des migrants n’est pas du tout facile, je dirai mieux, elle est horrible, injuste, indigne. Débarquer dans une terre qui ne leur appartient pas, côtoyer des gens qui ne leur ressemblent pas, qui les voient souvent comme faisant partie d’une sous-race, qui se moquent d’eux, de leur langue, de leurs habitudes culinaires, de leur religion, oui ce n’est pas facile d’être un émigrant, surtout quand le pays qui est supposé t’accueillir, ne t’accueille pas, ne t’offre pas le minimum de la dignité humaine mais il t’assimile aux terroristes, à des gueux, à des singes…et oui, triste d’être un émigrant ! Devoir quitter son propre pays à cause de la famine, de la misère, des guerres, financées souvent par les puissances occidentales et arabes.

Difficile d’être un émigrant. Les désespérés parcourent aujourd’hui la même route maritime parcourue par les italiens jusqu’au XX ème siècle, mais au sens inverse, non plus du nord vers le sud, mais du sud vers le nord de ce grand lac salé, comme Braudel aimait le définir, 130 Km, d’un voyage qui souvent sera le dernier et la tombe de ces inconnus. Lundi matin au réveil, comme tous les matins, je prépare mon café et je m’installe devant l’ordinateur pour lire ce qui se passe dans le monde. Avec désolation je lis la déclaration du Ministre italien de l’intérieur, fraîchement élu au gouvernement, une déclaration qui me désole, qui gèle le sang qui coule dans mes veines, une déclaration de guerre, vis à vis d’un pays voisin et frère à quelques km des côtes italiennes et que pendant des siècles a su accueillir ses voisins du nord. Des mots scélérats, irresponsables, xénophobes et bien évidemment racistes ! « La Tunisie est un pays libre et démocratique, mais il exporte souvent des condamnés », pouvait-on lire sur un des quotidiens italiens.

Monsieur le ministre de l’intérieur Matteo Salvini, élu sous le parti politique de « La Lega » accusait tout un pays d‘exporter ses condamnés par le biais de la migration irrégulière. Ma réaction ne s’est pas faite attendre, pour marquer aussi mon appartenance à un pays qui a accueilli dans le passé mes ancêtres et pour pouvoir ainsi me dissocier des idées racistes prononcées par M. Salvini qui a oublié de ne plus être en campagne électorale, mais de faire partie d’un gouvernement et d’en être un de ses ministres. Ça va de soi que quand on assiste à un flux migratoire si important, ce flux est très hétérogène ; noirs et blancs, beaux et moches, honnêtes et malhonnêtes…mais loin de la de considérer un pays dans sa généralité comme exportateur de condamnés et de voleurs !

Mon sentiment a été alors de demander pardon au peuple et au gouvernement tunisiens qui m’accueillent, au nom de ce ministre irresponsable auquel j’aimerais bien lui rappeler certains chiffres. Depuis 2014, 16.000 victimes ont péri en Méditerranée et toujours selon les statistiques de l’ONU, l’Italie se positionne parmi les derniers pour le nombre de réfugiés présents sur son territoire ( 2,4 pour cent pour mille habitants, par rapport à 23,4 pour cent pour la Suède). Selon des chiffres avancés par le Ministère de l’intérieur italien, depuis janvier 2018 à aujourd’hui nous avons assisté à 2889 débarquements de Tunisiens sur les côtes italiennes sur un total de 13.775. 1 émigré sur 5 en Italie est tunisien, bien loin de la présence marocaine, première communauté maghrébine et africaine présente sur le territoire italien.

Entre septembre et novembre 2017 et suite à la néfaste politique pratiquée par l’ancien ministre de l’intérieur italien Minniti, le total d’immigrés tunisiens a été de 4500 personnes, une augmentation suite à la politique italienne qui s’est vue « obligée » de négocier avec les « autorités libyennes » et arrêter ainsi les départs des ports à l’ouest de Tripoli. Des cas de figures assez particuliers se présentent : les émigrés qui partent de Libye proviennent essentiellement de l’Afrique subsaharienne et du Bangladesh, par contre ceux qui partent de Tunisie sont exclusivement des Tunisiens et une bonne partie d’entre eux, suivent la route Sfax-Pozzallo. Toujours selon les statistiques qui m’ont été fournies par le ministère de l’Intérieur italien, les Tunisiens en situation irrégulière en Italie sont environs 40.000, des chiffres qui ne provoquent pas le froid dans le dos !

Si un problème sur l ‘émigration existe en Italie, comme réellement il existe, la responsabilité n’est pas à attribuer à l’émigrant, mais plutôt à l’absence de l’Etat italien qui a délaissé certaines zones du pays aux mains des systèmes mafieux qui gèrent les flux migratoires, mais aussi au manque d’une politique commune des affaires étrangères européenne qui a abandonné l’Italie a son propre destin. Il faudrait donc que Monsieur Salvini, se mette le plus tôt possible au travail et qu’il réfléchisse deux fois avant de prononcer des paroles qui pourraient mettre en mauvaise posture les millions d’Italiens dispersés dans le monde.

Pr. Alfonso Campisi, universitaire

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