Société

Tunisie : quand les séniors se remarient

En Tunisie comme dans de nombreux pays, le mode de vie des seniors ne cesse d’évoluer aussi bien économiquement que socialement. Une augmentation très importante du nombre de divorces est constatée… mais aussi de mariages. Les divorces après plus de trente ans de mariage ont pratiquement doublé en quelques années.

Les spécialistes avancent une première explication qui réside dans l’allongement de l’espérance de vie. Les femmes sont de plus en plus indépendantes économiquement et n’hésitent plus à se séparer de leur conjoint si le besoin se fait sentir.

Il y a aussi le départ des enfants et le passage à la retraite. Des étapes qui mènent les deux conjoints à se trouver seuls et à devoir passer plus de temps ensemble. Si pour certains couples, cette situation est  une opportunité de renforcer les liens, pour d’autres, elle conduit à une usure des relations qui se concluent souvent par une rupture.

D’après une étude japonaise, il s’agit du « Syndrome du conjoint retraité » et où la moitié des femmes vivraient mal le passage à la retraite de leur conjoint, notamment les femmes au foyer et celles qui travaillent à domicile. Elles voient l’inactivité de leur mari comme un empiétement sur leur espace.

La retraite est en effet perçue aujourd’hui comme un nouveau départ et nos seniors n’hésitent plus à se constituer de nouveaux amis en faisant de nouvelles rencontres. Ils sont également nombreux à trouver l’amour sur internet. Ils pensent qu’il est toujours possible de rencontrer une âme sœur sur les réseaux sociaux. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs rencontré un conjoint de cette manière.

Mes questions liées à l’âge n’ont plus de tabous : divorce, sexualité, mariage…La notion de couple l’emporte sur la question de la famille, on se marie « pour soi » de manière plus forte.

Les enfants ont parfois du mal à s’y faire.  Mais dans leur majorité aujourd’hui, ils voient dans la nouvelle union de leur parent, une manière de rester actif et à l’écart de l’isolement.

Safia n’en revient pas. Elle est de nouveau en couple depuis une année et se dit convaincue que «le cœur ne vieillit pas». À la mort de mon époux, je n’avais que 62 ans. J’aime la vie et je n’ai pas pu me renfermer sur moi-même. J’ai essayé de diversifier mes activités et me suis inscrite dans un groupe de randonnée, confie-t-elle.

Dans ce groupe de randonnée, elle rencontre Hassen un veuf de 75 ans, qu’elle appelle son «grand ami». Cette relation avait été couronnée par un mariage discret en famille. Avec lui, elle vit «une seconde jeunesse», assez loin des préjugés de la dépendance et la solitude.

Les sociologues, confirment cette «poussée significative» des idylles du troisième âge. Entre le moment du départ à la retraite et la fin de vie, il s’écoule une période de près de vingt ans pendant laquelle les personnes âgées sont soumises comme tous à l’impératif social d’activité. Cette nouvelle vie survient parfois brutalement au moment de la retraite. Il n’est pas rare que des couples de plus de trente ans de mariage volent en éclats.

Cependant, les personnes âgées ne recherchent plus l’amour fusionnel de leurs 20 ans. Mouna tient à son indépendance : « C’est chacun son appartement !»

La famille, ne réagit pas toujours bien. Il n’est pas facile pour les enfants d’accepter que leurs aînés puissent se définir autrement qu’en parents et grands-parents, note le sociologue. D’autres sont au contraire soulagés de les savoir accompagnés.

Derrière le rejet des enfants du remariage d’un parent âgé, il n’y a pas que des raisons d’héritage ou d’intrusion d’un « étranger » dans un ordre préétabli. Il y a aussi le rejet inconscient de la sexualité du parent sénior qui voudrait refaire sa vie. Selon les spécialistes, aux yeux des enfants, les parents sont des êtres asexués. Ils sont là juste pour veiller au bien-être général. Venir annoncer après un veuvage ou un divorce, l’idée d’une nouvelle union est inimaginable.

C’était le coup de massue pour mes sœurs et moi après la décision prise par ma mère de divorcer. De quoi avait-elle besoin pour vouloir se remarier à 58 ans, alors que ma sœur aînée venait d’être maman ? affirme Hanen 32 ans.

Elle ne manquait de rien et papa était très attentionné. Elle recevait les différentes visites de ses proches, organisait des soirées avec ses amis. Nous avons pourtant respecté sa décision de se séparer de mon père. Ma mère n’est pourtant pas encore à la retraite et ma petite sœur poursuit encore des études brillantes. Tout allait bien, jusqu’au jour où elle nous a annoncé qu’elle avait rencontré quelqu’un de bien pour lui tenir compagnie comme elle l’avait affirmé, poursuit Hanen avec un ton qui dévoile le déni du besoin affectif et sexuel de sa maman.

Hanen qui rejette et refuse catégoriquement le remariage de sa mère a quitté la maison pour aller vivre seule en louant un petit appartement avec une amie. Trois ans après le remariage de sa mère, ses sœurs n’ont pas encore fait la connaissance du beau-père.

Le cap de mes 60 ans n’a pas été pour moi le plus tendre moment. Mon ex-mari, demande le divorce, confie Meriem, 64 ans. Meriem a rencontré Mohamed Ali, d’un an son cadet. Le courant est passé très vite et nous avons rapidement choisi de vivre ensemble. Une année après, nous étions mariés. A notre âge, on sait mieux ce que l’on veut et ce que l’on ne veut plus.

C’est avec sérénité que Meriem vit cette nouvelle vie conjugale. Elle et son conjoint vivent leur amour au jour le jour sans se disputer pour des futilités. Nous avons gardé des activités chacun de son côté. 

Ridha, un divorcé de 76 ans, vient de se marier à Noura 59 ans. L’annonce du mariage à nos enfants respectifs a laissé un silence pendant quelques temps. Ils trouvaient que c’était un peu trop rapide comme engagement et décision! Mais une fois la stupeur passée, chacun avait compris que c’était notre choix, insiste Noura.

En 2017, Monia S. 71 ans et Mongi L. 80 ans ont dit oui devant monsieur le maire. Est-ce une exception qui confirme la règle ? Non du tout, une tendance ! La retraite ne signifie plus sonner le glas de la vie conjugale, amoureuse et sexuelle. De nos jours, les voyages se multiplient, les activités sportives et les sorties culturelles se développent. Au lieu de demeurer veuf ou divorcé, on rêve souvent d’une nouvelle union qui apportera le partage,  la complicité et la sécurité, assure Monia. La seconde fois, à 71 ans, c’était en toute connaissance de cause. Je voulais un époux qui ne m’enferme pas uniquement dans un univers domestique. Je voulais des sorties, des voyages, de la musique. Quand je me suis mariée à 21 ans, j’avais juste deux choix, devenir vieille fille ou me marier et quitter mes parents. Je ne savais rien de l’amour. 

Se remarier à cet âge est un engagement fort ! Il est vrai que l’on n’a plus toute la vie devant soi, le temps est compté. Mais le bilan de sa vie et de son couple précédent est déjà fait. Il n’y a plus d’obligation de performance et rien n’est plus à prouver.

S’il est assez simple de se marier la première fois, il est beaucoup plus difficile de le faire une seconde fois, explique la psychanalyste Fabienne Kraemer, auteur de Je prends soin de mon couple. C’est pourtant une très belle démarche, qui ne garde que l’épure du geste, le symbole pur de l’union. Il est bien plus difficile de se marier quand ce n’est que pour « s’épouser », que lorsque le mariage est la pierre angulaire de la construction familiale. Les possibilités sont de nos jours plus décomplexées pour trouver l’âme sœur et avec la promesse d’une nouvelle vie !

J.L

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