Société

Tunisie : le couple et l’argent, une source de conflits ?

D’une façon générale, les hommes et les femmes n’entretiennent pas le même type de relation avec l’argent. Les perceptions féminines et masculines sont très différentes et ce, depuis le plus jeune âge. Sans tomber non plus dans les stéréotypes, la sagesse ne recommande-t-elle pas de tenir compte de ces différences innées ou acquises ?

Dans le couple, l’argent est souvent source de conflits. Certains ne supporteront pas que leur partenaire gagne plus qu’eux. D’autres vont reprocher à leurs conjoints d’être trop dépensiers… Les différences de salaires et la gestion des finances du foyer sont aussi à l’origine de petits soucis ou de crises graves.

Après avoir posé la question à quelques femmes salariées sur ce qui les avait incitées à accepter leur emploi actuel, celles-ci ont été beaucoup nombreuses à répondre que les qualités humaines de leurs responsables avaient été un facteur « très important ». La majorité des femmes tunisiennes qui travaillent s’accordent à dire qu’elles se sentent incapables de gagner autant d’argent que les hommes et que cela influence un bon nombre de leurs choix financiers.

Il est vrai que leur salaire moyen est encore inférieur de 25% à celui de leurs collègues masculins. Faut-il pour autant s’en étonner ? Même si les femmes gagnent moins que leurs conjoints, elles paient au moins la moitié des dépenses liées au ménage. Celles qui restent à la maison dépensent autant ou même davantage que leurs conjoints pour faire vivre la famille.

Mounira, femme au foyer affirme que c’est à elle de faire en sorte que le ménage arrive à tenir jusqu’à la fin du mois. « Je cherche en permanence des solutions à cela. ».

Hommes et femmes dépensent pour des raisons distinctes

La personne qui gagne davantage a naturellement tendance à vouloir avoir le dernier mot, note un psychologue de la place. Mais dans un couple, les décisions financières doivent se prendre d’un commun accord. Il n’y a pas de stéréotype plus ancré dans l’imaginaire masculin que celui du mari économe affligé d’une femme dépensière. Il est vrai  que la femme passe  plus de temps que l’homme dans les magasins et à lécher les vitrines. Une enquête personnelle nous a démontré que la moitié des hommes achètent eux-mêmes leurs vêtements et leurs articles de toilettes, contre 4/5 des femmes.

Les hommes sont portés à dépenser à certains moments de leur vie et pour des raisons distinctes. Les femmes s’en donnent à cœur joie au tout début de leur carrière. Elles célèbrent ainsi la conquête de leur indépendance financière. En prenant de l’âge, elles réalisent que l’argent est le seul levier dont elles disposent. Leurs choix deviennent alors plus réfléchis. Chez les hommes, au contraire, la rage de dépenser croit avec le temps. Pour s’en convaincre, il suffit de passer chez un concessionnaire de voiture de luxe et compter le nombre d’hommes d’âge mûr. L’âge et la réussite professionnelle poussent les hommes à effectuer des dépenses moins rationnelles, plus capricieuses, persuadés sans doute que l’argent continuera à rentrer, ils hésitent en fait moins que les femmes à signer de gros chèques.

Avoir chacun un compte à part pour ménager un espace de liberté

Pour éviter les conflits, à propos du nécessaire et du superflu, les couples devraient établir un budget qui donnerait à chacun toute la latitude voulue pour se « gâter » un peu. Après tout, maris et femmes ont bien le droit de se faire un cadeau ! Partant de ce principe, beaucoup de jeunes mariés possèdent chacun son compte bancaire. Olfa précise que cette solution est la moins mauvaise pour son couple.

« Mon mari est d’une générosité quasi maniaque envers moi-même mais aussi sa famille, ses amis… Il a besoin de payer, de surpayer (des dons à des associations, des repas entre amis au restaurant, des cadeaux somptueux à ses proches…), ses largesses me contrarient beaucoup, alors que nous sommes toujours dans une maison de location. A la longue, son irrationalité dans les dépenses m’a exaspérée alors que c’était moi qui m’occupais à 100% des dépenses du foyer. Cela est devenu une source de conflits entre nous. J’ai opté depuis pour un compte bancaire personnel alors qu’au début de notre mariage nous avions un compte commun. Cela freinera sans doute un peu les dépenses de mon mari ».

Les femmes devraient en toute logique imiter la fourmi de la fable, car elles risquent fort de finir veuves (l’espérance de vie des femmes en Tunisie est supérieure à celle des hommes) ou bien encore divorcées (le nombre de divorces s’accroit d’année en années avec aujourd’hui 45 divorces par jour et la plupart du temps, les hommes divorcés refont leur vie, ce qui est beaucoup plus rare chez les femmes, surtout les divorces tardifs).

Malheureusement, la majorité des femmes salariées épargnent trop peu et trop tard. Elles sont encore assez nombreuses celles qui s’en remettent à « l’homme de leur vie ». Par crainte de vexer leurs conjoints en ayant un compte d’épargne personnel, certaines choisissent de leur en cacher l’existence. Certaines déclarent que le meilleur conseil que leurs mères leur ait donné, c’est de mettre de l’argent de côté sans que le mari ne le sache. Mais cacher l’argent n’est sans doute pas une bonne idée. Il est évidemment normal de vouloir se ménager un espace de liberté mais pas à l’insu de l’autre. Parallèlement  à une épargne commune, chacun devrait penser à son propre avenir en mettant de l’argent de côté.

Les hommes misent plutôt sur les placements

En ce qui concerne les placements, par exemple, l’homme accepte facilement de prendre des risques financiers alors que chez les femmes, elles se sentent encore dans ce domaine sur des sables mouvants. Les garçons à titre d’exemple, nous confie un professeur dans un lycée, sont deux fois plus nombreux que les filles à se considérer bien informés des questions financières. Les femmes ont trop peur de se tromper et redoublent par conséquent de prudence. Pour les femmes, un placement c’est avant tout un risque, celui de perdre de l’argent. Du coup, elles choisissent les investissements plus sûrs. Plus téméraires, les hommes misent plutôt sur des placements qui leur garantissent un rendement supérieur à l’inflation comme les actions. Leur agressivité naturelle les y incite.

En ce qui concerne les crédits, un cadre d’une banque confirme que les Tunisiennes sont souvent plus portées que les hommes à traîner des petites dettes, un découvert bancaire par exemple. En revanche, elles se résignent moins facilement à faire un gros emprunt. Les femmes n’empruntent que le strict nécessaire. La prudence instinctive des femmes risque de les empêcher de réussir dans les affaires.

Les femmes sont beaucoup moins endettées

Pour un homme, un gros crédit est un signe de prestige, une preuve qu’il est devenu quelqu’un ! Les hommes traitent leurs problèmes de crédit par le mépris. Parmi les célibataires, presque deux fois plus de femmes que d’hommes consultent leur agence. Pourtant, elles sont en moyenne beaucoup moins endettées que les clients masculins. Avant de prendre une décision, conseille ce banquier, les couples qui ne s’entendent pas sur la nature ni le montant de l’emprunt.

Dans la dynamique conjugale, l’argent catalyse souvent les sentiments d’un tout autre ordre : besoin de sécurité, de reconnaissance, soit de prestige. Les couples doivent analyser ce que l’argent symbolise pour chacun d’eux. C’est à cette condition qu’ils pourront trouver des solutions mutuellement satisfaisantes.

Compte commun ou compte séparé, il vaut mieux établir des règles si l’on ne veut pas que  le sujet arrive en tête des conflits. Le travail a changé et les femmes ont conquis une vraie autonomie, quoique la gestion du budget et les décisions des grosses dépenses se font de plus en plus à deux.

Les uns font compte commun, les autres font compte à part. Quelle que soit la formule choisie, notre psychologue nous dit qu’une querelle sur l’argent cache dans la plupart du temps un litige plus profond. Essayez de ne pas être dupe et ne prenez pas l’argent comme un exutoire.

L’avis du Psychologue K.A

Il est plus facile de demander de l’argent que de l’amour…

Le couple se définit comme un mouvement d’attraction/répulsion dans plusieurs domaines, principalement dans celui de l’argent. L’argent touche notre culture et surtout la façon dont le partage se faisait dans notre propre famille. La gestion de l’argent dans un couple est aussi complexe que celle des sentiments. Au début d’une relation, on ne peut pas reconnaître la place de l’argent, même si beaucoup de choses se disent à travers lui. Une sorte de méfiance instinctive de l’argent se produit dans la période de séduction réciproque. Dans cette séduction totale, l’argent apparaît comme un charbon brûlant qu’on n’ose toucher.

Dans le milieu familial, nous avons grandi au milieu de quelques problèmes émanant de l’argent et nous avons alors appris à l’identifier comme étant un étendard de dispute (loyer, factures, ménages…). Nous avons ainsi appris à regarder cet argent dans sa réalité. C’est pourquoi chez les jeunes  couples d’aujourd’hui, au début de la relation, on ne veut surtout pas devoir quelque chose à l’autre (on insiste pour payer chacun ses dépenses). Cette attitude récente ne déplaît sans doute pas aux hommes, car en partageant les dépenses, l’engagement reste raisonnable. Le problème, c’est que plus temps passe, plus il devient difficile de changer la situation.

Il vient un moment où le pouvoir financier devient pouvoir tout court. Chez certains, payer c’est régner. Ce pouvoir est moins présent quand la femme gagne plus que l’homme. Certaines femmes ont tendance à vouloir ménager l’ego de leurs conjoints. Instaurer des règles précises dans la gestion du budget peut parfois être nécessaire pour des couples chez lesquels l’argent est une source de conflits. Aujourd’hui, du fait de l’engagement des femmes dans la vie active, les rapports de dépendance se sont modifiés. On assiste parfois à une inversion des rôles. Les femmes pourraient assurer financièrement  la vie du foyer à l’image de la planification familiale. Elles peuvent en plus, disposer librement de leurs corps. Chose qui pourrait entraîner de nouveaux conflits, car même si les mentalités ont évolué, les schémas sociologiques sont tenaces.

L’argent est un moyen d’assujettir. C’est une arme dans la relation de paix ou de discorde dans le couple. Le couple intelligent le manipule avec beaucoup de finesse, de tact et d’accords. Il est plus facile d’ailleurs de demander de l’argent que de l’amour. Le couple se définit par un trinôme : le pouvoir, l’intimité et les frontières. Certains couples voudraient aboutir à la garantie de leur sécurité pour préserver leur espèce.

J.L

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