Billet d'humeur

Tunisie : des médias sous la coupe des intérêts privés

Par Larbi Chouikha, universitaire tunisien, spécialiste des médias et militant des droits humains.

Alors que la cacophonie et la confusion règnent dans le paysage audiovisuel en Tunisie, le principe d’« impartialité des médias nationaux » tel qu’il est énoncé dans l’article 52 de la loi organique du 26 mai 2014 risque d’être mis à rude épreuve aux élections législatives et présidentielle prévues pour la fin de cette année.

Dans la lutte que se livrent en Tunisie les chefs des partis politiques de la majorité présidentielle : le chef de gouvernement Youssef Chahed versus les nidaïstes de Nidaa Tounès, parti du président Béji Caïd Essebssi et les partisans de son fils, les médias ne sont pas en reste. Ils sont partie prenante dans cette compétition en s’alignant sur les intérêts et les accointances politico-affairistes de leurs propriétaires, ils font la part belle au discours de leur « élu » et dénigrent ouvertement les concurrents sans que l’instance de régulation, la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica) ne daigne réagir.

D’ailleurs, la publication du communiqué (du 28 novembre 2018) de la direction de Nidaa Tounès annonçant sa décision de boycotter quatre médias (deux chaînes de télévision privée et deux journaux privés) en est une parfaite illustration : « Le parti estime qu’il a été lui et ses cadres victimes de dépassements, d’exclusion et de campagnes diffamatoires orchestrées. Il condamne vivement ces pratiques ainsi que les mensonges, les graves interprétations faites par certains médias avec mauvaise foi et sans droit de réponse. »

D’autres chaînes s’érigent en pourfendeuses de l’actuel chef de gouvernement, et ses principaux détracteurs sont régulièrement conviés sur leurs plateaux. Dans cette polarisation rampante de la société qui touche le monde des médias, radios et télévisions proches de la sensibilité islamiste qui se confondent dans le prosélytisme religieux et la propagande pour Ennahda côtoient ceux qui se réclament du pôle « séculariste ».

Fait hautement significatif, à la dernière audience (14 décembre 2018) de l’Instance vérité et dignité (IVD) — chargée de conduire le processus de justice transitionnelle — consacrée au système de propagande et au contrôle des médias depuis l’indépendance, la quasi-totalité des grands médias n’a pas jugé « utile » de la couvrir de manière substantielle. Ni les témoignages des journalistes victimes de la répression ni les vidéos réalisées par l’IVD en vue d’expliquer le dispositif de propagande et de contrôle des médias et leurs conséquences aujourd’hui n’avaient suscité des réactions de leur part.

Seule la télévision nationale avait diffusé en direct cette audience, comme elle l’avait fait auparavant pour toutes les autres audiences publiques. Et dans cette veine, la couverture même du processus de la justice transitionnelle a été complètement dévoyée, voire occultée par la plupart des grandes chaînes de télévision. Il est vrai que pour certaines d’entre elles, leurs propriétaires sont personnellement concernés.

Les raisons de l’anomie

Dès la fuite de l’ex-président Zine El-Abidine Ben Ali, la nouvelle élite dirigeante s’est accordée pour dire qu’il fallait affranchir les médias de l’emprise des gouvernants et leur donner un cadre juridique et institutionnel qui consacre leur transformation et permette d’engager des réformes structurelles. Pour ce faire, il fallait s’appuyer notamment sur les expériences et les expertises étrangères puisqu’à cette époque, aucune compétence nationale ne pouvait se targuer de bien connaître les caractéristiques de ce que sont les « médias démocratiques ».

De nouveaux dispositifs juridiques allaient ainsi voir le jour, et avec eux des notions totalement nouvelles à notre culture médiatique, sans que leur assimilation ne s’accompagne d’une appropriation de la part de tous les acteurs ni que cela entraîne une rupture irréversible avec l’ancien système médiatique : pluralisme et diversité, transparence financière, régulation de l’audiovisuel, autorégulation de la presse écrite et électronique, réhabilitation du métier de journaliste, rôle des entreprises de presse et des nouveaux « médias associatifs », mutation des ex-organes gouvernementaux en médias de service public…

De fait, le rôle de l’État en tant que promoteur de ces réformes a été quelque peu étouffé par le foisonnement des intérêts et des pratiques des acteurs privés (anciens ou nouveaux) défiant ouvertement les décisions de la Haica et les structures étatiques, quand ils ne les ont pas déjà noyautées. Par exemple, des chaînes de télévision et des stations de radio émettent ou diffusent sans autorisation légale de la Haica, et la plus emblématique d’entre elles est Ezzitouna TV, créée en 2012 par le fils d’un ancien ministre d’Ennahda. Celui-ci ne peut légalement prétendre à une autorisation du fait de son appartenance à une instance dirigeante d’un parti politique.

Par ailleurs, le statut juridique des médias audiovisuels créés sous Ben Ali demeure flou par le fait que des propriétaires refusent encore de se conformer aux cahiers des charges sous prétexte que l’autorisation de diffuser leur avait déjà été octroyée sous Ben Ali. À propos du contenu des émissions diffusées sur les chaînes privées, les transgressions aux lois et à l’éthique en vue de doper l’audience, de faire du prosélytisme religieux… sont fréquemment signalées. Pendant les campagnes électorales d’octobre 2014 et de mai 2018, la Haica a été l’objet d’une campagne médiatique menée par des médias privés, dont les propriétaires contestent le rôle de régulation de l’instance et critiquent les dispositions juridiques qui règlementent les médias en période électorale.

Ces exemples sont loin d’être isolés. Ce qui en ressort, c’est que les réformes structurelles tant attendues dans le secteur des médias n’ont pas abouti ou peinent à se mettre en place. Parmi les raisons invoquées, cette propension dans la Tunisie post-14 janvier à vouloir privilégier la norme juridique aux dépens d’une démarche pragmatique fondée à la fois sur l’émergence d’une nouvelle volonté politique de l’État, sur des institutions publiques fortes et crédibles et sur des entreprises de presse réellement professionnelles et indépendantes du monde politique et financier.

Opacité des sources de financement

Le paysage audiovisuel s’est enrichi, avec douze chaînes de télévision (dix télévisions privées et deux publiques) de trente-cinq stations de radios, mais la question de la transparence de leurs sources de financement se pose avec d’autant plus d’acuité que, dans le contexte économique morose, les recettes publicitaires ne peuvent subvenir à la totalité des besoins de ces entreprises. Le risque que la précarité financière conduise ces dernières dans les filets de lobbies politiques, financiers ou religieux est bel et bien réel.

Dans cet ordre d’idées, un rapport portant sur « Les propriétaires des médias audiovisuels privés » effectué à partir d’un travail d’enquête et de recoupement sur la base de documents administratifs, révèle :

➞ d’une part, que la plupart des propriétaires des médias audiovisuels privés ne respectent pas les principes juridiques de transparence de la propriété qui organisent les activités des entreprises commerciales et qui sont consignés dans les cahiers des charges de la Haica

➞ d’autre part, la propension des milieux d’affaires, des groupes religieux et des politiciens fortunés à investir dans les médias audiovisuels privés, ce qui risque de remettre en cause les principes de pluralité et de diversité dans le paysage médiatique.

Par ailleurs, mise en difficulté par certains acteurs politiques, confrontée à la volonté des propriétaires de l’audiovisuel de la marginaliser et en butte à l’absence de soutien de la part du gouvernement, la Haica est incapable de faire appliquer les décisions portant sur la fermeture des chaînes et des stations diffusant sans licence ou les sanctions prises à l’encontre des médias contrevenant à la réglementation de l’audiovisuel.

Et dans ce climat de défiance, la culture de la régulation de l’audiovisuel, complètement méconnue du temps de l’ex-président Ben Ali n’a pas encore innervé le monde des médias. Plusieurs acteurs semblent confondre la régulation institutionnelle avec la défense des intérêts corporatistes à des fins particularistes (affairistes, religieux, politiques)…

Quant aux ex-médias gouvernementaux, les pesanteurs du passé, le poids des intérêts corporatistes ou encore l’ingérence politique rendent difficile toute ambition de mutation vers un réel service public. Leur audience ne cesse de décliner, si bien que les chefs de l’exécutif préfèrent intervenir dans les chaînes privées qui recueillent leur faveur. En plus des difficultés rencontrées par l’application effective des nouvelles normes, les leçons portant sur les implications des personnes dans le système qui a régenté l’information sous Ben Ali n’ont jamais été tirées au grand jour.

À titre d’exemple, le « système Abdelwahab Abdallah », du nom de l’ancien ministre et conseiller présidentiel (1987-2010) qui fut l’architecte du système médiatique verrouillé sous Ben Ali, n’a toujours pas livré ses secrets. Dans ces conditions, et dans cette lutte âpre pour la conquête du pouvoir qui oppose les principaux leaders politiques de la majorité présidentielle, on ne voit pas ce qui pourrait amener les médias audiovisuels à se conformer aux règles de « bonne conduite » pour les prochaines campagnes électorales.

Article publié sur Orient XXI

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