Société

Tunis : Ramadan naguère et aujourd’hui…

Il fut un temps, la belle époque de Ramadan de nos aïeux. Ensuite, il fut un autre temps. Celui de la modernité, de la femme au travail et du Coronavirus. Beaucoup de traditions ont été délaissées faute de temps et d’espace. Mais l’extraordinaire mouvement qui caractérise ce mois, c’est cette vivacité particulière des sens, des ambiances, des couleurs, couronnée par l’élégance des minarets malgré le confinement. Chacun trouve sa place et les contrastes ne s’opposent plus et s’harmonisent dans les familles toutes générations confondues.

Le mois Saint ne change pas lui, même s’il n’est plus vécu de la même manière. Ni les Tunisiens ni nos contrées ne sont les mêmes. Nos aïeux   l’ont vécu dans une ambiance générale complètement différente durant le siècle dernier. La Médina était continuellement fort animée. Les hommes faisaient le va-et-vient sans but précis cherchant un fruit ou une friandise pour la soirée. Dans les quartiers de la ville moderne, une sereine cohabitation était installée entre les différentes communautés (tunisienne, juive et européenne). La vie coulait paisiblement. Avant le « Moghreb », les Tunisiens adorent les bousculades devant les boulangeries pour un pain qui n’est pas encore sorti du four.

Les confessions de Saida, Najoua, Fatma, Bakhta

Elles ont un foyer, des enfants, des responsabilités et elles travaillent en plus. Des femmes nous parlent de leurs façons bien à elles de vivre le mois de Ramadan. Pour certaines, entre deux ordinateurs et deux fourneaux, le temps n’attend pas.

Saida, travaille dans une institution financière. Sérieuse et disciplinée aussi bien dans sa vie professionnelle que privée, elle est toujours la dernière à sortir du bureau vu qu’elle travaille avec le premier responsable, et la première à y être le matin. Exceptionnellement, pendant Ramadan, elle prie son patron de la laisser au moins sortir à l’heure. A peine arrivée chez elle, l’automatisme d’une experte la mène à la cuisine pour arrêter le menu de la rupture du jeûne.

Les briks, une prouesse de dernière minute

Bousculée devant le temps qui passe, elle perd parfois patience à la moindre anicroche. « C’est le dernier quart d’heure qui est le plus critique pour moi, nous dit-elle. Mon mari est très exigeant. Les briks doivent assez chauds et croustillants. Par conséquent, à la dernière minute je dois absolument réaliser cette prouesse. Ma fille m’aide à mettre la table et il ne reste plus que trois minutes avant la rupture du  jeûne. La table est déjà bien garnie. Il y aura toujours deux variétés de salades, une soupe, le plat de résistance et les incontournables briks à l’œuf. « Mon mari prend ses aises et ne rentre à la maison qu’à peine 20 minutes avant d’être à table. Après la soupe chaude, la brik croustillante sera entamée par l’époux. L’œuf de ferme éclatera dans son palais et il sera heureux d’avoir une épouse cordon bleu.

Saida met en plus un point d’honneur à ce qu’il y ait toujours des parts supplémentaires à offrir à deux étudiantes qu’elle héberge. Saida est lessivée dans la soirée. « Je me sens tellement crevée. Je me sens comme anesthésiée. Il faut obligatoirement que je récupère pour pouvoir entamer le programme culinaire de la soirée et du « shour ».

Ma mère m’a appris à être responsable car elle sentait qu’elle allait mourir jeune

Grâce à Saida, la famille ne manque de rien en ce mois saint. C’est que Saida ne gaspille rien. « C’est grâce à feue ma mère que je gère ainsi mon budget et ma famille. Elle m’a appris à être responsable dès l’âge de six ans. Elle me donnait une modeste somme d’argent en faisant exprès de s’absenter pendant deux ou trois jours pour me responsabiliser. Elle voulait vérifier si j’ai bien su m’en sortir. C’est que sans doute elle pressentait qu’elle allait me quitter très tôt. En effet, j’étais si jeune lorsqu’elle est partie pour toujours. Aujourd’hui, j’essaie malgré tout de perpétuer quelques traditions ».

Elle y contribue en y apportant quelques nouveautés ou encore une touche d’originalité. Elle désire préserver les coutumes auxquelles l’avait habituée sa maman avec de savoureux plats. « Dieu merci, je fais tout pour transmettre à mon tour et de toutes mes forces ces traditions à ma fille Alia et même à mes futurs petits enfants inchallah. Il y aura toujours quelqu’un de plus à la maison durant Ramadan. L’hospitalité fait partie de nos us et coutumes. Même s’il est vrai qu’aujourd’hui, nous avons acquis un certain confort matériel, on est blotti dans nos canapés moelleux devant un écran télé en engloutissant les feuilletons autant que la pub de différents produits alimentaires.  

Sa mission familiale achevé, elle dormira également vite, non sans penser un instant au lendemain encore plus dur, à sa condition de femme excédée par le fardeau familial, écrasée par les tâches ménagère et toutes les contraintes de son travail délicat. Elle est cependant heureuse malgré tout de retrouver la chaleur du foyer et l’amour des siens. Demain sera un autre jour, elle oubliera tout. Elle gardera tout de même le sentiment qu’elle est le centre de la famille et que rien ne peut être fait sans elle.

Je ne vais chez personne ni n’aime recevoir

Najoua B, la maman de Hayfa travaille aussi. Vive d’esprit et débrouillarde, elle nous confie que pour elle, Ramadan est par contre moins compliqué que les autres jours de l’année. Et si pour certain, ce mois est synonyme de dépenses folles, pour elle, il est plutôt plus économique. « Durant le reste de l’année, il y a presque trois repas à faire. Et enfants sont difficiles, chacun souhaite manger un plat différent.

Si à notre époque, nous écoutions nos parents et acceptions ce qu’ils nous proposent sans jamais faire de chichis, aujourd’hui, ce sont les parents qui doivent écouter les envies de leurs enfants. Heureusement, durant ramadan tout le monde est réuni autour d’une même table à une même heure.

Tout le monde a faim et mange ce qu’il y a. Si certaines femmes sont nerveuses et bousculées entre leur foyer et leur travail, moi je me sens beaucoup moins stressée en ce mois. Je profite de la séance unique sans trop me compliquer la vie.

Le bricolage délaissé est même finalisé pendant Ramadan ». Si pendant les soirées, on attendait les visiteurs et visiteuses pour des veillées, Najoua par contre n’aime ni sortir ni recevoir. « J’essaies de me faciliter la vie et d’ailleurs je limite mes déplacement pendant ce mois.

Mes soirées, sont exclusivement réservées aux miens. Cette routine m’est bien confortable. J’en profite d’ailleurs pleinement. Le confinement actuel ne me gêne pas du tout. Je ne complique pas non plus mes habitudes culinaires. Les grandes surfaces sont là pour tout offrir. Mon réfrigérateur ne désemplit pas.

Je suis passée de la petite pâtisserie exclusivement traditionnelle de ma grand-mère à une envergure beaucoup plus industrielle. Nous n’avons ni le temps ni la patience de nos aïeux.

La cuisine d’antan, ce grand centre d’intérêt…

Fatma est lycéenne et vit avec ses deux mamans. Sa mère et sa grand-mère. Au début de chaque ramadan, toute sa famille se consacre aux préparatifs et particulièrement ceux de la cuisine qui devient le grand centre d’intérêt. Jeunes et moins jeunes, tous contribuent à accueillir le mois saint avec ferveur. Prises entre deux générations, c’est aussi l’occasion pour Fatma d’écouter Ommi Bakhta se remémorer loin du Covid-19, les traditions d’antan : « Ya hasra, de mon temps, nous attendions Ramadan en lui consacrant beaucoup d’attention. La maison était déjà badigeonnée et la cuisine particulièrement enrichie de tous les ustensiles qui dévoilaient la plus belle couleur du cuivre. Toutes les provisions étaient faites maison. Nous ne manquions jamais de rien parce que nous ne gaspillions rien. Ton grand-père que Dieu ait son âme, disait toujours que la table sur laquelle s’étalait une profusion de plats, donnait cet air de fête tous les soirs. Il mettait un point d’honneur à ce qu’il y ait toujours des parts supplémentaires à offrir aux nécessiteux de passage. Chaque plat était préparé avec soin et constituait presque un rituel.

La salade « mechouia » était préparée au jour le jour, patiemment pilée au pilon. Sa résonnance rythmé, mesuré à la perfection résonne dans la tête de Fatma comme une madeleine de Proust. Elle se souvient avec nostalgie de sa toute petite enfance auprès de sa grand-mère pendant que ses parents étaient au travail.

Bakhta représentait la patience dans tous ses états

La maison sentait bon confiait encore Ommi Bakhta. Aux odeurs des plats, se mêlaient les parfums d’encens. Nous consacrions le temps qu’il faut pour que tout soit à la perfection. Aujourd’hui, tout est fait à la va vite, faute de temps. ». Il est vrai que les parents de Fatma ont toujours travaillé. Sa grand-mère, représentait pour elle la patience dans tout ce qu’elle entreprenait.

Sa maman par contre n’avait jamais le temps. Les produits industriels primaient dans le réfrigérateur. Ommi Bakhta n’aimait pas cet appareil ni son eau glacée. Elle avait toujours un récipient en poterie qui gardait l’eau fraiche. Sa pièce à provision était un véritable trésor gardé jalousement.

Dans le patio de la maison, s’étalaient de larges draps blancs remplis de graines de couscous, de pâtes fraîches et de condiments de toutes sortes réalisés la veille. Ommi Bakhta commençait à s’affairer dès l’aube dans les interminables « skifas ». Cette sorte de vestibules longs et compliqué aboutissant toujours à la porte d’entrée. Il y avait continuellement, une sœur, une cousine ou une parente éloignée qui l’aidait dans les différentes tâches. Les feuilles de brik, vedettes du mois, connaissaient un essor particulier. Elles étaient réalisées par Ommi Bakhta et sa sœur. Une application d’expertes pour ces fameuses feuilles devenues aujourd’hui presqu’un mythe. Elles allumaient un grand « Kanoun » qui allait supporter un récipient rond et plat en cuivre d’une brillance unique. Il enveloppera en chapeau le « kanoun ».

Le charbon rouge vif chauffera au maximum, la pâte molle et flasque touchera par petite tapes rapides le plat de cuivre brûlant. A la seconde, une feuille ronde et transparente apparaîtra. En une heure de temps, il y aura facilement une centaine déposée les unes sur les autres. Elles serviront environ une semaine avant de recommencer.

A table, un silence magistral régnait…

A la fin de la journée, les enfants attendaient dehors avec impatience les coups de canon et l’appel à la prière annonciateurs de la rupture du jeûne. C’est avec des cris de joie qu’ils entraient alors pour s’attabler.

Plus l’ombre d’une silhouette dans les rues. Un silence magistral régnait dans les foyers, seule la voix chaude d’un animateur portée sur les ondes. Il s’appelle Abdelaziz El Aroui. La vedette de l’époque. Un autre phénomène de la radio tunisienne, arrive ensuite. Il s’agit de Hammouda Maali dans le rôle de « Hadj Klouf ». Ce dernier faisait le bonheur de toute la famille qui l’attendait avec impatience.

Maintenant, sa panse bien remplie, le jeûneur nerveux de la journée, se dirige de nouveau vers la mosquée pour la prière et les « trawih ».

Durant la soirée, la table changeait de décor en se parant de boissons chaudes, de crème et de toute une panoplie de douceurs.

Après ce rituel, plusieurs Tunisois se rendent dans la ville arabe. Les uns retrouvent leurs amis autour d’une partie de carte ou de dominos, d’autres se dirigent vers les salles de spectacle qu’on appelait « Café chanta » tels « El Fath » ou autres.

Un public en majorité masculin où quelques femmes, toutes voilées de Sefsari, se disputaient les places limitées.

Les hommes n’avaient d’yeux que pour la magnifique danseuse Zohra Lambouba et les autres. Chanceux ceux qui obtenaient le sésame, le ticket d’entrée.

Sur certaines places, ce sont les manèges et les lots à gagner qui sont légions. Le temps passe vite, il est déjà plus de deux heures du matin, les boutiques et les café ont fermé. Le tunisien songe à se sustenter encore une fois. Place au « Shour », copieux en général pour supporter la privation du jour.

L’ambiance était agréable confie Bakhta car nous avions un sens inné du programme des veillées. Malgré l’absence de postes de télévision, d’ordinateurs, d’iPad, qui de nos jours règnent sans partage dans tous les foyers, nous ne nous ennuyons jamais, confie Ommi Bakhta avec mélancolie. Toutes les occasions étaient bonnes pour partager et plaisanter. Au milieu de la nuit, le bruit assourdissant du tambour réveillait parfois en sursaut les dormeurs fidèles pour une collation. C’est alors qu’Ommi Bakhta se levait aussi énergique au milieu de ces lampes à l’huile qui crépitaient dans la pénombre. Elle réveillait tout le monde pour s’attabler.

Les mets étaient à base de semoule, de riz, de sorgho, de « makroudh, les dates et le lait étaient toujours présents. Il y avait même des marrons chauds et des pommes de terre sucrées sorties du four. On prenait le temps de vivre.

Aujourd’hui, le temps passe trop vite.

Ces us et coutumes sont souvent délaissés de nos jours et les mamies sont si différentes. La disparition de ce type de grand-mère y est sans doute pour quelque chose. Tout ce qui est industriel prend la relève et la pâtisserie à la chaîne font malgré tout le bonheur de la nouvelle génération. La maman de Fatma essaye malgré tout de perpétuer quelques traditions. « Dieu merci, affirme Fatma, je tiens quant à moi à transmettre les traditions à mes propres enfants. Si maman n’a pas pu le faire comme il se doit, c’est moi qui le ferais. Je voudrais être aussi épanouie que ma maman ne l’est. Je voudrais être une mamie Bakhta. »

Fatma a certainement raison. C’est une jeune fille sensible, intelligente et équilibrée. Mais de nos jours la loi de la vie moderne fait que les gens vivent de plus en plus éloignés. Dans le passé, la famille élargie vivaient dans la même sphère. L’individualisme actuel fait partie de la nouvelle donne. Si dans le passé, les voisins s’échangeaient les plats pour le plaisir de chaque palais, Aujourd’hui, il n’y a que l’odorat qui en bénéficie.

Autres temps autres mœurs et le mois saint va bientôt faire ses adieux. Le début appelle toujours la fin. Ne l’avons-nous pas vécu malgré tout différemment cette année ? Pas de sorties et promenades nocturnes dans les rues et les souks de la médina. Pas de soirées entre amis ou dans les festivals qui ont fleuri à travers les régions, égayé et étanché la soif de tous les mélomanes. Une fois n’est pas coutume et confinement oblige, le Tunisien, très fêtard durant le mois de carême, ne gardera pas un mauvais souvenir de cette pandémie.

Cependant, cet individualisme sonne faux et ne nous convient pas. Notre culture éprouve éternellement le besoin de la communauté, de communiquer. Manque de pot, le Coronavirus enfonce le clou. L’envie de partager surgit du fond des âges et de plus belle. C’est que cela est aussi inné, c’est génétique. Ces valeurs si particulières du monde arabo-musulman, c’est effectivement ramadan qui les préservent. Ramadan 2021 aura sans doute une autre saveur. Il y aura de nouveau droit de cité apportant son lot de joies, d’abstinence, d’abondance et de dévotion.

J.L

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