Culture

Terroriste moins quart : quand Raouf Ben Yaghlane devient médiateur entre les imams et le public

Les artistes engagés tel Raouf Ben Yaghlane ne vivent pas en marge de la société. Ils en happent la substance pour la vulgariser et la rendre compréhensible par le spectateur. 

Aujourd’hui, il est déjà bien loin de Gilgamesh, d’Amour sans séjour ou un peu plus récemment de Mathalan, Ech ikouloulou, Naabbar wella ma Naabbarch, de Harak Yetmanna jusqu’au bout du terroriste moins quart.

Ces œuvres s’insèrent actuellement dans la prévention de la radicalisation à destination des jeunes, avec le soutien plus ou moins timide des autorités. La dernière comédie théâtrale « Terroriste moins quart » est une suite et vérité inconsciente et non programmée au spectacle « Mathalan. Elle s’est  d’elle-même développée après les événements qui ont conduit la Tunisie à la révolution du 14 janvier et de tous les événements qui s’en suivirent, nous confie Raouf Ben Yaghlène.

Il affirme qu’il s’agit d’un appel visant à empêcher tous ces jeunes embrigadés et piégés par la nébuleuse du terrorisme qui leur a fait perdre la raison. Le rire enveloppe la pièce qui se veut en effet ironique. Un affront et un défi sont lancés à la réalité vécue. Le texte de Terroriste moins quart lance un message pour prouver que le monde du spectacle et de l’art rejette aussi fortement le radicalisme. Le combat contre le terrorisme peut être encore plus redoutable avec l’art et la culture.

Raouf Ben Yaghlane est un véritable artiste non pas sur scène uniquement mais aussi sur le terrain. Je suis comédien sur scène et artiste sur le terrain, affirme-t-il. En effet, avant d’écrire le scénario de Terroriste moins quart, l’artiste a conquis les différents terrains pour ses répétions. Il était dans les cafés, les quartiers populaires, les lycées, les villages reculés du pays. Il a discuté de longues heures, des journées et des nuits entières avec des jeunes blasés, déterminés ou agressifs.

Terroriste moins quart est une comédie sociale qui se livre à une critique acerbe de tous ceux qui se proclament djihadistes au nom de Dieu.

Un discours humaniste, parfois à l’insu de l’artiste et que le texte, loin d’être un ornement, sert de caisse de résonance à une grave crise identitaire. Raouf Ben Yaghlane lui en donne l’épaisseur couche sur couche, loin de s’éloigner de la réalité.

Pourtant il n’est ni sociologue, ni spécialiste de religion. Il n’a d’autre spécialité que de vouloir que les jeunes soient en paix avec eux-mêmes et surtout rester en vie. Son nom peut choquer. Pourtant Terroriste moins quart est bien une tragi-comédie. À l’affiche depuis l’été dernier au théâtre romain de Carthage, la pièce se moque de la radicalisation à travers le parcours d’un terroriste en sursis, qui décide de passer à l’action.

Un face à face où l’on voit le personnage de la pièce se révolter contre son auteur. Le personnage considère que les propos que l’auteur lui octroie ne correspondent pas à son profil. Il proteste alors contre une éventuelle tromperie du public que l’auteur joue à entretenir.  

L’auteur refuse de se plier aux exigences du terroriste car ce dernier veut légitimer son éventuelle adhésion aux terroristes. On l’a convaincu qu’il vivra dans un monde heureux que s’il adhère au djihad.

L’auteur refuse tout compromis considérant que rien ne justifie l’allégeance aux terroristes même si on est au bord du gouffre. L’auteur ne désarme pas et tient à désamorcer la bombe que le terroriste moins quart porte en lui.

Le comédien a ce merveilleux don d’intervenir sur les périodes délicates qui ont fait de lui une proie facile. Tu disais que tu étais prêt à les suivre et à prendre le maquis parce que on te refusait un boulot. Mais si on faisait marche arrière et qu’on te propose un boulot avec un bon salaire, un 13ème mois, est-ce que tu irais toujours au maquis ?

Sur la route, on découvre la vie de chacun, les raisons qui font qu’ils se sont radicalisés. Qu’est-ce qui fait qu’un mec qui a grandi à qui a été à l’école comme vous et moi, qui aurait même pu être votre ami, qu’est-ce qui fait qu’il passe du côté obscur ? Ça m’a permis de me rendre compte qu’il y avait un énorme travail à faire sur terrain et sur l’éducation citoyenne, a précisé Raouf Ben Yaghlane.

La pièce a été vue par des milliers de spectateurs. Elle a même été reconnue officiellement par l’éducation nationale comme un outil de lutte contre la radicalisation. Raouf Ben Yaghlane n’imaginait pas un tel succès. Sa pièce devient un préliminaire à un débat.

La clé du succès réside sans doute dans l’échange unique que la pièce avait établi avec ses spectateurs. Chaque représentation est suivie d’un débat avec l’auteur et des islamologues. C’est devenu l’ADN de la pièce, estime Raouf Ben Yaghlane. 

Ça m’a permis de me rendre compte qu’il y avait un énorme boulot à faire sur l’éducation citoyenne, sur l’ignorance des musulmans à l’égard de leurs propres textes. L’intention c’est d’utiliser le rire pour parler d’un sujet dont peu de gens arrivent à en parler.

“Un terroriste moins quart” a été présentée dans diverses régions du pays ayant été le théâtre d’actes terroristes ou sous la menace terroriste. Ce qui est extraordinaire, c’est que le ministère des affaires culturelles n’avait pas trop soutenu la pièce et que paradoxalement, c’est le ministère des affaires religieuses qui a donné le plus fort soutien. Le partenariat avec ce dernier a été fructueux et précieux. Plusieurs escales ont eu lieu suite à ce partenariat. Des visites et rencontres multiples de l’artiste dans plusieurs régions sont nées de ce projet. Une initiative exceptionnelle du ministère des Affaires religieuses qui a œuvré à lutter contre l’extrémisme religieux et le terrorisme.

Les différents spectacles ont été suivis de débats réunissant imams, théologiens et public afin de réviser certains concepts et présenter les références religieuses en la matière à même de promouvoir la réconciliation entre le discours culturel et religieux.

Ces débats ont été l’occasion d’enraciner davantage les principes de la liberté de pensée, de création, d’expression ainsi que le respect des lieux saints et le droit à la différence.

Cette pièce a par ailleurs fait en 2017 une tournée de 6 semaines dans 14 établissements pénitentiaires du pays. Terroriste moins quart, le quart qui devient le champs de bataille du comédien

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