Billet d'humeur

Sfax : le cri de douleur d’une architecte

Sfax en ce temps-là, accrochait ses jasmins jusqu’aux fenêtres et cela voulait dire qu’on était heureux. Aujourd’hui, au hasard des jours, lorsqu’elle s’en va faire un tour à son ancienne adresse, elle ne reconnaît plus ni les murs, ni les rues qui ont vu tant de jeunesse en haut d’un escalier. Elle cherche sans doute le sommier qui a vu ses rêves fleurir, mais plus rien ne subsiste dans ce nouveau décor en ruine si triste et les jasmins sont morts, aurait écrit Alya Bouzid Ben Salha.

C’est l’histoire d’amour comme Aznavour l’avait chanté. Cette version est un amour envers une maison, des vestiges en péril dans un dernier cri de détresse. Cette architecte qui construit également l’histoire triste d’une maison familiale vouée à l’abandon sait de quoi elle parle. Pour sauver cette maison qui a vu naître tant de générations et de souvenirs, le salut était sans doute, porté par l’intérêt d’une association, Arij al madina à vocation citoyenne.

Elle a été créée dans le but de protéger et de dynamiser la magnifique médina de Sfax qui hélas se délabre de jour en jour faute de moyens. Cette association jalouse le patrimoine de la ville de Sfax et œuvre pour sa sauvegarde. Elle voudrait dans ce contexte, assurer également une rentabilité financière pour pouvoir mener sa mission comme il se doit sur le long terme. Elle a prévu d’acquérir des espaces dans la médina, restaurer ceux qui s’y trouvent en mauvais état, tout en respectant leur identité, les reconvertir en espaces culturels et en d’autres projets porteurs. La société compte aujourd’hui plus de 100 actionnaires.

Un projet de développement similaire a été réalisé à Amsterdam et a donné ses fruits. Une société privée hollandaise de restauration de monuments dans le milieu urbain ou rural, a pu sauver ainsi la vieille ville d’Amsterdam. Mais aujourd’hui, après les beaux discours de l’association, la déception est grande. Alya Bouzid Ben Salah pleure aujourd’hui son ancienne maison familiale vendue croyant qu’elle serait sauvée et convertie en espace culturel comme prévu.

On m’avait pourtant promis de la sauver! Le 20 Avril 2016, quand on avait signé la cession de la maison et en remettant les clés à la société Arij El Madina, confie-t-elle en larmes. J’étais contente et soulagée qu’elle soit cédée à une société dirigée par un architecte, loin d’imaginer d’arriver à une telle fin. Etant moi même architecte, mariée à un architecte ayant trois cousins germains architectes, j’avais attiré l’attention et insisté sur le fait qu’il y avait une urgence pour sauver cette maison., poursuit-elle.

Des chercheurs de « trésors » avaient avant la cession, creusé sous le poteau porteur à l’angle de la chambre en T. J’avais averti que la magnifique maison risquait de tomber à tout moment. Il fallait juste consolider la structure au niveau du poteau du « dahliz » par un expert. L’opération aurait coûté 20.000 dinars au maximum. Le sauvetage des lieux aurait été assuré. La société Arij El Madina était plutôt intéressée par la rentabilité financière. Sa stratégie est axée particulièrement à acquérir sans limites les borjs. Elle ne s’est jamais investie réellement à sauver ce qui restait à sauver de la médina de Sfax!

J’ai alors relancé l’association et son président. Lors d’une conférence à Tunis, il recherchait encore de nouveaux actionnaires. Je me suis posée la question pourquoi. C’est à ce moment précis que j avais mieux compris les priorités de cette association. Il s’agit uniquement d’avoir plus d’acquisitions et par conséquent plus d’actionnaires. Dar Bouzid, notre maison familiale qui est l’une des plus belles maisons de la médina, commence à s’effondrer ! J’ai clairement compris que la stratégie de l’association était loin d’être conforme aux objectifs annoncés!

Hélas, il ne s’agit plus qu’un vulgaire outil de vente! Oui je suis triste, malade et furieuse! Une valeur sentimentale et architecturale s’écroule devant mon impuissance! Nous avons vendu la maison fermée depuis 25 ans, celle qui a vu naître nos ancêtres croyant trouver le bon acquéreur pour la sauver. Nous voulions la faire revivre et revivre sa grande histoire lorsque nous l’avions vendue. J’avais mené un vrai combat contre certains cousins héritiers qui refusaient de la vendre aux « sbabtiya »! Aujourd’hui je le regrette amèrement. Il y aurait eu l’odeur de la colle mais ils l’auraient certainement sauvée.

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