Santé

Services hospitaliers outragés ! Services brisés, martyrisés ! Seront-ils enfin libérés ?

Par Docteur El Younsi Fathi, Professeur Hospitalo-universitaire

Il est de ces phrases cultes qui restent à jamais gravées dans l’histoire des nations et dans la mémoire collective, tellement elles sont chargées de vérité et d’émotions fortes. Celle-ci, quoique légèrement modifiée, trouve aujourd’hui son illustration caricaturale dans ce qui est advenu du service de médecine interne A -M8 (et bien d’autres services) de l’hôpital Charles Nicolle (et d’ailleurs) sous le joug d’un chef de service reconduit pour la énième fois après l’âge légal de la retraite, faisant de ce service, non pas une pépinière de jeunes médecins de grande qualité comme il le fut par le passé, mais un cimetière de générations.

A titre d’exemple, l’évaluation de l’activité de cette structure durant les 4 longues années de prolongation accordée abusivement au chef de service sortant conduit à un constat terrifiant avec une institution qui a sombré en si peu de temps et à tous les niveaux dans la médiocrité la plus absolue.

En effet :

– Chef de service, réanimateur médical de formation, qui se retrouve à la tête d’un service de Médecine interne à activité néphrologique largement prédominante est déjà une anomalie majeure en soi et une situation que le service en question (et la médecine d’une façon générale) n’a jamais connu.

– Disparition totale de la grande visite hebdomadaire du chef de service, pourtant moment incontournable d’enseignement et d’évaluation de la qualité des prestations, avec des staffs des malades entrants et sortants expéditifs, d’aucune utilité pour les externes, les internes et les résidents effectuant leur stage dans le service.

– Encadrement lamentable des étudiants en médecine, amenant certains d’entre eux, selon le rapport du département d’évaluation de la Faculté de médecine de Tunis, à avouer « avoir perdu 5 semaines de leur vie au M8 » ou de parler de « stage nul qui devrait être barré de la liste des terrains de stage »

– Conflits sans précèdent du chef de service sortant avec les médecins généralistes détachés du centre national pour la promotion de la transplantation d’organes (CNPTO) et recrutés pour prendre en charge les dossiers de pré-transplantation rénale, conflits ayant conduit à la démission de certains d’entre eux et au renvoi des autres, si bien qu’il n’en reste plus aucun dans le service depuis plusieurs mois. Les pertes de bilans biologiques et autres examens complémentaires effectués par les malades ainsi que les retards de constitution d’un dossier complet de pré-greffe sont devenus monnaie courante, engendrant inévitablement des délais d’inscription sur les listes d’attente de transplantation rénale particulièrement longs et entravant considérablement l’activité de greffe dans le service.

– Aucune greffe rénale n’a été réalisée en 18 mois à l’hôpital Charles Nicolle (du mois de Septembre 2017 au mois d’Avril 2019), en « représailles » à la fameuse affaire de la patiente à laquelle on a dû retirer le rein de son frère récemment transplanté, affaire toujours en instruction judiciaire pour présomption de faute médicale. Une reprise poussive est notée depuis quelques mois, comme pour calmer la vague d’indignation qui a suivi cet arrêt intempestif de l’activité de greffe.

– Conflits permanents avec le personnel paramédical, notamment celui de l’unité d’hémodialyse au mois de Janvier 2019 (absence totale d’infirmiers de dialyse durant toute la matinée du 26/01/2019) et plus récemment celui du côté hommes, en rapport avec des mesures disciplinaires disproportionnées prises par le chef de service en question, basées sur le favoritisme de certaines personnes ralliées au clan de ce dernier qui, par leurs rapportages souvent mensongers, créent un climat malsain de nature à influer péjorativement sur la qualité des prestations. La crise a atteint son paroxysme lorsque 8 infirmières en même temps ont adressé des arrêts de travail de 3 mois pour problèmes psychiatriques, traduisant l’état d’épuisement général induit par de tels comportements et conduisant à la fermeture de la moitié du service qui se trouve ainsi amputé d’une grande partie de sa capacité d’accueil. Les délais d’hospitalisation se trouvent de ce fait inexorablement majorés, compromettant dans un grand nombre de cas la vie des patients. De plus, femmes et hommes se trouvent logés à la même enseigne, situation pour le moins que l’on puisse dire choquante, inacceptable et scandaleuse.

-L’unité d’hémodialyse de l’hôpital Charles Nicolle qui s’est transformée depuis plusieurs mois en une véritable porcherie où s’accumulent tous les matins des ordures de tout genre avec leur cortège d’odeurs nauséabondes et de sang dégoulinant de partout, favorisant la transmission d’infections nosocomiales aux malades dialysés qui se sont justement révoltés devant une telle situation et ont fait circuler sur le web, au mois de Janvier 2019, une vidéo relatant parfaitement leur calvaire quotidien, vidéo largement relayée par la plupart des médias audio-visuels nationaux ( documentaire réalisé par l’UGTT, plateaux de télévision…) et même internationaux (Le Mag de la santé sur France 5, Allodocteurs.fr sous le titre « Tunisie : la situation alarmante des hôpitaux publics….). Quelle honte et quelle humiliation pour une institution qui se veut pionnière dans le pays en matière de Néphrologie et dont la réputation a jadis largement dépassé les frontières.

– Tag sur les murs et la porte du bureau du chef de service par des inconnus, insultant ce dernier et le traitant de qualificatifs qu’on ne saurait reproduire. Cette campagne de « ras-le-bol » collectif s’est étendu aux réseaux sociaux avec échanges de propos malsains entre médecins et infirmiers du service (quel spectacle désolant et quel avilissement !) ainsi que des grossièretés ciblant toujours le chef de service, amenant ce dernier à porter plainte au mois de Mai 2019 contre son propre personnel paramédical auprès des tribunaux pour diffamation. Sommes-nous dans un service hospitalier ou sur la place publique, dans un des quartiers mal fréquentés de la capitale? Y a-t-il encore une place pour la Médecine et sa noblesse dans ce contexte ô combien dégradant ?

– Recours auprès de l’instance nationale de lutte contre la corruption au mois de septembre 2017 et auprès du tribunal administratif au mois de novembre 2018 intenté à l’encontre du chef de service sortant par une association de patients insuffisants rénaux pour soupçons de corruption et médiocrité des prestations au sein de l’unité d’hémodialyse de l’hôpital Charles Nicolle mettant en danger la santé des patients, unité confiée depuis 2 ans entre les mains de personnes irresponsables et sans scrupule mais répondant parfaitement au profil désiré par le chef de service en question, bénéficiant largement de leur soutien et de celui du parti politique influent qu’ils représentent.

– Suicide dans le service d’un patient retrouvé à l’aube du 18/09/2018, pendu dans les toilettes ; cette grave affaire a été habilement étouffée et passée totalement inaperçue.

– Activité privée complémentaire (APC), effectuée en toute illégalité, transformant le service en un comptoir florissant de négoce sous la haute bénédiction de la directrice de l’hôpital et surtout du chef de service qui a tout fait pour encourager cette activité, non seulement par son éloquente passivité mais surtout en nommant à la tête d’un pseudo-hôpital de jour (dont l’avènement depuis 2017 semble avoir beaucoup plus pour objectif de faciliter l’activité privée complémentaire et de donner libre cours à ses multiples infractions que de réduire les séjours des patients en milieu hospitalier et d’écourter les délais d’attente d’hospitalisation qui sont de plus en plus longs) et de l’unité d’hémodialyse des APCistes invétérés, facilitant ainsi leurs « petites affaires » et creusant davantage le déficit budgétaire déjà énorme des structures publiques de santé.

– Production scientifique et participation active aux différents congrès réduites à leur plus simple expression, les plus faibles enregistrées par le service depuis des décennies, malgré que ce dernier bénéficie depuis plusieurs années d’une unité de recherche (attribution remontant aux années de gloire du service) avec tout le budget qui lui est alloué, budget totalement géré actuellement par un APCiste impénitent, ouvrant la voie à d’éventuelles dérives qu’il sera très difficile de contrôler.

– Instauration d’un véritable réseau de personnes impliquant des médecins, des infirmiers, des ouvriers … ayant prêté totale allégeance au chef de service pour assurer une mainmise sur l’ensemble du service, faire taire sous la menace les malades qui auraient d’éventuelles critiques à formuler et exclure les dissidents quelque soit leur grade, Professeurs hospitalo-universitaires compris, au point notamment de leur interdire par la force l’accès à l’unité d’hémodialyse, la personne chargée de cette ignominie n’ayant fait l’objet jusqu’à ce jour d’aucune sanction bien que des recours dans ce sens ont été déposés aussi bien au niveau de l’administration locale qu’au niveau du ministère de la santé.

– Enfin, le service en question continue à abriter des chefs de service sans aucun service concrètement existant, nommés pour certains depuis plus de 8 ans et continuant à squatter leurs anciens bureaux dans le service d’origine en y exerçant des pseudo-fonctions afin de justifier tant bien que mal leur rémunération et les différents avantages qui leur sont encore attribués, situation s’apparentant étrangement à des emplois fictifs et à des abus de biens publics.

Voilà la situation déplorable et le palmarès de la honte que détient actuellement l’une des institutions les plus prestigieuses du pays, le service de Médecine interne A de l’hôpital Charles Nicolle, à l’instar d’autres institutions publiques rendues aussi tristement célèbres. A qui incombe la responsabilité de toute cette débâcle ? A de véritables anges victimes sans raison d’une campagne de dénigrement acharné menée par leur propre personnel comme ils se plaisent à le crier haut et fort, ou à des personnes incompétentes, incapables de gérer de telles institutions et inconditionnellement soutenues par les autorités ?

La réponse à cette question coule de source. C’est là où se trouve en grande partie l’origine du mal qui ronge sans pitié nos établissements publics de santé dont, hélas, quasiment plus rien ne subsiste. Reconduire sciemment des personnes responsables d’une faillite d’une telle envergure, est une grave erreur et un délit impardonnable vis-à-vis de la Médecine tunisienne et de ses fondateurs, vis-à-vis des générations futures et vis-à-vis de l’humanité toute entière, surtout que le mal est extrêmement répandu et que le cas de ce service, bien que parfaitement illustratif, n’est en fait qu’un exemple parmi tant d’autres.

Comment ose t-on parler de délabrement et de désastre des hôpitaux publics comme étant une fatalité lorsque, en tant que premiers responsables de la santé dans le pays, on se comporte de la sorte ? Faut-il toujours attendre des catastrophes et des pertes humaines en masse comme celles de la maternité de l’hôpital La Rabta pour prendre les bonnes décisions et éteindre le feu que nous avons nous-mêmes volontairement contribué à allumer ? Quelle passivité déconcertante et quelle piètre gouvernance!

J’en appelle à toutes les autorités concernées, actuelles et futures, de mettre enfin un terme à ces chefferies désastreuses responsables de cette macabre mascarade et de permettre à cette illustre institution, ainsi qu’aux autres, d’être enfin libérée et de récupérer pleinement son rayonnement d’antan et sa place stratégique en tant qu’école de Médecine authentique, donnant perpétuellement le jour à de nouvelles générations d’élites tunisiennes mondialement reconnues. A bon entendeur salut.

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