Billet d'humeur

Scène banale de la vie de classe

C’est l’heure de rejoindre la classe et je me dirige vers ma salle située au premier sous-sol du bâtiment. J’entre dans la classe où quelques élèves pénètrent en même temps. Dès l’entrée, l’un ou l’autre pousse un rugissement (un hurlement, un hululement au choix !), enfin un signal sonore de sa présence avant de s’installer bruyamment, en bousculant tables et chaises, à grands coups de cartable. Tant pis si ça tombe. Tous les élèves finissent par arriver, dans un joyeux charivari, que ma voix ne parvient ni à couvrir, ni à dominer.

Les cinq premières minutes, bavardages, interpellations, discussions animées, rires et bousculades se succèdent. Certains, les plus tranquilles, finissent par remarquer ma présence et s’efforcent à l’aide de CHUUUUT réitérés de calmer l’ambiance. Le cours peut commencer. Pendant que j’explique la lecture du jour, Manon fouille dans sa trousse, range ses stylos par taille, par couleurs, et procède tranquillement avec le reste de ses ustensiles. Sa voisine lui fait des confidences à voix basse. Juju rapporte les derniers potins, à Mike qui s’esclaffe. Au tour de Barry d’être mis au courant, fort intéressé. Le petit Dring, assis au fond comme d’habitude, bouscule son copain de devant, qui envoie des boulettes de papier salivé vers les rangs antérieurs. Bob a construit une tour de feutres, qui s’écroulent à plusieurs reprises dans un léger fracas hilarant. Et Niel a réussi à découper son double en plastique transparent dans son protège-cahier.

Je demande à Manon de sortir de sa trousse et d’en finir avec son ménage, à Niel d’arrêter ses découpages, aux couples de cesser leurs confidences et à Dring d’arrêter ses catastrophes locales, vu que sinon il va récolter un mot dans le carnet… Personne n’écoute. Tout le monde parle, parle, parle. Sans arrêt. Dois-je leur aboyer dessus encore une fois ? Toutes les cinq minutes ? Ces enfants sont-ils mal éduqués, pour se conduire de la sorte ? Pas du tout. Ils font partie de la classe bourgeoise active de notre société. Ils ont reçu une excellente éducation. Ils ont des parents et même des précepteurs à domicile, pour les aider à faire leurs devoirs… Mais alors, que se passe-t-il ?

Reprenons : Sam a noyé ses affaires en renversant sa bouteille d’eau. Juju m’appelle : Madame, madame, Machin m’a insulté et Truc me regarde de travers ! Le voisin de Sam replonge pour la énième fois sous son bureau, persuadé que l’explication de notre univers s’y trouve cachée. Kate a essayé, mais vraiment essayé de recopier les réponses projetées au tableau, mais sans y parvenir… J’en interpelle quelques-uns pour obtenir un semblant de participation. Peine perdue : ils sortent un instant de leur rêve, en me répondant « Hein ? » l’air ahuri. Ninon et Nina tapotent en cœur une espèce de mélasse molle et gluante qui s’étale sur leur bureau. Je confisque l’objet (enfin, la chose) et la flanque à la poubelle. Elles sont consternées. Et si c’était ça, cette chose, cet Alien, le responsable de ce comportement ?

Enfin, cinq minutes avant la fin, la classe augmente d’un cran le volume du bavardage, qui n’a cessé à aucun moment. Puis le vacarme devient assourdissant et, à la sonnerie, l’ensemble se rue dehors en hurlant, dans une bousculade invraisemblable. C’est la fin du cours (pas de la journée !), je suis enrouée, aphone, épuisée. Ils n’ont absolument rien appris. Classe suivante… Mon fils est hyper actif, me disent parfois les parents. Hyper actif ne veut pas forcément dire surdoué. Cela peut aussi signifier hyper stressé, hyper nerveux, hyper excité. Nous parlions la dernière fois des perturbateurs endocriniens, qui font tellement de mal au système nerveux dans son ensemble. Nous évoquions les additifs alimentaires présents dans les sucreries et les goûters des enfants. On peut aussi mentionner les gadgets inventés chaque jour pour occuper leurs petits doigts nerveux : alors, on malaxe, on tripote, on farfouille.

Nos enfants ne sont plus capables de se concentrer, sans tripoter quelque chose. S’ils ne peuvent pas jouer avec leurs doigts (et non avec leurs stylos, ce qui serait souhaitable !), ils se mettront à bavarder, sans fin, sans cesse, sans répit. Car ils ne peuvent pas tenir en place. Leur système nerveux est totalement déréglé.

Faut-il parler de nouvelles addictions ?

Je pense que le moment est venu d’examiner cette hypothèse. Je viens d’évoquer les substances ludiques qui sont apparues sur le marché. Elles sont toutes dérivées du pétrole, et comme je le crois, toutes susceptibles de libérer des perturbateurs endocriniens, par simple contact avec la peau. L’addiction aux jeux vidéo fait des ravages de son côté, non seulement sur le temps de travail, mais également sur le temps de récupération dont un écolier a besoin pour assimiler de nouvelles connaissances.

Il n’y a qu’à repérer les visages blafards, les traits tirés, les regards absents qui nous font face le matin en classe. Troisième facteur : le portable, dont aucun élève qui se respecte ne saurait se passer. Pour quoi en faire au juste ? Appeler papa-maman ? Allons donc ! C’est pour mieux se voir, mon enfant…. En groupe, en récré, en classe, en solo : encore un petit selfie s’il vous plaît ? Et prenons le prof en plus, sans qu’il s’en aperçoive, c’est plus drôle. Le copain qui est d’accord, la copine, qui n’est pas au courant. Et tout ce petit monde circule sur le net, sans contrôle aucun.

Mise en garde et recommandations : pas de jouets en pâte plastique à malaxer au lieu d’étudier. Pas de jeux vidéo sur les portables destinés aux cours, pas de portable en classe, sauf cas de nécessité absolue. Ces gadgets ont un impact négatif sur l’apprentissage de nos enfants. Pas de spaghettis en sucre élastique coloré bleu violet, pas de nounours qui pétillent, de chewing-gums au xylotoluène, ni de fraises Tagada au goûter. On ne sera jamais assez vigilant à propos de ces produits qui envahissent notre quotidien et qui risquent de devenir le nouvel opium du peuple, avec les effets dévastateurs qu’on est bien obligé de constater.

Christiane Benassy, professeur dans une école en Tunisie

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