Billet d'humeur

Récit d’une transplantation réussie d’un cœur à la Rabta

1h du matin : Le professeur chirurgien cardiologue n’arrivait pas à dormir. Son esprit errait à divaguer sur ce patient de 40 ans qui pleurait en silence de devoir partir, les yeux terrorisés, le cœur ne battant plus ou s’il battait, c’est très faiblement au rythme d’un improbable donateur.

Le regard d’abandon, de désolation, d’un dernier remerciement de ce patient l’obsédait. Quand soudain son portable sonna. La famille de ce jeune accidenté du jour, venait d’accepter, dans son immense douleur, d’offrir le cœur de leur enfant, espérant le voir continuer à battre fût-il dans une autre poitrine. Ils désiraient ardemment faire échapper une partie de lui, une partie d’eux, aux ténèbres de la tombe.

1h15 : Le professeur enfilait son pantalon, jeta un pardessus sur ses épaules, réveilla trois équipes entières, une trentaine de cadres médicaux, la crème de la crème, l’élite de l’élite et lui donnait rendez-vous à la Rabta dans une demi-heure. Les rues désertes de Tunis s’endormaient. Un dernier saoulard éjecté de la taverne d’a côté déambulait sifflotant. Les réverbères de l’avenue jetaient silencieusement leurs lumières sur les arbres où nichaient les oiseaux fatigués.

1h30 : Le gardien SOGEGAT de l’hôpital de la Rabta qui somnolait habituellement dans sa guérite, était contraint de lever descendre la barrière aux cortèges des voitures qui s’engouffraient dans le pavillon de cardiologie.

1h45 : Le patient terrorisé de l’après-midi souriait, béat maintenant. L’effet des anxiolytiques pré-anesthésiques le déridaient. Il avait envie d’embrasser la dizaine de professionnels qui s’affairaient à son chevet pour le préparer. De leur sauter au cou presque quand ils couraient pour l’emmener vers la salle d’opération où il s’amusait rigolard à voir les néons du plafond défiler comme des traits de bonheur qui se précipitaient pour combler de joie ce qui lui reste de son cœur qui battait sa dernière chamade.

3h : La crème des crèmes de nos hommes, les sommités lunetteux, les illustres chirurgiens, anesthésistes, réanimateurs, instrumentistes, toute la ruche s’enfermait et entamait le boulot. 6 heures à transvaser, ouvrir une poitrine, écarteler, dévier le sang ailleurs, déposer un cœur, en loger un autre, ligaturer, refermer. Le silence se faisait pesant entrecoupé par le bruit du muezzin qui s’invitait étouffé jusque dans la salle d’opération affirmant que la Salat est meilleure que le sommeil. La sueur suintait en perles des fronts qui ne priaient pas et qui ne dormaient pas non plus.

Des mains qui s’affairaient à donner de la vie. 6 heures debout sans discontinuer avec cette lueur de l’aube qui pointait et le marchand de bananes tout en bas qui s’installait et le bruit diffus d’une ville qui s’ébrouait et se réveillait.

9h30 : Le cœur du jeunot était bien installé dans sa nouvelle poitrine, silencieux, inerte, semblant inspecter les lieux. Le Professeur Abderraouf Denguir leva la tête pour le redémarrer. Un premier électrochoc. Silence sidéral et puis boum, boum, boum, le sifflement continu de la machine s’interrompit et se changea en pulsations régulières, en notes de vies. La crème de la crème s’applaudit et s’embrassait. L’anesthésiste réanimatrice prenait un coin et chialait de fatigue, de bonheur. L’îlot de la Tunisie des lumières revivait. Son cœur généreux battait de toute la force de son génie.

14h: Le professeur rentrait fatigué chez lui et somnolait dans l’embouteillage monstre qui le coinçait. La Radio diffusait les informations sur des morts enterrés qui finançaient des campagnes électorales, des télés illégales fermées et d’autres intouchables, des amnistiés qui revendiquaient violemment des compensations en agressant un secrétaire d’Etat acquittés.

14h30 : Le professeur jetait son costard et se jeta au lit pour un petit somme. Son portable sonna : c’était son équipe qui l’informait que le transplanté s’était réveillé en balançant un premier mot « Merci à vous » qui résonnait fort du fond de son cœur nouveau. Au même moment, les parents du jeunot enterraient leur enfant au Djellaz.

16h : Le professeur Denguir et toute son équipe étaient au domicile des parents du jeune donateur. La mère pleurait saintement. Le père du jeunot souriait, plein de dignité. Non je n’ai pas enterré mon fils. Mon enfant vit encore chez l’autre grâce à vous. Merci à vous, je viendrai entendre battre son cœur demain.

Essoussi Kamel

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