Billet d'humeur

Rafika Abid : ma vie après Hamadi Abid, que reste-t-il de lui ?

Rafika Belhadj Abid a été l’amie, l’épouse, la maman et la compagne de route de feu Hamadi Abid, l’homme d’affaires et fondateur de la chaîne de magasins de prêt-à-porter qui porte son nom (HA). L’enseigne en a fait du chemin depuis sa première boutique « Super Soldes» en 1990 à la Médina de Sfax, la ville natale de Hamadi Abid. Ajourd’hui la marque 100% tunisienne devient l’une des plus importantes enseignes avec plus de 40 magasins  sur tout le territoire tunisien.

Hamadi Abid est parti trop vite de ce monde, il avait à peine 53 ans. Plus de deux ans après sa mort, sa femme Rafika porte toujours la douleur de son absence et n’arrive pas encore à faire son deuil. Elle se confie.

« Il reste… Ce monde qu’il m’a présenté alors que j’avais 15 ans comme, dans les premiers mois de l’existence, on présente à un enfant une étoile… un monde qu’il m’a ouvert, où il a souhaité que j’accompagne ses pas, les marches des escaliers de notre chambre, ses dossiers, journaux, ses voyages, sa banque, sa pharmacie… Il reste les visages que ses yeux ont vus, auxquels il s’est adressé…Il reste son bouleversant carnet d’adresses en cuir orangé… Il reste surtout nos enfants que j’ai eus de lui…

Et puis il reste moi, cet être qui n’a pas failli, pas démérité, et qui a continué envers et contre tout. Il reste ce qu’il a fait de moi, quelqu’un qui se respecte, les masques abattus, les horreurs devant l’effroyable vide laissé. Il a été appelé à Dieu avant de voir ce dont les êtres qu’il aimait sont capables. Dans ce monde où je reste, où les événements, les peines et les joies enfin me rejoignent sans plus atteindre ma personne à double sensibilité. La séparation à jamais a modifié mon quotidien mais ne le supprime pas. La mort a laissé l’absence… l’amour et l’impossibilité de le vivre. On ne se console jamais, on s’habitue tout simplement au chagrin. Je ne comprends pas ou plutôt, je comprends trop bien. Il s’agit d’aller là où il est impossible d’aller…

Un espace dont j’ai appris à me tenir à distance de ce qui reste, de ce qui demeure une fois que la voix s’est tue. Mais une permanence, une relation au réel perturbée et un lien avec l’invisible, devant ce qui s’éloigne et se rapproche, sans jamais se laisser capturer. Ce qui reste c’est le monde tel qu’il le percevait, avec son regard, savoir ce qu’il aurait dit, pensé aujourd’hui… Il reste cette éternelle insistance du chiffre 23, jour de sa mort. Le chiffre qui me poursuit désormais à jamais. Je me souviens de notre première rencontre alors que j’accompagnais ma cousine de Kairouan à Sfax. Elle voulait faire des courses dans la ville arabe… Nous sommes entrées dans cette boutique où il y était… Un premier regard qui avait inauguré une histoire folle qui été le dépositaire de notre histoire d’amour.

Il avait choisi la femme qui l’avait choisi. Avec sa mort j’ai comme perdu le passé, le présent et le futur incertain. Je me retrouve avec, au fond du cœur, ce stock d’amour qui ne sert plus à rien. Je n’ai pas fais face à un deuil mais à toutes ces « premières fois » sans lui qui sont autant de blessures qui ne cessent de me ravager. La première nuit dans le lit vide, et le côté inoccupé que j’évite de froisser. Le premier repas sans lui. La première complexe réunion familiale. Jamais plus nous ne rirons ensemble, plus sa main dans la mienne. La souffrance de l’absence est toujours vivante, elle ne me lâche pas. On n’y replonge pas mais j’apprends à y nager.

Il est mort et je vis, je continue d’aimer le compagnon de ma vie alors même qu’il l’a quittée. Je suis tout juste la gardienne, debout, au seuil entre vie et mort. Il est mort et je continue de l’aimer. Il reste ce que nous avons construit ensemble mais qui reste inachevé. Aujourd’hui, hormis les amitiés, tout me semble balayé par l’ouragan. Je pourrais écrire des pages et des pages, pour dire ma détresse, ma douleur toujours aussi vive. Je vis à travers sa lumière que j’ai emmagasinée depuis la première rencontre. Elles sont devenues un livre. Grâce à lui j’ai pu faire le deuil de mes parents… Mais personne n’a pu faire mon deuil aujourd’hui… Je suis dans ce désert pour qu’une source puisse trouver naissance.»

N.A

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