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Qui sont les mendiants de Tunis ? Faut-il leur donner de l’argent ?

En Tunisie, malgré la crise, la machine à sou de la mendicité se perfectionne et se réinvente tous les jours. Hommes, femmes et enfants sont logés à la même enseigne.

Sur l’avenue Hédi Nouira à Ennasr 2, un des quartiers cossus de Tunis où se concentrent les salons de thé et les boutiques de mode. Devant les élégantes vitrines, nous remarquons une femme et un enfant assis à même le trottoir, vêtus de haillons, sollicitant la charité des passants. Si un tel spectacle est particulièrement intenable dans un tel cadre aussi prospère, il n’a rien d’anodin dans le tissu urbain tunisois.

En vérité, ces manifestations de pauvreté sont devenues tristement familières dans la plupart des quartiers. La mendicité par besoin a toujours existé mais aujourd’hui on voit aussi des personnes tout à fait valides succomber à cette misère. Souvent par paresse ou par oisiveté, ce fléau se transforme en une profession en bonne et due forme faisant le bonheur de prédateurs et rapaces sans vergogne profitant de la misère d’une classe sociale très fragilisée.

Le nombre de mendiants augmente d’une façon vertigineuse, ce qui rend les acteurs en présence vulnérables devant une concurrence impitoyable. Dans l’épreuve, le mendiant devient plus ingénieux. Les stratégies utilisées s’affûtent et deviennent plus subtiles. Mendier en amateur ne semble plus payer. Les mendiants ou leurs commanditaires l’ont bien compris. La mendicité s’exerce désormais en employant les stratégies du marketing-mix. Ce dernier est la mise en place de différents facteurs pour mieux vendre n’importe quel produit dans ses différentes composantes. Les « Quatre P » se vérifient : produit, prix, place et promotion.

Dans le cas d’espèce, on vent les diverses infirmités : cécité, handicap moteurs, malades mentaux ou autres. Des femmes qui veulent par tous les moyens toucher le cœur des donneurs, portent souvent des enfants sur le dos. Des ordonnances médicales factices sont aussi utilisées pour étayer leur thèse et attendrir les passants. Devant cette panoplie de misères humaines, de nouveaux spécimens apparaissent sur les grandes artères du centre ville où se concentrent banques, assurances, centres commerciaux…

Ils sont bien habillés et même bien plus propres. Ils affirment qu’ils viennent de loin, qu’ils voudraient compléter des frais de transport et qu’arrivés en ville, on leur aurait volé leur portefeuille. D’autres affirment que la famille a vendu tout leur héritage et qu’ils sont aujourd’hui dans une misère noire. Ils prétendent être issus d’une grande famille et n’ont jamais connu la misère. Nous avons même rencontré une mendiante ayant un téléphone portable et qui souhaite enregistrer les numéros de ses donneurs habituels. Les mendiants n’ont certes pas encore de sites web, mais ils ont leurs techniques sans doute plus porteuses.

En marketing, la politique de fixation des prix dépend de différents facteurs : les coûts de revient, l’image, la clientèle. Cela est également vérifiable pour le cas d’espèce que ce soit pour le mendiant lui-même ou pour son employeur. Abordé dans la rue, le prix est fixé selon votre apparence. Il n’est pas rare de se faire interpeller : « Ya sidi ou ya maalam ou encore ya Hadj, 5 dinars pour mon déjeuner ». Tout est en fonction du coût de la vie.. Certains mendiants laissent le libre choix au donneur, et là, ils jouent sur le prix psychologique. Ils vous réclament le minimum : « Je prends ce que vous pouvez me donner ». Là, ils sont en promotion.

Le prix peut aussi être en nature. Très souvent, on voit des gens donner des paquets de couscous, des boites de tomate, du sucre, du lait, et bien d’autres produits. La place indique la troisième composante des quatre P qui indique la politique de distribution. Les mendiants en maîtrisent apparemment la technique sachant se rendre accessibles. Ils connaissent les périodes où la générosité est à son comble, le mois de ramadan, l’Aïd, le Mouled, le nouvel an de l’hégire…Ils savent bien qu’en ces périodes le don est beaucoup plus facile. Leurs emplacements changent en fonction des temps et des tendances.

Les vendredis, ils sont sur les chemins des mosquées et les samedis et les dimanches devant les grandes surfaces. Entre 8 heures et 9 heures, ils guettent les fonctionnaires se positionnant pas loin des entreprises. Ils sont sur les marchés lorsque ces derniers sont dans leurs bureaux. Ils maîtrisent tout autant les grands carrefours, avec leurs diverses heures d’embouteillage. La nuit, ils s’emparent des intersections près des feux tricolores ou prennent possession des endroits proches où sont organisées des soirées.

Les places coûtent cher dans le métier et il leur arrive même de se battre pour une place ou une voie « porteuse ». Selon les cas, et là, il s’agit de la promotion, qui confirme la quatrième composante. Les pancartes sont légion. On peut lire par exemple : « Je suis dans la misère, aidez-moi » ou en encore « aveugle de naissance »… Des versets coraniques complètent le tableau et Dieu n’est pas épargné. Des sourates qui récompensent les bonnes œuvres et ouvrent les portes du paradis sont citées. Il y a aussi ceux qui utilisent toujours le marketing religieux en lisant à haute voix des passages sacrés. Le volume de leur voix est souvent inversement proportionnel à la distance les séparant d’un éventuel donneur.

Ils savent qu’ils sont indispensables pour certaines personnes. Il y a des donneurs qui cherchent des mendiants spécifiques (aveugles, malades, mères nécessiteuses, orphelins…). Ces enfants forcés de mendier. La plupart travaillent pour le compte d’adultes. Certains exploitent la misère de leurs parents en leur promettant qu’ils auront un salaire grâce au travail de leurs enfants. Une fois leur progéniture placée entre les mains de ces personnes, ces derniers les emmènent parfois à des centaines de kilomètres de chez eux. Les parents n’ont alors que très peu de contrôle sur leurs enfants.

Une fois en ville, on les force à mendier toute la journée pour rentrer très tard le soir. Enfermés, entassés dans des logements insalubres, mal nourris, ils sont transformés en de lucratifs esclaves. On les repère dans les rues de la capitale durant la journée. Ils se positionnent devant les cafés ou restaurants. Le soir ils sont en banlieue ou au bord de la route. Il est impossible de ne pas les voir lorsqu’on circule en voiture. Ils se précipitent alors automatiquement aux arrêts des feux rouges pour vous demander l’aumône en tendant leurs minuscules mains par la fenêtre des voitures.

Ils ont sans doute faim dans leurs petits corps enveloppés dans de vieux maillot de football de contrefaçon. D’abord on s’attendrit et à force d’avoir de la peine à chaque croisement de rue, on finit par les ignorer, comme tout le monde. « Pauvreté n’est pas vice, » dit un vieux proverbe, mais la mendicité est sans doute tolérable dans un pays où aucune mesure n’est prise par les autorités pour porter secours à la misère. Une enquête personnelle nous a conduits dans les rues de Tunis à poser la question de connaitre la réaction devant la mendicité.

Voici les différentes réponses

-Seulement aux malades

-Je donne à chaque fois

-Seulement aux femmes avec enfants

-Je ne les encourage pas à mendier

-Ils devraient travailler au lieu de mendier…

-La plupart sont de faux mendiants

-Je préfère donner aux associations

Après avoir lu ce papier, vous ne regarderez peut-être plus les mendiants de la même manière.

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