Culture

Nabila Ben Youssef, une arabe et cochonne ou une rebelle halal ?

Tunisienne d’origine, Québécoise d’adoption depuis 22 ans, Nabila Ben Youssef a déjà accompli un beau parcours. Elle évoque des sujets qui nous préoccupent tels la politique, la société, la religion, l’amour, la sexualité, l’exil, la liberté… Mais avec drôlerie, sans jamais tomber ni dans la mesquinerie ni dans la vulgarité.

Nabila fait rire et fait réfléchir. Elle a commencé sa carrière en 1986 en tant que comédienne en Tunisie. Après une tournée en France, elle quitte son pays natal en 1995 et s’installe à Montréal. Très vite, elle intègre la scène artistique avec quelques rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision et c’est dans cette ville d’adoption qu’elle découvre sa véritable passion : le stand up comique.

Elle s’inscrit alors à l’École nationale de l’humour en 2001 et en 2005 elle crée son premier one-woman show « Arabe et cochonne ». Elle devient une véritable star grâce à son apparition à l’émission québécoise « Tout le monde en parle ».

Depuis, elle est invitée partout dans plusieurs autres plateaux télés. Son autre One woman show « Drôlement libre » lui a valu deux nominations en 2012, la première au « Gala de l’ADISQ » et la seconde au « Gala Les Olivier ». Elle a désormais conquis le cœur des Québécois et amorce parallèlement en France le rodage de son nouveau spectacle « Rebelle halal », sur un mode divertissant où elle évoque adroitement des sujets sérieux.

Nous l’avons rencontré en exclusivité. Entretien.

Vous êtes née à Kerkennah. Est-ce que les Kerkenniens ont un sens de l’humour aussi percutant ?

Mes grands parents sont nés là bas. Mais mes parents, mes cinq sœurs, mon frère et moi, sommes nés à Sfax. En revanche, toutes nos vacances se passaient dans l’île. J’y allais particulièrement plus souvent que le reste de la famille. C’est là que je me sentais totalement libre et heureuse. Les Kerkenniens ont un bon sens de l’humour. Ils aiment la plaisanterie, rire et faire rire. Ils sont décontractés et aiment vivre le moment présent.

Comme il n’y avait pas de moyens de loisir et de distraction à l’époque, ils se rassemblaient souvent, familles et voisins, et se racontaient les anecdotes qu’ils vivaient au quotidien et les histoires cocasses qu’ils entendaient. A ces grandes réunions spontanées, les autochtones de passage étaient également invités. À l’époque, les portes des maisons étaient toujours ouvertes de jour comme de nuit. Tout le monde était chaleureux, joyeux en train de plaisanter. Je ne les entendais jamais se plaindre.

De qui avez-vous hérité ce don de la répartie et ce sacré souffle ?

C’est difficile d’y répondre. Ce qui est sûr c’est que je suis très différente de mes sœurs, mes cousines, mes tantes, ma mère, mes grands mères. L’oncle maternel de ma mère fut un grand marginal connu pour être un révolté, libre et fou, dans le sens qu’il dépassait de loin la mentalité des gens à cette époque là. Il a d’ailleurs vécu seul, sans fonder de famille. Il passa son temps à désapprouver les politiques et les gens en racontant grand nombre d’anecdotes sur eux.

Votre scolarité a débuté à Sfax ?

En effet, J’ai commencé ma scolarité à Sfax, dans une nouvelle et grande école primaire. Tous les ans, j’étais la première de la classe et de toute l’école aussi à plusieurs reprises. D’ailleurs, lors de la visite du 1er ministre de l’époque Mohamed Mzali à cette école, j’ai été choisie par la direction pour lui présenter le coussin de soie sur lequel il y avait de beaux ciseaux à l’entrée de l’école. Je l’avais embrassé en signe de bienvenue. Je me souviens encore de ce moment dans lequel j’étais contente et si fière.

C’est grâce aux livres que je recevais comme prix de la meilleure élève que j’ai aimé la littérature et la langue française. Je faisais alors partie de la génération de ceux qui avaient bénéficié encore du projet de loi de commencer le Français à partir de la 1ere année. L’année suivante malheureusement ce programme fut annulé.

Quelle est votre première expérience en tant qu’humoriste ?

Ce fut à Montréal à la première du spectacle de fin d’année de l’École Nationale de l’Humour où j’ai fait mes études en création humoristique. J’étais la première humoriste femme de culture berbère-africaine-arabo-musulmane, pas seulement au Québec, mais au Canada et en Amérique du Nord. Ma rentrée à l’école était à peu près une semaine avant les événements du 11 sept 2001.

Pourquoi avoir quitté le Canada pour la France ?

Mon public au Canada et principalement Québécois de souche. L’arrivée des nord-africains là bas est récente et sont minoritaires. Ils n’ont pas généralement la culture scénique. Leurs principales priorités sont celles qu’affrontent les nouveaux immigrés. Au canada, les gens de ma culture m’ont manqué. C’est ce qui explique en grande partie pourquoi j’ai eu besoin d’aller vers eux et de les rejoindre en Europe où ils sont bien plus nombreux et présents.

Je ne compte pas quitter le Canada définitivement, mais plutôt élargir mon public et enrichir mon expérience d’artiste. Plusieurs autres humoristes et artistes québécois bien avant moi se sont produits en France tout en menant leur carrière dans leur pays d’origine. Le Québec a été un gros défi pour moi. Il m’a fallu m’adapter et jouer en français québécois, une langue que je ne connaissais pas.

J’ai réussi malgré tout à faire rire ce nouveau public. À présent j’ai un nouveau défi en France. Les Français sont considérés difficiles pour être facilement conquis. Ce qui me vaut un challenge nouveau et sortir de ma zone de confort. Les Québécois sont un petit peuple, un îlot d’à peine 8 millions de francophones entourés de 27 millions d’anglophones dans le reste de l’Amérique du Nord. Ils ont la hantise de disparaître un jour de la carte. Quand j’étais venue en France pour essayer mes sketchs et voir la réaction des Français, j’ai réalisé à quel point l’humour québécois est différent de l’humour français. Au Québec, la langue s’appuie sur le Français, mais le rythme est américain, donc anglais. L’humour anglais doit être le plus efficace possible, avec des vannes toutes les 15 secondes.

Vous avez tout de suite débuté une carrière en France sur une scène de théâtre ?

Sur le plan carrière, les jeunes humoristes canadiens débutent dans des bars. Ils rôdent pendant des années avant de se produire dans les salles de théâtre. C’est ce que j’ai évité fort heureusement. J’ai commencé immédiatement dans les salles car la plupart des bars se trouvent dans des zones et des régions lointaines. On joue très tard le soir, le public est souvent bourré et les artistes sont presque tous des garçons.

À ma sortie de l’école en 2002, le milieu de l’humour était encore un métier à dominante masculine et il y avait peu de filles. Parmi ces quelques filles, j’étais la seule qui n’était pas née là bas, avec un différent accent réalisant un humour engagé très particulier.

Quel est votre meilleur souvenir du Canada ?

C’était le soir de ma première médiatique, le 20 avril 2010, au Théâtre Gesù en plein centre ville de Montréal (Arabe et cochonne bio). Je me suis payée ce qu’on appelle une rentrée « montréalaise », pratiquement organisée par moi de A à Z. J’ai réussi toute seule à remplir une salle de plus de 400 places, avec à peine quelques invités. Tout le reste des billets étaient vendus. Ce qui m’a permis de payer presque tous les frais.

Cette soirée là, j’ai joué le tout pour le tout, je jouais mon destin ! J’étais au bord des larmes en remerciant à la fin du spectacle le public qui m’accueillant à bras ouverts. La journaliste Chantal Guy a dit en conclusion dans sa critique au lendemain au journal La Presse : « Ce que Nabila a dévoilé (sans mauvais jeu de mot) n’était pas loin d’une quinte flush royale au poker…

Je m’étais dit alors que si j’ai réussi avec un peuple totalement différent, dans un climat nordique, rude, pourquoi pas chez mes voisins méditerranéens ?

Est-ce que vous connaissez personnellement des humoristes Français?

J’ai rencontré quelques humoristes français, en jouant aux mêmes galas qu’eux dans les festivals d’humour au Québec, comme Michel Boujenah, par exemple. Mais nous n’avons pas développé une relation amicale.

Votre humoriste préférée ?

Mon humoriste préféré était parti tellement vite… c’était Coluche ! J’ai beaucoup d’admiration aussi pour un humoriste Québécois qui est à la retraite, il s’agit d’Yvon Deschamps. J’aime bien Dieudonné aussi Malgré tout ce qui a été dit sur lui. Il demeure pour moi un humoriste de grand talent.

Comptez-vous venir et vous faire connaître en Tunisie ?

Comme disait mon metteur en scène et directeur de Théâtre Frank Maillol « quand ça sera le bon moment. », et comme on dit chez nous en Tunisie,  » Chaque chose en son temps et moi je me dis  » je dois d’abord me faire connaître en France et ensuite cela deviendra beaucoup plus facile.

Propos recueillis par Kalthoum Jemaïl

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