Billet d'humeur

Mounir Baatour : c’est de la prison que provient ma force

Mounir Baatour, Président de Shams, seule association LGBT+ reconnue légalement aux forceps dans le monde arabo-musulman et ex-candidat à l’élection présidentielle, désormais réfugié en France après avoir fait l’objet de 5 fatwas, se confie.

Il y avait quelque-chose d’indicible en moi. Un souvenir si douloureux que la simple évocation de son existence était devenu insupportable : mon incarcération dans les geôles tunisiennes pour homosexualité.

Durant ma campagne à l’élection présidentielle tunisienne de 2019 où je savais que ma proposition allait faire le tour du monde, je savais aussi que ce coin douloureux de ma vie privée allait être jetée aux chiens.

J’ignorais alors que la violence des réactions viendraient de ma propre famille, la prétendue « communauté LGBT+ » où quelques obscures associations ont lancé une pétition à mon endroit, loin des faubourgs de Tunis, surtout proche du 19e arrondissement de la capitale française, à quelques encablures de l’AFP. J’étais devenu pédophile et sioniste, un rebut donc… c’est sûrement cela qui m’a le plus atteint.

Heureusement, la Presse française en plein été, qui n’a pas fait son travail, pas même un coup de fil pour vérifier la véracité des infos, n’a représenté qu’un centième des 600 articles internationaux couvrant mon initiative.

Mon Directeur de campagne, Olivier Morin, un Français qui plus est, rompu à l’exercice, me sommait de dire, de raconter. Je ne compte plus ses messages. Il savait que politiquement il me fallait répondre. Ne rien dire me serait nuisible, suicidaire politiquement.

Et pourtant, comme un réflexe conditionné, ma seule volonté était de protéger mon partenaire, mon ami, mon amour, qui avait suffisamment souffert de nos internements. Je lui ai opposé, ainsi qu’à toute mon équipe, un interdit absolu et assumé. Rien ne serait dit et rien ne serait opposé. Que la bile fasse son œuvre noire…

C’était une erreur. Olivier m’opposait les précédents internationaux comme celui des diamants de Bokassa pour le Président français Valéry Giscard d’Estaing qui, refusant de répondre, s’était empêtré dans une image ingérable alors que sa probité n’était pas même mise en cause. Depuis, la puissance des réseaux sociaux face à une vérité invendable… Je n’avais qu’une obsession, protéger les miens alors que je secouais les limites de notre nouvelle démocratie. Un exercice difficilement tenable.

En écrivant ces mots j’en tremble encore. J’ai pourtant la peau dure. J’en ai pris des coups, je crois que rares sont les personnes qui ont autant souffert d’un système soit disant démocratique. D’une démocratie naissante certes, mais qui garde les moyens de pression de notre ancien régime tunisien. Un peu comme une odeur nauséabonde qui resterait collée malgré les multiples nettoyages à l’eau de Javel.

Être une victime ne fait pas un bon candidat, livrer sa vie non plus…

Du reste, je me demande qui, dans tous ces commentateurs, ces zélateurs, ces prétendus humanistes qui vivent de leur cause, deviennent rapidement des gourous de leurs communautés, ont fait réellement de la prison ? Qui a connu cette condition de privation de liberté, d’humiliation jusqu’aux tréfonds de sa propre identité ?

J’en arrive même à comprendre et à pardonner aux agents de la force publique tunisienne, la garde nationale, les matons… toujours recrutés selon le soutien électoral clientéliste du moment. Ils ont rarement le Bac, fils ou filles du voisin du cousin de la sœur de la tante… Mais tous aux ordres du pouvoir pour conserver leurs modestes émoluments.

Ils n’ont rien connu d’autre que ce régime quasi féodal où la force politique fait raison. Question de survie pour eux et leur famille. Ils n’ont pas d’autre référence que la seule chose qu’ils maîtrisent depuis l’enfance : leurs poings, le sang, le rapport de force.

Personnellement, je ne compte plus les cambriolages de mon domicile ou de mon Cabinet d’avocat, les vols de mes ordinateurs, les crevaisons de pneus de mes voitures, les filatures quotidiennes, assez grossières je dois dire, de la police démocratique tunisienne, pour que je sois assez aimable et assez informé pour témoigner…

Malgré la puissance publique d’État, très désorganisée en 2019, ma pré-campagne à la candidature a été un succès exponentiel. Au-delà de nos espérances, plus de 800 articles ont été publiés dans le monde, sur les cinq continents, dans toutes les langues, parmi les plus prestigieuses publications mondiales.

Et même dans le monde arabe, obligé de dire le fait, du Pakistan à l’Indonésie, de l’Afghanistan à la Jordanie… Ce qui n’est pas rien. Dire qu’un candidat ouvertement homosexuel se présentait à la magistrature suprême dans un pays musulman.

J’imagine à peine ce que cette petite initiative tunisienne a pu générer dans les centaines de milliers d’esprits d’étudiants homosexuels en sciences politiques, en écoles de journalisme, dans ces pays fermés, en termes de courage, d’énergie… Nous verrons…

Toujours dire la vérité, même si elle est indiciblement intime… le difficile prix à payer.

Alors voilà les faits, dans leur terrible simplicité. Je suis prêt à m’exprimer désormais. Dire pour faire comprendre, dire pour témoigner, dire pour me soulager. Parler enfin.

Comme avocat, je roulais sur l’or avec une jolie voiture et de très riches clients. Mon succès professionnel se vérifiait chaque soir en rentrant à la maison, seul, où je savais à peine comment faire fonctionner un four à micro-onde. Il y avait, chez moi, une sublimation de mon ego et l’assurance de rendre fier ma famille.

Tout était gagné. Je ne manquais pas de propositions féminines. Elles étaient pléthoriques. On en jouait quelquefois avec mes copines. Je savais depuis toujours qu’elle était ma sexualité. Je l‘ai toujours su. J’étais Gay.

Ce qui pourrait faire sourire dans la quasi-totalité des histoires planétaires s’est, subitement, transformé en cauchemar en Tunisie.

Un jeune homme qui, Dieu Merci !, avait 17 ans à l’époque (un an de plus que l’âge légal tunisien) me dragouillait en ligne depuis quelques semaines. Ce qui serait terriblement ennuyeux à Paris, New York ou Tokyo est devenu un sujet d’État à Tunis.

Nous avons partagé des moments sublimes, nos première heures ont été assez remarquables, inoubliables pour moi qui suis assez introverti. J’avais pris la précaution de louer un appartement dans les quartiers Sud de Tunis, pour nous rencontrer discrètement. Ce que nous avons fait. Ce que font la quasi-totalité des tunisiens homosexuels tunisiens pour vivre secrètement leur vie. D’un garage à n’importe quel endroit privé. Secret. Caché. Parce que voilà la lamentable vie des LGBT+ tunisiens aujourd’hui. Nous sommes des parias…

Et puis, la connerie du genre, mes sentiments devenants prégnants, je l’ai invité à faire un SPA dans un hôtel international. Probablement une volonté de lui montrer mes sentiments sans poser de mots. J’en suis incapable, aujourd’hui encore. J’avais l’argent, la puissance…

Rien, pas même un attouchement de mains, rien n’a été équivoque ce jour-là. Sauf une douche en panne ! Après nos ablutions, je prenais ma douche et celle de mon ami était en panne, il a donc naturellement souhaité me rejoindre, voilà le scandale ! Oui nous étions ensemble sous la douche…

Honnêtement, on aurait pu nous surprendre dans d’autres situations plus salaces et moins respectueuses de la morale publique en d’autres temps et lieux !

Mais le fait est que j’étais connu, identifié. Et, conjonction du temps, des lieux et des personnes, me voilà voué aux gémonies. Mon ami et moi étions ensemble sous une douche ! Me voilà pédophile…

Avant toute autre digression sur ma propre vie, je souhaite souligner que depuis, la personne en question, bien que plus jeune en effet, est toujours l’homme de ma vie. J’ai la chance de le savoir inscrit dans mon bonheur.

Je l’espère pour longtemps à défaut d’éternité. Valeur qui m’est absolument répulsive. Disons le temps de notre histoire. Et elle dure depuis des années  malgré les turpitudes, les acharnements, les vilenies. J’en arrive à penser que nous formons un couple… Pas sûr encore ! Il a su résister. Je crois qu’il m’aime au moins à la hauteur de mes sentiments.

Nous partageons en mémoire, de manière indélébile, la prison. Le « Pavillon des lions ». Cette cellule de moins de 12 mètres carrés réservée aux homosexuels où crapahutent huit détenus. Le bonheur des matons. De jour et de nuit. Une horreur aujourd’hui en Tunisie. Le pays de la démocratie naissante. Des printemps arabes…

Une douche par semaine. Une sortie quotidienne dans un corridor de 10 mètres où le ciel est à peine visible. J’y ai passé quatre mois, je peux témoigner, loin des dépêches estivales mal rédigées de l’AFP.

Mon ami, lui, a craqué, sous la pression. Il est resté d’abord cinq jours en détention provisoire dans une cellule de 50 mètres carrés avec plus de 30 hommes accusés des plus simples aux pires méfaits. Dans cette configuration, il a fait office de cuisinier, femme de ménage et de services… Il a déclaré avoir été interné pour abus d’alcool. Il préparait donc les sandwiches pour les autres détenus. Et pour les bourreaux. Il nettoyait aussi la seule toilette à peine cachée. Un sous-homme en somme…

Rien, pour l’heure, n’est à charge. Rien ne nous rend coupable de quoi que ce soit. La justice s’acharne, elle veut des preuves. Faire des exemples pour une nation pure dont l’homosexualité n’existe que par l’influence de l’Occident et, en premier lieu, la France. Nos slips sont réquisitionnés pour prouver des traces ADN de copulation. Rien.

Alors vient le temps de la manipulation mentale. Puisque je suis plus âgé, c’est donc que j’ai profité de la jeunesse de mon ami. Je l’ai abusé. Comme il avait de nouvelles lunettes, je suis présumé coupable de les lui avoir offertes. Voilà le temps de l’humiliation. Je dois suivre, menotté, les agents de la force publique dans chacun des commerces que nous avons partagés. Là encore, rien de probant.

Toujours incarcérés, mais dans des prisons distanciées, nos ordinateurs sont réquisitionnés et les messages que nous partagions ne laissaient aucun doute sur la nature de nos relations. Elles étaient assurément de nature homosexuelles.

Mon jeune ami est passé devant trois juges dont nous garderons en mémoire la sentence de l’un d’entre eux : « Au lieu de faire la prière le vendredi, tu donnes ton cul ? C’est Haram ! Dieu va t’envoyer en enfer. Tu vas voir ce que je vais faire de toi ! ». Résultat ? Quatre mois de prison ferme dans les pires conditions. Il n’est pas encore guéri de ce supplice. Son sommeil n’est toujours pas serein.

Quant à moi, quatre mois d’incarcération, une radiation du Barreau de six mois. Une horreur que je ne souhaite à personne. Aucune possibilité d’obtenir mes médicaments pour une pathologie pourtant vitale.

Même si je n’oublie pas, je ne garde aucune rancœur mais pour répondre à nombre de journalistes à travers le monde, voilà d’où vient ma force !

La démocratie Tunisienne n’existe pas. Le régime qui nous torture est celui d’une jeune tentative dirigée par les plus anciennes compromissions. Elle a du mal avec la liberté. Elle navigue difficilement entre sa volonté d’arrimage à l’Union Européenne et son ancrage récent au monde arabe qui n’est pas le sien naturel.

Comme toujours dans ces tourments historiques, les plus faibles, la communauté LGBT+, les femmes, les étrangers, sont les premières victimes. Il suffirait pourtant de peu pour faire changer les choses. Gagez vos subventions sur les Droits de l’Homme !

Dans le marasme, des avancées notables

Déjà nous avançons. L’association Shams a été reconnue légale en Cassation, après 4 ans de lutte sans merci face à l’État Tunisien. Une première dans le monde arabo-musulman. Une association LGBT+ est légale, enfin, dans un pays soit disant arabe. Une avancée historique.

Nous constatons un affaiblissement des jeunes gays emprisonnés en Tunisie cette année. Ils sont moins de 120 pour la première fois depuis 2019. Pourtant, nous apprenions l’incarcération de deux jeunes gays de 26 ans, au Kef, pour deux ans d’emprisonnement pour homosexualité par la Chambre correctionnelle du Tribunal de 1e Instance.

Encore deux jeunes vies brisées… l‘affaire ne sera jamais finie sauf à prendre à la gorge les pouvoirs parce ce qu’ils vénèrent. La reconnaissance du peuple. Les élections. Et l’image de la puissance d’État a l‘international sans aucun respect de nos signatures d’Ėtat.

C’est pourquoi j’ai décidé de porter plainte contre l’État tunisien, représenté par son nouveau gouvernement, devant la Cour Pénale Internationale pour « crime contre l’humanité ». Puisqu’un crime d’État se poursuit à l’endroit des LGBT+, je ne vois pas pourquoi cet État, soi-disant démocratique, ne supporterait pas un débat contradictoire légitime et démocratique. Nous verrons… Un moment de vérité.

Un moment de vérité. Un moment. De vérité. Voilà, résumée, ma démarche. Pourtant, je dois bien témoigner de la bienveillance française à l’encontre des réfugiés tunisiens. Franchement remarquable. Nous manque donc une parole politique. Affaire à suivre…

Confession parue dans le numéro de juillet de Femmes et Réalités

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