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Maharès : le réveil d’une histoire, d’un souk et de son esprit d’antan

Maharès est une très jolie ville côtière située à une trentaine de kilomètres au sud de Sfax. La ville jouit d’un emplacement stratégique qui la place sur deux importantes voies notamment celle reliant Carthage à Alexandrie. En 412, l’évêque Valentinianus, représentant de la ville catholique de Younga, située au sud de Mahrès, avait même assisté au concile de Carthage. La forteresse byzantine de Younga, un exceptionnel site archéologique dont la construction remonte au VIème siècle, reste le témoin de l’importance historique de Mahrès qui tire son nom de sa fonction protectrice s’étendant de l’Antiquité à la période arabe.

Cette ville a connu la présence phénicienne en devenant un comptoir commercial littoral qui a joué un très important rôle dans la conversion des Berbères au christianisme durant les périodes romaine et byzantine. Maharès connut une brillante période arabo-musulmane durant le règne des Aghlabides qui en font un puissant rempart contre les invasions étrangères, notamment pour prévenir une éventuelle attaque de Kairouan, la capitale de l’émirat. Son territoire couvrait la Tunisie, l’est de l’Algérie, l’ouest de la Libye, la Sicile, la Sardaigne et le sud de l’Italie. Le cadi aghlabide de Sfax, Ali ibn Salem Al-Bekri est nommé à son poste par l’imam Sahnoun, qui fait construire une nouvelle forteresse dans la partie nord de
Maharès.

Il fait alors changer le nom romain de la ville en Mahrès Ali. À son tour, ce nom est changé plus tard pour celui de Al Mahrès Al Jadid. Il se simplifie pour devenir Mahrès. Pendant onze siècles, la forteresse aghlabide résiste bien à l’épreuve du temps avant d’être transformée à l’époque du protectorat français en 1937, par la construction de la Grande Mosquée qui en occupe l’intérieur tout en se servant des murs de la forteresse, modifiés à leur tour, comme murs d’enceinte. Depuis 1968, une équipe de chercheurs suisses de l’Institut de zoologie de l’Université de Zurich, passe plusieurs mois dans la cité, à étudier le mode de navigation des fourmis très rares (cataglyphis bicolor), qui n’existent que dans cette ville.

Depuis 1988, Maharès est connue sur le plan culturel pour abriter tous les étés, le Festival international des arts plastiques de Mahrès. Il a été créé et présidé par le peintre feu Youssef Rekik. Mahrès est connue également pour son souk où gravitent plusieurs activités non polluantes. De génération en générations, les boutiques anciennes « hanouts » s’étalent comme un chapelet autour de la grande mosquée. Hélas aujourd’hui un peu délaissé, déserté par les jeunes qui ont préféré immigrer, le souk a beaucoup perdu de sa noblesse et fraîcheur à part quelques boutiques qui résistent grâce à des enfants qui ont hérité de leur parent le savoir faire. La librairie Nafti, un cordonnier, un tailleur, le petit marché aux légumes et le souk du poisson y sont encore témoins.

Certaines boutiques ont été vendues et transformés en commerces plus actuels tels que les quincailleries ou les boucheries. Dans la tradition du village, ce ne sont pas les femmes qui fréquentent le souk. Ce sont les hommes qui font le marché et c’était presque un scandale de voir une femme se balader dans les parages. Comme on le disait plus haut, le souk prenait de plus en plus de l’âge, il s’essoufflait, s’effritait, s’usait, les portes délavés ou peintes en couleurs différentes sans aucune homogénéité et les murs lézardés. Les hommes qui soutenaient le souk et lui donnaient vie ont disparu et la descendance vieillissait. Interdit jadis aux femmes, celles-ci ont sans doute gardé en mémoire, cette interdiction envers leurs mères et se précipitaient pour leurs achats dans d’autres commerces beaucoup plus récents et moderne loin de ce vieux souk abandonné et malade d’amour de sa belle époque.

Des années ont passé et puis des fées sont apparues pour le faire revivre. Il s’agit de femmes natives de la région qui réalisent annuellement des projets. Ce groupe a un nom : Hemma w Lamma. Un rassemblement de femmes bénévoles de différents âges, de niveau socio-culturel différent mais pour un projet et travail commun. En 2019, elles eurent l’idée de rénover un souk déserté par les femmes et délaissé par les hommes. Oui redonner vie au souk de leurs ancêtres ! Et c’était parti ! Le souk a été envahi par ces femmes conduites par Rachida Jerbi et beaucoup de bénévoles. L’évaluation a été faite et un dossier déposé à la mairie. Pas de budget mais beaucoup de compréhension et de volonté pour y travailler sérieusement. Pour commencer, les escaliers en vulgaire ciment ont été repeints joliment. Cela a vraiment plu aux différents regards. Cela booste énormément ! Alors on continue.

Les femmes ont déboursé quelques dinars pour peindre quelques portes en bleu des anciennes boutiques… et puis tout un mur en blanc. Le résultat est éclatant.

Des commerçants ont été sans doute jaloux de ne pas voir leurs murs et leurs portes aussi en bleu et blanc, alors ils ont suivi. D’autres ont fait de même. Plus de 40 femmes ont renforcé les rangs pour élargir encore plus ce projet et l’enrichir.

D’une rue, deux, quatre et dix rues ont été repeintes en bleu et blanc. Mais ce n’est pas suffisant, cela vaut la peine de continuer encore et encore, de décorer encore plus. Le souk prenait forme et respirait. Des centaines de pots en terre cuite ont été réunis et des volets de fenêtres en bois amassés. Ils seront de magnifiques supports pour des récipients fleuris sur des murs immaculés. Faouzia Guedouar, épouse de Sadok Jerbin un passionné de sa ville, jaloux de son histoire et de ses acquis, intègre le groupe Lamma w Hemma au grand bonheur de son époux. C’est que ce dernier n’est autre que le président de Younga Solidaire Maharès. En effet, le sublime site romain Younga qui fait parti intégrante de Maharès, est protégé par une célèbre association. On devine très vite que son président décide volontiers de consolider le groupe Hemma w Lamma.

La coordinatrice Rachida Jerbi et le président de l’association Younga Solidaire deviennent complices pour le bonheur de tous. Tout le village a entendu parler de ce magnifique lifting et d’un coup la mémoire collective s’est éveillée dans un élan de cœur incroyable. Ils ont eux aussi aidé ainsi que leurs enfants à l’étranger qui ont décidé d’aider précieusement. De l’argent est récolté et le travail bien avancé. Les volets en bois de plusieurs anciennes bâtisses ont été récupérés, les ouvriers menuisiers, peintres, jeunes et moins jeunes tous bénévoles ont mis la main à la pâte pour reconstruire une belle histoire d’amour dont la flamme se ravive de jours en jours. Plus de trois mois de labeur et durant tout Ramadan 2019, pas une seconde de répit pour sauver le souk et en faire une merveille.

Pari plus que réussi en attendant de continuer pour rendre à ce village rempli d’histoire, son histoire d’amour et de passion. Même les bouchers qui avaient rejeté la couleur bleu d’un non catégorique ont accepté par la suite. Faouzia Jerbi qui leur avait proposé de suivre pour la bonne cause du village a eu du mal à les convaincre. Pour vous, on fera peindre les volets en rouge et on y installera des pots qui seront peints aussi en rouge. Votre boucherie sera encore plus belle, avait-elle confié. A la suite de cette proposition, l’un d’eux avait enfin accepté. Quand les autres bouchers réticents ont vu le résultat, ils ont été impatients de voir leur local peints et décoré également. Embellir en investissant chacun selon ses moyens a été un défi, explique Rachida la coordinatrice du groupe Lemma w Hemma. Ils ont tout de suite été partants. De fil en aiguille, une vingtaine a accepté ce grand coup de fraîcheur en dépoussiérant l’histoire de ce vieux souk devenu presque sans âme.

Les habitants et la nouvelle génération méritent beaucoup mieux de voir le cœur du souk, qui est en fait le cœur du village de leurs ancêtres, a-t-elle ajouté. Revitaliser un souk en favorisant le développement d’une vie communautaire par le développement de l’art, suscite aujourd’hui continuellement la curiosité. L’espace retrouve son attractivité d’antan et les vieux propriétaires retrouvent la jeunesse de leurs pères ou grand-pères. En Tunisie, ce projet est considéré comme une première. Jusqu’à aujourd’hui, la rénovation ou décoration s’est contenté que dans un espace limité, une rue ou quartier. Jamais tout un village. Une expérience exemplaire !

N.A

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