Billet d'humeur

Lettre ouverte au président de la République, par Saadia Mosbah

Monsieur le Président,

Le 23 janvier 2019 la Tunisie commémorera en silence le 173ème anniversaire du décret Beylical d’Ahmed Bey de 1846 prescrivant l’abolition de l’esclavage, une avancée historique d’une modernité sans précédant dans le monde et le paysage arabe et musulman.

Nous en parlons avec beaucoup de fierté et d’orgueil dans nos discours, nos tribunes, nos journaux, nos radios et nos nombreux passages, pour dire au monde entier que ce petit pays est précurseur, avant-gardiste, moderne… En 2016 Mr Ghazi Ghrairi, notre ambassadeur représentant permanent auprès de l’UNESCO, soumet les documents de la collection conservés aux Archives nationales de Tunisie (circulaires, correspondances, actes notariés et registres fiscaux) relatifs à l’inscription de l’expérience Tunisienne de l’abolition de l’esclavage (1841-1846).

Le 30 octobre 2017, la Tunisie est officiellement et définitivement inscrite au registre de la « Mémoire du monde », quelle belle reconnaissance! Merci Monsieur Ghazi Ghrairi.

Monsieur le Président, la date du 23 janvier 1846 ne figure toujours pas dans le calendrier officiel tunisien et les descendants d’esclaves noirs nés libres gardent encore à ce jour les marques indélébiles d’un esclavage aboli il y a 173 ans. Les noms des maîtres esclavagistes sur leurs actes de naissance (Atig et Chouchen flen…) est une preuve que nous ne pouvons nier, merci Monsieur le Président de les libérer définitivement en cette veille de commémoration.

Monsieur le Président, en décrétant l’inscription de la journée du 23 janvier 1846 dans le calendrier national, nous ouvrirons une page importante de notre histoire, une page longtemps oubliée et souvent occultée. Que l’histoire de la Tunisie plurielle, multiculturelle et multi-ethnique soit enfin reconnue, présente dans les manuels scolaires, enseignée à nos enfants dans les écoles, les lycées… Que les départements d’histoire au sein des facultés encouragent la recherche et les réflexions, pour apaiser les douleurs et guérir définitivement les blessures du passée. Il est grand temps Monsieur le Président de délivrer les mémoires de l’oubli et nous réconcilier avec cette histoire lointaine d’une « Africanité » en écueil, sachant que la Tunisie a donné son nom au continent Ifriqiya.

Monsieur le président, je réitère ma demande en vous priant encore une fois et avec insistance d’inscrire la date du 23 janvier 1846 dans le calendrier national tunisien. Ainsi nous partagerons et conjuguerons alors fièrement avec le reste du monde une conscience enfin libérée des douleurs silencieuses et des plaies encore ouvertes du passée.

Je ne peux terminer cette lettre sans rendre un hommage ému aux martyrs de la Tunisie qui en fermant les yeux ont ouvert les miens sur bien des questions restées jusque-là dans l’ombre du jasmin et l’oubli. Merci de m’avoir permis de crier haut et fort au nom de la dignité retrouvée… Ta7ya Tounes !

Le Bardo 21 janvier 2019

Saadia Mosbah

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