Billet d'humeur

Lettre à Souad : Souad, la ville ou l’Etat

J’avais promis de revenir, alors me revoilà. J’avoue que j’écris tristement parce que ces jours-ci je n’ai aucune envie de taper sur l’une des femmes qui a réussi à franchir « le plafond de verre » dans ce pays. Mais c’est ainsi ; comme on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas sa ville. Tunis est ma ville et Souad Abderrahim en est la mairesse. Dans un aéroport, en rentrant d’une autre ville du monde qui essaye de se réinventer, où les moteurs des voitures et des taxis s’arrêtent quand l’engin est à l’arrêt, les sacs en plastique ont été bannis à jamais, les habitants recyclent et font du jardinage bénévolement dans des parcelles cultivées de leurs quartiers, j’ai regardé la vidéo où on vous voit en train d’apostropher le ministre des affaires locales et de l’environnement dans un couloir.

Pendant les quelques premières fractions secondes de la vidéo, en vous écoutant appeler « Saïdi al-Wazir ! » avec détermination, j’ai eu de l’espoir ! Ces gens se parlent ! Que va-t-elle lui reprocher ? Que va-t-elle lui demander ? Quel dossier des affaires locales et de l’environnement est-il urgent au point d’arrêter le ministre en pleine foule dans un couloir? Sur quoi travaillent ces gens ? De quoi discutent-ils? Les fractions d’espoir se sont vite dissipées. La Mairesse de Tunis, la première de tous les temps, celle-là même qui a vu ses photos briller de mille feux dans les journaux du monde tout l’été, arrête un ministre au milieu de la foule pour lui demander des privilèges de fonction qui lui permettraient d’avoir un rang de secrétaire d’état ! Et elle les veut, ardemment, au point de devoir argumenter et insister. Mais pourquoi? Je vais ignorer –ici- l’argumentation soutenue que l’on entend dans la vidéo sur le fait que les décrets de loi qui l’empêcheraient d’obtenir ce rang viennent d’une constitution qu’elle a contribué à écrire, elle-même.

Faut-il rappeler qu’entre écrire et signer là où on vous a dit de signer, il y a une monde, Madame. Je vais passer sur le fait qu’il est sous-entendu que ces mêmes décrets pourraient être adaptés à la situation -certes historique- de votre élection à la tête de la mairie de Tunis. Et je vais aussi ignorer la tentative de marchandage : rémunération contre prestige. Pure inconscience. Aveuglement égocentrique. Inutile de s’y attarder. Face aux premières critiques, notre Mairesse nous explique qu’elle ne cherche ni les indemnités ni les avantages matériels qui vont avec le rang convoité. Sa requête n’est pas motivée par des ambitions ou des intérêts personnels, c’est la « valeur morale » [sic] du poste de maire de Tunis – et pas des autres villes du pays- qu’elle défend. J’ai essayé, comme d’autres, de comprendre (car nous-autres, nous sommes condamnés à essayer de comprendre les incongruités de nos décideurs, à défaut de pouvoir discuter leurs choix et leurs projets).

S’agit-il d’une ignorance de l’essence même de la nouvelle constitution qui tente d’implémenter une forme de décentralisation et une séparation des pouvoirs exécutifs et locaux? S’agit-il d’une tentative sincère de valoriser administrativement ce pouvoir local ? La mairesse a-t-elle fini par comprendre que la mairie de Tunis était fauchée et ronronnante, qu’elle est loin d’être le pivot de pouvoir qu’elle espérait avoir ? Peut-être que c’est plus simple : Dans secrétaire d’Etat, il y a « Etat ». Dans Maire de la ville, il y a « Ville ». Et Ville, ce n’est pas assez grand, c’est local, c’est restreint. Souad veut l’Etat. Elle veut évoluer au sein du système. Elle veut des leviers effectifs de pouvoir. Et puis, ce n’est pas bien grave si ce n’est que pour le prestige. Elle a été ministre et paierait pour re-avoir ce prestige. Elle le dit : Mon salaire et mes indemnités contre un rang, une reconnaissance, une appartenance, une affiliation à l’Etat.

Mon royaume pour un cheval ! Ma ville pour un poste de secrétaire d’Etat! Les décideurs de la trempe de Souad ne peuvent pas être restreints à des affaires de vidage de bennes à ordures, de nettoyage de rues et d’arrosage de ronds-points, voyons ! Il est trois mois après la prise de fonction de la mairesse de Tunis. Il est tard. Les cent jours sont passés, et on n’a pas vu de projet pour Tunis. On n’a pas vu le moindre petit brouillon de la moindre petite ébauche du moindre petite projet. A la place, nous avons un spectacle désolant de marchandage de rangs et de privilèges. Qu’est ce qu’on a fait pour mériter ça ? Vous savez, le citoyen s’en fiche -éperdument- que le poste ait une « valeur morale » [sic], que le maire arrive à son bureau en Mercedes ou à dos d’âne ! On s’en fiche qu’il cède une indemnité ou un salaire (d’ailleurs, s’il/elle se mettait à travailler à la hauteur de la fonction, il trouverait peut-être cette rémunération utile).

Madame, je rêve de vous voir interpeller le ministre de l’environnement dans un couloir, mais pour lui parler de tri sélectif dans ‘votre’ ville, ou pour lui annoncer que vous souhaitez commencer un projet de petit quartier autonome en énergie à Tunis, ou lui proposer le projet d’un secteur piéton ou cyclable dans la ville. Je rêve de vous voir, Madame, arrêter le ministre, le prendre par la cravate, et lui demander de vous expliquer ce qu’il compte faire à Tunis quand d’autres pluies diluviennes menaceront. Je rêve du jour où vous lui courrez derrière avec un plan des espaces verts de Tunis dans les bras et une proposition pour y gérer l’eau d’irrigation. Je rêve du jour où vous collerez la carte de Tunis des terrains vagues à transformer en jardins public à la figure du ministre. Je rêve que vous jetiez un rapport sur la gestion des ordures, du recyclage et du compostage sur la tête du garde du corps du ministre. Et un rapport sur le photovoltaïque dans les bâtiments publics de Tunis sur la figure de son assistant. Et un projet pour un éclairage public solaire sur la tête de la secrétaire.

Je rêve de voir tous ces rapports lancés de toutes parts dans un couloir que traverse quiconque est responsable de l’environnement dans ce pays : Tous les arbres que vous allez planter et obliger à planter, toutes les citernes que vous allez creuser, toutes les voitures que vous redirigerez hors du centre-ville, tout le plastique que vous allez recycler… Je rêve. D’accord, n’allons pas loin : Je rêve seulement de vous voir prendre un ministre de l’environnement entre quatre yeux et lui expliquer que vous voulez que le seul bâtiment de l’hôtel de ville marche à zéro énergie, zéro déchets, par exemple ! La facture d’électricité pour climatiser ce bâtiment pendant un été doit valoir votre salaire de trois ans ! C’est tout, rien que cela, et je me tairai. Je vous rappelle, Madame, que vous êtes mairesse de l’une des plus belles villes du Sud de la Méditerranée. Peut-être la plus belle (c’est subjectif après tout). Une ville dont la valeur stratégique, urbaine, historique, culturelle, sociale, humaine est inestimable ! Et cette ville, toutes les richesses matérielles et immatérielles qu’elle porte courent un danger, imminent du fait d’une crise économique foudroyante.

J’en profite, au passage, pour vous dire qu’il n’y a rien qui s’appelle « valeur morale » quand on parle de villes et de gouvernance des villes. Lisez-vous la presse ? Entendez-vous les cris d’alarme de part et d’autres: météorologiques (maintenant), environnementaux, démographiques, urbains ? Avez-vous entendu parler de la loi IMR ? Savez-vous le taux d’appauvrissement des ménages dans votre ville ? Comprenez-vous que les habitants de votre ville se comportent comme ils se comportent parce que leurs poches se vident et leurs quotidiens sont dégradés? Avez-vous ouvert google et fait une recherche « gérer une ville en temps de récession économique » ? Parce que nous, on ne vous a pas entendu en parler ! Je vais maintenant tenter de vous dire pourquoi vous êtes là où vous êtes (c’est para-féministe encore, et j’en prends la responsabilité éthique) : Quand les temps sont durs, les électeurs pensent qu’ils peuvent faire confiance à une femme pour les sortir du trou. Cela fonctionne exactement comme dans une famille.

En cas de difficultés financières, les femmes prennent les rênes du foyer, ce sont elles qui s’assurent que chaque millime du budget familial parte là où il faut qu’il parte. C’est à elles que revient le fait que tout le monde mange suffisamment, dorme couvert, sorte présentable (avec des fournitures dans le cartable ou assez d’essence pour faire le chemin). Avec peu, elles gardent l’honneur, voyez-vous. Les Anglais l’appellent « The Good Old Household Management », (de la bonne vielle gestion de foyer). Les plus tenaces arrivent à faire des miracles avec ces formes de sagesse financière domestique; elles font des vols planés admirables, maintiennent le cap jusqu’à la fin de la crise. Les plus courageuses construisent des empires avec les ingrédients mêmes de la crise et font redécoller leurs familles laissant derrière elles les pistes cabossées.

Vos électeurs ont probablement pensé que vous serez capable d’un de ces vols planés qui fasse traverser leur ville la tempête de la banqueroute. Mais.. Souad, les discussions dans les couloirs à propos de valeurs morales qui n’en sont pas unes, ne correspondent en rien à ces attentes. Le moins que l’on puisse en dire en restant poli est qu’elles sont moralement abjectes. Les valeurs morales, en ce qui concerne votre fonction d’élue locale et maire de votre ville sont très simples: Travailler honnêtement et avec abnégation à la hauteur de la responsabilité qui vous a été octroyée, protéger jalousement ce qui mérite d’être gardé dans la ville, lutter contre tout ce qui menace l’urbain et l’humain à court et à long terme dans la ville, ne rien construire et ne rien détruire sans en étudier les conséquences sur la ville, faire traverser Tunis la crise économique calmement et sereinement sans trop de casse, en se préparant consciencieusement pour des jours meilleurs.

On vous en conjure, Madame, la prochaine fois que vous croiserez le ministre de l’environnement ou un autre dans un couloir, vous pourrez utiliser la même énergie, la même détermination, que vous avez montrés sur la vidéo pour défendre autre chose qu’un rang administratif. Le chantier est énorme et les opportunités sont infinies, mais « il n’est pas de vent favorable à qui ne connait pas son port ». A la prochaine !

Sihem Al Amine

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