Culture

Les voix de la mémoire de femmes oppressées à travers le couffin de la prison

Le club Tahar Haddad se transforme en véritable prison avec barreaux, barbelé, cellules, parloirs… 23 plats cuisinés dans la douleur et qui représentent 23 années de dictature dans une ambiance de clair obscur « Les Voix de la Mémoire », une expérience muséographique unique qui intègre les témoignages de neuf Tunisiennes, parmi elles figurent des victimes de l’oppression et d’autres engagées dans la société civile unies par la conviction que la narration est un vecteur de changement.

Les portraits de femmes avec leurs couffins qui habillent les murs épais sont tissés comme le fil d’Ariane comme pour tisser leur pénible et longue histoire. Après plus d’une année d’échange et de collaboration, est née cette retransmission artistique d’une histoire complexe à travers les différents vécus. Les expériences de ces femmes sont exploré sous la dictature à travers «El Koffa», ce panier traditionnel tunisien utilisé pour transporter de la nourriture aux prisonniers.

Ce panier représente le fardeau économique de ces femmes qui luttent pour nourrir leurs proches en prison. Un véritable symbole d’amour et de résilience face à la répression. « Les Voix de la Mémoire » sont ouvertes à toute personne intéressée par la réflexion collective et l’action sur la mémoire. L’exposition présente une expérience interactive distincte, offrant une plate-forme de commémoration dans laquelle les visiteurs peuvent enregistrer leurs propres témoignages dans une salle de réflexion désignée à cet effet.

L’exposition vise surtout à sensibiliser le public et à créer un sentiment de rejet de ces violations. « Nous sommes un groupe de huit femmes tunisiennes venant de tous les coins du pays, ayant des âges et des expériences différents, croyant fermement en la force de la narration comme moyen de changement. Depuis janvier 2017, nous avons œuvré ensemble avec le soutien du Centre International pour la Justice Transitionnelle, l’Université de Birmingham, en nous appuyant sur les principes de coopération et de production conjointe pour collecter des récits de différentes manières.

De telles histoires décrivent les violations des droits humains subies par les femmes en Tunisie. L’objectif de ces récits est de promouvoir le dialogue au niveaux national et international afin de renforcer la compréhension et la solidarité avec les autres en vue de créer une société plus inclusive et juste. En outre, cette exposition est l’un des quatre volets que nous avons utilisés pour partager nos expériences et nos histoires. Considérant l’art comme un moyen non conventionnel de dévoiler les violations des droits humains subies par les femmes en Tunisie sous la dictature, l’oppression, et la souffrance associée au « Koffa » (le panier), cette exposition a pour but de préserver la mémoire à travers la collecte des détails historiques de façon artistique.

La « Koffa », symbole de dignité pour les prisonniers-ères, parfois est une source de violation de leurs droits en d’autres occasions. A travers cette exposition, nous avons voulu puiser dans la revue du passé pour construire un avenir plus juste.

Témoignages

L’impact direct de la répression sur moi était que je ne voulais rien savoir de ce qui se passait autour de moi, j’aimais bien jouer à l’autruche, c’était peut-être lâche mais si reposant. Je ne risquais rien car je ne me mêlais de rien, jusqu’au jour où j’ai porté le foulard. Là, j’ai compris que ce simple geste était considéré par le régime totalitaire de Ben Ali comme un acte de rébellion contre l’Etat, même si je n’adhérais à aucun parti politique ni à aucun groupe dissident. Nous vivions dans une grande prison sans barreaux, mais prison quand même, oppressante et suffocante, raconte Mounira Toumi.

En fait, la justice transitionnelle ne se définit pas par la compensation matérielle, mais plutôt par la dignité humaine et la reconnaissance des droits de l’individu et la citoyenneté. Nous devons apprendre à tolérer les autres, accepter la personne indépendamment de son idéologie, confie Houneida Jrad.

Le « couffin » constitue pour le détenu et sa famille un défi à la séparation. Préparé avec affection, il est chargé de messages souvent non-écrits : les plats envoyés ne sont pas un simple ensemble d’éléments nutritifs mais une alchimie spécifique pour transmettre le mieux possible, sentiments et pensées. Il s’avère qu’au moment de vérification à l’entrée de prison, l’intrus dans ce rituel, le geôlier, va bafouer et défigurer avec ses mains cette « offrande » livrée à des gestes agressifs et des manières déplaisantes. A la recherche d’un possible message confiné, par la crainte d’un objet dissimulé, elle sera découpée, écrasée et broyée entre les doigts du gardien, et c’est là, dans ce jeu de mains, qu’on passe de l’amour à la négligence, de l’envie au dégoût, du respect au mépris, de l’espoir au désespoir, affirme Najah Zarbout (artiste).

Chaque nœud, chaque fil n’est autre qu’un ensemble de contraintes et d’obstacles qu’elles ont surmonté, créant ainsi l’être humain qu’elles sont symbole de la révolte éternelle, ces femmes font face à tous les périls, se perdent mais se retrouvent, incomplètes mais toujours prêtes à se lancer un nouveau défi. Aucune barrière ne les arrête mais que dire des lâches qui se croient libres, enfermés dans le gouffre de leur crainte, déclare Salma Wahida, artiste.

Cette exposition représente une première au club Tahar Haddad qui se poursuit jusqu’au 29 septembre 2018.

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