Billet d'humeur

Les revendications des uns ne sont pas forcément celles des autres

Par Gilbert Naccache, écrivain tunisien et ancien militant du mouvement Perspectives

Voilà que Majoul, le président de l’UTICA se démène bruyamment à la télévision. On aurait pu penser que, dans cette période de crise, cela serait pour affirmer la solidarité active des « entrepreneurs » avec la population, pour annoncer que les gens relativement nantis allaient faire d’énormes efforts de solidarité avec les couches plus démunies, qu’ils mettraient à la disposition du Gouvernement tous les moyens pour lutter contre la pandémie : fabrication de masques, achats de produits indispensables, soutiens financiers et encouragements aux initiatives dans ce sens.

Et surtout, dans la crise grave que nous traversons, affirmer une solidarité sans faille, non seulement à leurs « ressources humaines » (transformant ainsi des travailleurs en chair et en os en un abstrait concept de production !) mais à tout le peuple tunisien, et même à tous les peuples du monde…

Non, on a eu droit à des leçons de morale (personne n’emportera ses richesses avec lui à sa mort (découverte tardive, semble-t-il), à des condamnations des politiques qui ont passé les dix dernières années à se disputer le pouvoir (mais qui donc les a financés pendant tout ce temps ?) et surtout à des jérémiades égoïstes : on nous a tout pris (sous forme d’impôts, de contributions sociales (quelle idée !), de taxes diverses (reportées sur les consommateurs, n’est-ce-pas ?).

Ces opérateurs de la bienfaisance – envers eux-mêmes – ne disposeraient plus de quoi vivre décemment, et on tait pudiquement les tentatives de spéculer sur les prix des produits sanitaires indispensables (de l’alcool, par exemple). Les cris qu’ils poussent n’ont pas pour but d’unir les Tunisiens pour battre en brèche l’épidémie, mais pour se plaindre du manque de mesures du pouvoir pour les aider financièrement : ils en ont tant besoin !

Et derrière ces lamentations se profilent des menaces à peine voilées : si on ne vient pas à leur secours, les patrons sont prêts à réduire leurs « ressources humaines » qui en pâtiraient : les chefs d’entreprise, porte-parole de la classe ouvrière, voici une nouveauté qui gênerait l’UGTT !

Que les revendications matérielles se taisent pour montrer les sacrifices que le patronat est prêt à faire pour surmonter la crise, qu’ils fassent ces sacrifices, et même plus, et on sera prêts, une fois les dangers passés, à examiner les moyens de la relance, les soutiens dont auront besoin les agents, tous les agents, de cette relance.

En attendant, si pénible que cela soit, ne pensez pas à vous d’abord, faites comme ces entrepreneurs qui ont mis leurs moyens, et ont eu le soutien de leurs travailleuses et travailleurs (des femmes et des hommes, et non des « ressources humaines » abstraites) à la disposition de la communauté. A ce prix le dialogue pourra reprendre.

PS : Les mesures économiques et sociales annoncées par le chef du gouvernement hier 21 mars devraient rassurer tout le monde.

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