Société

Les prisons pour femmes dans le Tunis du 19ème siècle : qui étaient les prisonnières ?

Les bonnes feuilles du couple Largueche dans leur ouvrage « Marginales en terre d’Islam »  se suivent mais ne se ressemblent pas. Cette semaine, nous pénétrons le monde pénitentiaire féminin dans le vieux Tunis du 19ème siècle.

L’histoire de la criminalité féminine paraît au premier abord très minime puisque l’espace public, lieu où s’exerçait naturellement les infractions et les crimes était presqu’exclusivement masculin. Pourtant, des indices qui remontent déjà au 18ème siècle, laissent entrevoir une tendance à la mise en place d’institutions pénitentiaires spécifiquement féminines telle cette prison de femmes appelée Dar Adel instituée par Ali Pacha.

Les pratiques carcérales ont marqué les traditions locales malgré l’absence de la prison en tant que peine pénale dans la tradition islamique qui n’instituait que le châtiment corporel, tout comme l’ancien régime européen.

L’emprisonnement a existé de tout temps dans les bagnes, des les geôles des forteresses et des palais des princes, étape nécessaire en attendant le dénouement des affaires.

« Les femmes ont investi les principales prisons et bagnes de la capitale… »

La répression des délits féminins autres que ceux prévus par le Coran et la Sunna a constitué l’un des problèmes les plus épineux pour les jurisconsultes musulmans. Parmi les questions débattues par les Ulémas et dont les traces sont retrouvées dans les traités des Fataoui, apparaît celle de la prison des femmes.

Qu’advenait-il des femmes pécheresses ou coupables de délits criminels dans l’attente de leurs peines ? Les jeter dans les geôles avec les hommes serait transgresser un principe strict de la ségrégation des sexes dont l’observance était quasi-obligatoire. Le recours des jurisconsultes à l’emprisonnement des femmes était par conséquent une pratique ancienne et courante. Toutefois, elles ont bénéficié d’un statut à part. Si la prison des hommes était formée d’édifices construits et organisés à cet effet, les femmes étaient détenues dans des maisons ordinaires de la cité, gardées par « des gens de confiance », choisis parmi la notabilité citadine.

Des informatrices recrutées parmi les milieux populaires autorisées à « inspecter » les prisons…

Ce sont ces fameuses maisons d’arrêts féminines Dar al amana et Dar a-thiqa qui formaient les premiers noyaux et qui évolueront plus tard en maisons spécialisées suivant les types de délits, comme Dar Sukna bi hosna, Dar Joued ou Dar Adel.

Pourquoi a-t-il fallu attendre des siècles pour voir l’Etat instituer finalement une prison propre aux femmes ? Les témoignages font état d’une certaine ampleur de la débauche et de la prostitution qui aurait déterminé le Bey à doubler de vigilance et à compléter le tissu pénitentiaire par une prison de femmes. Hamouda Ben Abdlaziz évoque l’initiative dans un style élogieux en la présentant comme une œuvre de charité publique au même titre que la Tekia (asile des pauvres et des vieillards) instituée au même moment.

« Et lorsqu’il dit édifier le tribunal charaique, il fit construire à son côté la prisonnière. C’était par le biais d’un groupe de femmes « informatrices » qu’il arrivait à ses fins. Ces informatrices recrutées parmi les milieux populaires de la cité, étaient autorisées à « inspecter » les prisons, écouter les doléances des unes et des autres et présenter des rapports détaillés au Prince. Une méthode machiavélique de ce dernier qui ne se fie pas uniquement à ses fonctionnaires. Il s’agit également du signe de l’émergence dans les milieux féminins de la cité de profils capables d’émerger au point de pouvoir aspirer à jouer un rôle public de premier plan. Ces femmes étaient en mesure de rendre de meilleurs services que les ministres eux-mêmes.

Les femmes ont investi les principales prisons et bagnes de la capitale comme la Zaouia et la Karraka

La séparation carcérale était significative de l’investissement de plus en plus important du monde de la criminalité par les femmes.

L’exil constituait l’une des plus anciennes pratiques que la cité choisissait pour se débarrasser de ses pécheresses. Que cette solution, fût une alternative de « salut » par rapport aux supplices moyenâgeux réservés aux femmes jusqu’à la fin du 18ème siècle, comme la noyade dans le lac de Tunis, elle n’en constituait pas moins une fin tragique pour ces condamnées.

Quels étaient les délits des femmes ?

Les femmes criminelles, nous les rencontrons de plus en plus mêlées au monde de la débauche et de la prostitution mais aussi parmi les femmes du petit peuple que le besoin a condamnées malgré les réticences sociales et culturelles à investir l’espace public des souks, des places et marchés pour gagner leur vie et celle de leurs enfants. Elles s’endettaient souvent auprès du « Djerbien » (épicier) du quartier ou du  juif »usurier », incapables de s’acquitter de la dette ou du loyer, elles sont traînées devant le conseil de police ou même le Tribunal correctionnel. C’est ainsi qu’à travers des pages jaunes d’archives, l’intimité des pauvres « mauvaises » femmes de la débauche, du vol et du crime est pénétrée.

On ne s’étonnera pas si les délits qui tiennent les premières places sont liés à la débauche et à la prostitution. En totalisant 50 sur 150, les délits de débauche constituent le 1/3 de l’ensemble. L’ampleur de la prostitution dans le Tunis du 19ème siècle est bien remarquée.

D’autre part, il est tout à fait compréhensible que la colère répressive de la société s’abatte avant tout sur la femme immorale et « pécheresse ». Halima bent Kbaier, condamnée par le conseil de la police à 8 jours d’emprisonnement pour s’être livrée à la débauche caractérisée et licite.

Fatima ben Mohamed Gharbi, condamnée à 4 jours d’emprisonnement la même année, non pas en sa « qualité » de prostituée mais pour ivresse et errance nocturne sans voile. La « Hajja » » Fatma Chouchana et Emna ben Mohamed Fezzani sont condamnées à 22 jours d’emprisonnement pour avoir débauché une fille vierge.

Tout ces cas n’étaient évidemment pas la prostitution qui constituaient le chef d’accusation, mais ses conséquences, tels l’exhibitionnisme ou le maquerellage, surtout lorsqu’il s’agissait de détournement de jeunes filles ou de femmes mariées.

Le vol était la vertu du pauvre

Voler pour vivre ou vivre en volant, telle était la devise apparente d’un grand nombre de prisonnières. Si le tiers des délits était lié à la débauche, le deuxième tiers concernait le vol. 45 prisonnières pour délit de vol sur 150, c’est tout dire des conditions de vie et des comportements sociaux qui en découlent pour ces femmes du peuple qui ont appris dans leur « Struggle for life » que le vol était la vertu du pauvre.

Qu’est ce que ces femmes volaient et qui étaient ces voleuses ?

Elles volaient de tout, mais surtout des bijoux ou des vêtements de la maison de leurs employeurs. C’était souvent des domestiques qui travaillaient chez des familles aisées ou notables de la cité. Une jolie bague dont elles rêvent, des habits pour leurs enfants ou pour le mari. La domestique Aïcha bent Mohamed Gharbi, employée dans la demeure de Tahar Jellouli, s’est vue infliger une peine de prison pour avoir volé un bracelet en diamant. Chahloula ben Salah Jannaoui, emprisonnée pour avoir volé des bijoux de la maison d’un officier supérieur de l’armée où elle travaillait.

Souvent, il s’agissait de domestiques noires, esclaves affranchies, mais qui n’avaient d’autres alternatives que de rester domestiques chez leurs anciens maîtres ou de travailler comme telles chez d’autres familles. Parfois le vol était commis dans un hammam, lieu privilégié des rencontres de femmes, se terminant souvent par des rixes avec les seaux et des vols d’habits ou de bijoux.

Domestiques ou femmes des classes pauvres, le profil de la femme voleuse était celui des plus indigeante.

L’endettement

En cette conjoncture de difficulté, la prison abritait aussi les femmes endettées incapables de s’acquitter de leurs dettes. 90% des prisonnières jetées dans les geôles pour purger des peines variant entre quelques jours et quelques mois, jusqu’au remboursement de la dette, rentrent dans cette rubrique. Des sommes souvent modiques, portant sur quelques piastres et parfois sur des sommes plus importantes de 400 et 500 piastres. Mais la moyenne des sommes mentionnées révèle un niveau d’endettement relativement important.

Une violence spécifique

La violence apparaissait toujours liée à la débauche. Le recours à la violence verbale ou physique restait avant tout un type nouveau de comportement propre aux femmes qui ont perdu tout sens de pudeur dans une société qui n’admettait la violence que comme « qualité masculine ». Un fait quotidien, qui marque désormais la vie dans les quartiers populaires des faubourgs et des ruelles «  chaudes » de la cité. Cette violence devenait par contre particulièrement remarquable lorsqu’elle s’abattait sur des hommes et surtout des agents de l’autorité publique.

Telle Chahla qui, du fond de sa maison, surgit comme un fauve pour agresser un agent de l’ordre, lui déchirant sa veste. Lorsque ce dernier déposa sa plainte devant le conseil de police, il précisa qu’elle l’insultait en lui lançant « même si je te tue, la « Diyya » n’excédera pas 50 piastres ». L’agent de police était, sans doute par ce qu’il symbolisait la menace de répression et de contrôle, l’être le plus haï des « femmes publiques », qui y voyaient l’origine de tous leurs malheurs.

La sanction était malgré tout toujours la même pour rappeler à la femme que c’était à elle de subir la violence. Lorsque les rixes incluaient des hommes au même titre que les femmes, la punition la plus sévère était réservée aux femmes. Une confirmation de la ségrégation des sexes même devant les peines sanctionnant les mêmes délits.

« L’homicide qui rend impuissant… »

Du point de vue quantitatif, l’homicide point culminant du crime, reste un fait essentiellement masculin. La femme était surtout la victime de la violence. C’étaient les prisonnières condamnées à la karraka (le bagne) ou jetée à la Zandala dans l’attente d’une condamnation ou dans l’espoir d’un dénouement moins tragique.

Les meurtres commis par les femmes étaient révélateurs du degré de déchéance morale et sociale que pouvait atteindre la basse société, en même temps que de l’ampleur des drames.

Les crimes de la misère et de la déraison sont tragiquement illustrés par l’assassinat d’une vieille malade mentale en 1862. La meurtrière n’était autre qu’une femme de l’asile même qui, lors d’une querelle futile, arracha une pierre du mur de la pièce (l’asile était en ruine) et assomma d’un coup sa victime.

D’autres meurtres évoquent plutôt les drames de la vie conjugale, tel ce meurtre d’une domestique en octobre 1861. Mabrouka employée de Hamed ben Ali Mahdaoui, fut assassinée par la femme de son maître. Un crime motivé par la découverte de « liaisons dangereuses » et qui valut à son auteur deux ans de bagne. L’assassinat d’un mari relève des mêmes drames poussant la femme au crime le plus abominable. Telle cette Aïcha bent Hassine Jerbi qui tua son mari au mois de mai 1862.

Parfois les mobiles du crime sont franchement accablants pour l’inculpé. Comme cette B. qui, pour se débarrasser du mari indésirable, l’empoisonna avec la complicité de son amant. Sauvé de la mort, le malheureux mari s’était retrouvé « impuissant » sous l’effet des produits qu’elle lui avait fait avaler.

Ces femmes criminelles, quels que soient les mobiles et les circonstances atténuantes ou aggravantes, étaient dans la prison ou le bagne, les témoins « sinistrés » d’une fin de siècle de déchéances et de drames.

Si les délits de débauche, de violence ou de vols se rattachaient aux premiers groupes maghrébins ou domestiques, ceux liées à l’endettement étaient surtout le fait des citadines paupérisées. Souvent les citadines se prostituaient et les maghrébines s’endettaient aussi. Un fait est désormais incontestable, la femme était une cliente familière de la prison de la ville. Bien qu’elle fût minoritaire, elle n’était plus « l’oiseau rare » dans la population carcérale.

La prison de femme au sens moderne du terme prenant ainsi naissance dans la cité de la fin du 19ème siècle, tout comme le « bordel » ou les « maisons closes » qui, de l’autre côté de la cité, annonçaient par leur nouvelle organisation, la fin d’une société et la naissance difficile d’une autre.

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