Billet d'humeur

les « Post-prolétaires » : Une trans-classe porte-drapeau de la précarité banalisée

Jeudi, 20 avril, 15h. “Hazar, le comptable demande à te voir en urgence”.

– J’ai la disgracieuse tâche de t’annoncer que notre collaboration prend fin dès l’instant.

– Puis-je savoir pourquoi ?

– Je n’ai aucune explication.

Finit ainsi une “collaboration” de deux mois et une semaine, sans explication, sans respect, et sans face à face avec les personnes responsables de cette prise de décision. Sortie par la porte arrière. Un DG qui rentre en courant après une demande d’une entrevue. Hazar est mise à la porte.

– Tu pourras venir mardi récupérer ton solde de tout compte.

– Non monsieur, le solde de tout compte est la somme perçue par un employé lors de la fin d’un contrat, mais ici, nul contrat n’a été signé, j’ai été payée au noir pendant deux mois et une semaine, pas de sécurité sociale, pas d’assurance, et pourtant, mon travail consistait pour la plupart du temps, à me déplacer la nuit, en taxi, pour des événements, où malheur peut arriver à tout moment.

Non ce n’est pas un solde de tout compte, mais je vous excuse cet abus de langage. Après tout, on vit dans le pays de tous les abus. Et puis ayez un peu plus de couilles pour annoncer aux gens les raisons derrière leur licenciement. Voilà l’histoire.

Venant d’un média qui se dit alternatif, qui se veut comme plate-forme pour la promotion des jeunes, je ne peux m’empêcher de me sentir déçue. Et rageuse envers moi-même, d’être laissée aller, et entraînée dans une expérience pour le moins, déshumanisante et rabaissante. Je ne ferai pas allusion aux relations personnelles chaotiques, aux incohérences politiques, et au manque de professionnalisme.

Je ne ferai pas allusion aux personnes incompétentes et médiocres, ni aux règlements de comptes et guerres de pouvoir. Le fait est que, alternatif, politique et capital ne peuvent pas cohabiter dans un même endroit. Mais le réel problème est que cette expérience est celle que j’ai toujours vécue dans toutes mes expériences professionnelles.

Le fait est que, j’ai 30 ans, et après plus d’une centaine d’articles publiés, de collaborations artistiques et médiatiques, je me retrouve au chômage, avec un solde de tout compte inférieur à celui que je devais percevoir. Le fait est qu’après une expérience de 5 ans dans ce domaine, je n’ai jamais signé de contrat de travail, on ne m’a jamais déclarée, et je n’ai pas de matricule fiscale.

En fait, j’ai 30 ans, et je n’existe pas pour l’État ni pour ses entrepreneurs. J’ai 30 ans, et ma situation est celle de beaucoup de jeunes. J’ai longtemps hésité avant d’écrire ce texte, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la crainte d’être grillée. Crainte légitime et compréhensible par les prolétaires de la profession. Dénoncer un abus subi par un média dans notre pays mène à être grillé et boycotté par les autres, peut-être parce que les pratiques abusives sont le seul point commun entre la plupart d’eux par ici.

Les prolétaires doivent manger, alors ils se taisent et subissent pour survivre. Et c’est tout à leur honneur. Pour ma part, j’ai perdu la foi, et je n’ai plus rien à perdre. Être grillé étant un honneur dans cette médiocrité ambiante. Autre chose qui m’a fait hésiter, c’est les personnes qui pourraient voir en ce témoignage une hargne et une mauvaise foi.

« Regardez cette fille qui se taisait pour garder sa place, et qu’une fois l’ayant perdue, crache son venin”. C’est peut-être vrai. D’ailleurs, je n’arrive toujours pas à expliquer les raisons derrière mon silence ces derniers temps. La crainte de ne pas avoir de quoi payer le loyer en fin de mois, peut-être. Mais également, un optimisme stupide. Celui de croire qu’on peut changer les choses quand on est un simple salarié.

PS : merci à Ines Tlili pour le titre 

Hazar Abidi

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