Société

Les pères, ces battus du divorce

Plus de 80% des enfants du divorce sont confiés à leurs mères. Un phénomène si répandu qu’il passe pour évident. Reste qu’entre époux, une bataille ouverte ou larvée s’installe dont les et enfants et l’argent sont les armes et la souffrance est souvent le prix.

La réalité est plus nuancée même si les mères bénéficient souvent de la garde, les pères ne « divorcent » pas de leurs enfants grâce aux liens affectifs qu’ils tissent toujours avec eux.

En Tunisie, d’après une étude réalisée par le Ministère de la femme et de la famille, les deux tiers des couples divorcés ont deux enfants ou plus. Le tiers restant a plus de trois enfants. La plupart de ces enfants n’ont pas encore 15 ans. Si la victoire se résume en la garde des enfants accordée aux mères, alors le divorce est bien une guerre perdue d’avance pour les pères.

Que voulez vous que je dise à ceux qui s’effondrent en larmes dans mon cabinet ? confie un avocat à la cour d’appel de Tunis. Il faut bien qu’ils commencent par accepter qu’ils ne sont pas sur le même point d’égalité avec la mère lorsqu’il s’agit d’enfants en bas âge.

Effectivement, la mère a toutes les chances d’obtenir la garde. Il faut vraiment une grave défaillance, notamment psychologique ou de comportement, pour qu’on ne donne pas satisfaction à la mère. De plus, le droit pose des conditions aux pères qui sont parfois insurmontables, telles que de disposer d’un membre proche de sa famille qui soit une femme disponible (sa maman ou sa sœur).

Et si tout simplement les pères perdaient la guerre d’abord faute de combattre ? Une chose est cependant sûre, ils ne sont qu’une minorité à demander la garde de leurs enfants, confirme Me BBM. En effet, les géniteurs souhaitant prendre en charge le quotidien de leurs enfants sont très minoritaires. La majorité des pères eux-mêmes acceptent comme une fatalité que les enfants du divorce résident chez leurs mères. Ils exigent cependant d’une façon stricte de pouvoir les voir, suivre leurs intérêts et surtout leur scolarité.

Actuellement, j’ai un dossier de divorce précoce, confie Me BBM où il est question d’un nouveau- né. Le père exige de voir son fils sans pour autant voir la mère. Il a obtenu satisfaction de voir l’enfant en dehors de la résidence, au grand désarroi de la mère. Dans un autre cas, le papa a réclamé au juge au cours d’un divorce, qu’il lui accorde un droit de visite « ouvert ». Malheureusement, il n’a pas été entendu, au mépris de sa relation fusionnelle avec ses enfants. Après le divorce, sa femme devenue « ex », lui laisse la liberté de voir ses enfants sans se limiter aux dates et horaires prescrits. En retour, l’ex-mari n’a qu’à bien se tenir, surtout financièrement.

C’est sans doute l’idéal qui arrange tout le monde que le père accepte sa « défaite » sur le plan de la garde. On peut par la suite passer plus facilement à une autre étape et négocier « la paix ». Les pères divorcés n’abdiquent pas leur rôle éducatif. La médiation familiale permet aux parents d’élaborer un accord concernant leurs enfants, aidés ou pas par un tiers neutre. Certes, il y a également un risque, telle la négociation qui se manifeste en un marchandage. L’exemple de ce client qui a proposé à son ex-épouse, moyennant une pension alimentaire multipliée par deux et une généreuse prestation compensatoire, de lui laisser la garde de ses deux enfants une semaine sur deux.

Mais l’évolution est là. S’ils acceptent la défaite, les pères non gardiens n’entendent pas abdiquer tout rôle éducatif. Les pères divorcés sont de moins en moins des pères démissionnaires. Il y a une vingtaine d’année, seulement un enfant du divorce sur trois voyait régulièrement le parent non gardien (en général, le père). Aujourd’hui, ils sont plus de la moitié à bénéficier de ce rapport paternel. C’est que les pères ont beaucoup changé.

Pour définir le père moderne, le sociologue F. de Singly, auteur de l’ouvrage « Le soi, le couple et la famille », parle du « père cheval » à l’inverse du père traditionnel, « statut du commandeur », jouant un rôle autoritaire. C’est cet homme-là, parce qu’il existait comme chef de famille plus que comme père, qui était traditionnellement mal à l’aise face au divorce et peinait même à maintenir des relations avec ses enfants, une fois cette famille dissoute par le divorce.

Seulement, il ne suffit pas que le père veuille rester père. Il faut aussi qu’il accepte d’assumer pleinement sa fonction qui commence par le paiement de la pension alimentaire, précise Me BBM. La relation est très nette entre le paiement de la pension et le maintien des liens. La pension alimentaire est aussi une carte entre les mains des pères, une manière de ne pas se disqualifier complètement aux yeux de la mère et des enfants. C’est parfois fondamental face à des femmes qui se sentent souvent flouées par l’échec de leur vie conjugale. Elles sont tentées de vouloir faire disparaître le père.

Cette condition minimale remplie, les relations des nouveaux pères avec leurs enfants se sont traduites par une extension notable du droit de la visite. C’est même la principale avancée chez les pères d’aujourd’hui. Ces derniers réclament de plus en plus de voir leurs enfants beaucoup plus souvent. Les juges n’hésitent plus à aller au-delà du strict week-end. Aujourd’hui, c’est la moitié des vacances et des jours de fêtes.

Malgré cela, les pères ont souvent le sentiment d’être suspendus au bon vouloir de leurs ex-épouses. Combien de fois nous remarquons des décisions de justice prises par habitude, sans vraiment examiner le cas.

R.K, médecin de 46 ans, est séparé de son épouse depuis trois ans. Il confie que le fait que la garde soit confiée à l’un des deux parents crée une confusion dans l’esprit des gens et même des institutions. Celles-ci hésitent beaucoup à donner des informations quand elles sont demandées. A l’établissement scolaire par exemple, il a même eu des altercations avec le directeur de l’école afin d’obtenir les carnets de notes de ses enfants (12 et 8 ans). Les tiers sont mal à l’aise face à un couple qui se déchire. Résultat, la prime est toujours à celui qui est là tous les jours, à celui qui a la garde.

Pourtant, le droit de la famille fait bien la différence entre droit de garde et autorité parentale. En fait, si le droit de garde se voit confié à la maman, il n’en demeure pas moins que l’autorité, elle, demeure en droit, partagée entre les deux parents. Cette vérité n’est toutefois pas toujours présente dans l’esprit notamment des mères, qui confondent souvent droit de garde et autorité parentale. Afin de tenter de garder de véritables chances à « l’éducation conjointe » des enfants des divorcés, il faudrait sans doute, dans la pratique, des conditions réelles.

Que les deux parents n’habitent pas trop loin par exemple où l’enfant puisse avoir sa chambre dans les deux maisons. Il faut surtout que les deux parents le veuillent vraiment. Cela peut être tout à fait bénéfique. C’est la seule solution qui garantit que l’enfant sera vraiment élevé par ses deux parents. Que le système mis en place en ce sens soit plus souple et que les parents réussissent à s’entendre. Ce qui finit malgré tout par arriver. Il s’agit de passer une nouvelle alliance hors du mariage en faisant subsister le couple parental lorsque le couple conjugal a disparu.

Moncef Bedda, journaliste, n’a jamais vraiment cru au mariage, mais il s’est retrouvé par hasard dans ce système. Il n’avait sans doute pas encore cette lucidité qu’il possède aujourd’hui. Il aurait fallu remettre trop de choses en cause. A l’époque, il n’allait sans doute pas suffisamment bien pour s’offrir le luxe d’aller mal. Il confie : « J’ai vécu avec ma femme pendant treize ans. Le stress de 17h de travail d’affilée, le fait d’être arraché au sommeil dès l’aube (service oblige), l’inattention, le temps qui passe…ont œuvré usant chaque jour un peu plus le pauvre sentiment amoureux qui s’en est allé.

Quand ? Difficile de le dire avec précision. Mais le fait était là. Il y a eu autant de courage du côté de mon ex-femme que de moi-même. De lâcheté aussi. Nous n’avions plus rien ensemble. Nous ne rions plus, nous ne partagions que des factures…Ceci étant, on ne peut pas non plus se voiler trop longtemps la face. Tôt ou tard, il faut être lucide et faire ses valises. Il y a des couples fort nombreux qui ne s’aiment plus mais tout roule, tout fonctionne. Leur couple est une mécanique bien huilée où chacun trouve son intérêt, son confort.

Bien sûr ils projettent de partir un jour mais plus tard quand ils seront absolument certains que l’autre n’en souffrira pas, quand les enfants seront grands, quand les crédits seront remboursés, quand la perspective de la solitude retrouvée sera moins terrifiante… Est-ce encore de l’amour ? Un amour sans chichi avec ras-le-bol et soupirs… Mon ex-femme et moi sommes partis d’un commun accord sans cris ni larmes. Chacun de son côté, entiers, indemnes. Nous sommes même devenus de grands amis. Nous nous voyons régulièrement en présence de nos deux enfants. Ils ne manquent de rien et je suis très soucieux de leurs besoins.

Je leur ai laissé la maison et moi je loue ailleurs. Même si mon ex-femme s’est remariée et a eu d’autres enfants, je continue à la voir. Son mari est même très sympa. Il m’invite souvent pour que je puisse voir mes enfants sous le même toit. Mes relations avec mon ex-femme n’étaient pas aussi bonnes quand nous étions mariés et nos enfants ont aujourd’hui de meilleurs résultats scolaires. Aujourd’hui, je pars souvent en mission à l’étranger. Un jour, mon ex-femme m’avait appelé alors que j’étais à l’aéroport pour me dire de prendre soin de moi en me souhaitant un bon voyage. A la question de savoir si MB allait se remarier un jour il répond très vite « refaire la même bêtise ? Jamais ! ».

S.A

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