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Les dernières pensées de Leila Menchari, la reine Mage emportée par le Covid-19

Leïla Menchari naquit dans les années 20, en 1927 plus précisément à Tunis. Fille d’avocat célèbre pour sa plaidoirie pour l’obtention des pensions de guerre pour beaucoup de Tunisiens qui ont combattu pour la France pendant la première et seconde guerre mondiale. Sa mère Habiba Menchari était la première greffière de justice. Elle était connue surtout à l’époque pour ses conférences sur l’émancipation des femmes.

Adolescente, elle fait la connaissance d’un couple américain qui la prend sous son aile dans leur maison à Hammamet. C’est là qu’elle commence à se trouver une passion pour l’horticulture, les couleurs et senteurs. Elle croise également des personnalités artistiques de l’époque, tels Jean Cocteau, Christian Bérard et Serge Lifar. Elle entame alors des études à l’École des beaux-arts de Tunis et poursuit ensuite ses études à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris.

À Paris, elle côtoie le grand couturier tunisien  eu Ezzedine Alaïa et  Guy Laroche. Ce dernier en fait son mannequin vedette.

Le décès de sa maman l’a beaucoup marquée et elle décide d’arrêter sa carrière de mannequinat. Elle se met à méditer devant ses chevalets en peignant la vie.

A ce moment, elle entre en contact avec Annie Beaumet, la décoratrice d’Hermès et commence à collaborer avec la maison, au 24 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Une occupation qu’elle disait « alimentaire » par rapport à son désir de donner libre cours à ses créations. 

« J’étais d’une timidité sans nom. Je suis arrivée devant Annie Beaumet et elle m’a lancé :  montrez-moi vite ce que vous faites, je n’ai pas le temps. »

Leila Menchari avait alors sorti le dessin du jardin, où elle avait représenté les fleurs d’amour de Hammamet façonnées en cuir. C’est alors qu’Annie Beaumet lui avait dit  : vous allez me dessiner vos rêves. La carrière de Leila Menchari durera une cinquantaine d’années et en 1978, on lui demande de prendre la suite d’Anne Beaumel, à la tête notamment de la décoration des vitrines du 24, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

On lui confie également la direction du comité de couleur de la soie dont les orientations sont déterminantes pour les ventes d’un des produits phares de l’enseigne à savoir le carré d’Hermès. C’est elle qui concevait entre autres des gants, des sacs et des vêtements y compris le manteau commandé par la grande vedette Maria Félix.

Leila Menchari assumait aussi d’autres responsabilités dans les manufactures acquises par le groupe dont la cristallerie de Saint-Louis-lès Bitche. Son dernier entretien avec notre collaboratrice l’avait intensément marquée. Nous vous livrons quelques réflexions de cette longue interview.

« J’ai eu la chance d’avoir eu des parents exceptionnels. D’abord parce qu’ils étaient eux-mêmes très proches de la nature… »

« Quand j’étais jeune, j’étais fascinée par tout ce qui provenait de loin… ».

« J’ai en moi deux connexions. Nord-Sud. Je porte en moi cette ambivalence… ».

« La vocation, c’est aimer faire quelque chose et vouloir la faire à tout prix… ».

« La femme tunisienne fait tellement de chose, elle vit un rythme très accéléré. L’homme tunisien ne l’a pas suivie… »

« Le savoir faire est un piège, un beau piège… »

« La chance, il faut en être conscient au moment où il y a quelque chose qui sort, il ne faut pas la rater… »

« J’avais pour tout bagage, mes études en beaux arts et j’ai rencontré des gens beaucoup plus intelligents que moi… »

« La liberté est une grande prêtresse. Une façon d’apprendre  à prendre corps parce qu’on risque de la perdre. La liberté est une façon de penser… ».

« Quand je viens en Tunisie, je suis libérée de tout … ».

« Je ne voulais pas me marier, m’occuper de mon mari, avoir des enfants pour les voir mariés et c’était fini avec la vie. J’ai voulu vivre autre chose et mettre un point final à une éventuelle descendance… »

« Le sacrifice est valable lorsqu’on sait pourquoi… »

« Le mot retraite est quelque chose d’ignoble pour un artiste. La retraite est faite pour le travail. L’art n’est pas vraiment du travail. C’est une création. Je ne travaille pas, j’existe…. »

« J’ai toujours dessiné des rêves. Dans mes vitrines, j’aide les autres à mieux vivre… »

Leila Menchari s’est éteinte ce dimanche, emporté par le coronavirus.

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