Société

Légitimation de la violence envers la tunisienne du 19ème siècle

Et voila toute les bonnes feuilles ont une fin, nos terminons avec l’ouvrage magistralement concocté par le couple Largueche dans « Marginales en terre d’Islam » portant sur la condition féminine et l’histoire des femmes en Tunisie à travers les siècles.

Femmes et violence, un sujet d’actualité devenu thème préféré des mouvances féministes dans le tiers monde et ailleurs. Si les réformistes du début du siècle tels Bayram Attunsi et Tahar Haddad, ont placé la femme au centre de leurs projets de modernité, c’est parce que le statut de la femme est devenu un indicateur universel d’évolution et de changement.

Aux couples pouvoir-violence qui ont fait l’objet d’études et d’approches diverses, ajoutons le couple femme et violence qui à première vue exprime un type original de rapport.

Dans l’équation pouvoir-violence, s’exprime le déploiement d’une stratégie et d’une mise en scène où la violence organisée est à la fois symbole et message de puissance organisatrice et volonté d’ordre. Alors que dans le second couple, la violence est une mise en scène collective de défoulement spontané. Le dernier rapport est plus pervers par le fait même que la femme, objet et première victime de la violence, devient un centre de condensation des formes expiratoires de la société tout entière, le terrain privilégié ou s’exerce la violence du corps social.

La femme prend ainsi dans la représentation symbolique une fonction sacrificielle que les contes et les légendes populaires ont si bien enracinée. Une violence qui cadre harmonieusement avec les contraintes du milieu, le mode de vie et de règlements des conflits. Cette violence se trouve enfin institutionnalisée et légitimée par le sacré « elles dont vous aurez à craindre l’insubordination, vous les réprimandez, vous les reléguerez dans les lits à part, vous les battrez. ». Quoi de plus convaincant que cette prescription coranique autorisant le châtiment corporel des femmes !

Ibn Abi Dhiaf, célèbre figure du réformisme tunisien du 19ème siècle a eu le mérite de consacrer à la question du statut de la femme un pamphlet tout entier. Dans son argumentation, le social se mêle au religieux, le discours se présente à la fois comme une défense des valeurs et traditions de la société et comme une profession de foi marquée par les prescriptions religieuse.

Cependant, lui-même était ballotté entre les contraintes rigoureuses des prescriptions charaïque et les exigences du politique et du changement. Ce fin lettré citadin était bien obligé de reconnaître ce droit de châtiment corporel pour corriger la femme. Il l’admet certes mais tient à le présenter comme le dernier recours du mari qui ne doit l’utiliser qu’en désespoir de cause. Bien plus, il affirme que les citadins et les villageois n’usent jamais ce droit et le considèrent comme honteux. A l’opposé, les bédouins, de par la dureté de leur caractère, l’exercent souvent et en font un point d’honneur tant et si bien que les bédouines recherchent le châtiment corporel. Elles y voient un signe de virilité et d’affection de leurs maris.

Existe-t-il une réelle correspondance en l’idéal normatif qui charge le discours et le vécu quotidien ?

On ne pourrait qu’adhèrer à l’idée du décalage entre les deux niveau. Mais dans quelles mesures peut-on interpréter le violence contre la femme dans la quotidienneté historique comme un fait culturel se rattachant à une structure mentale productrice de violence régulatrice ?

Ibn Abi Arabi nous invite à chercher cette violence plutôt dans le monde rural, tribal et propose une interprétation d’ordre sociologique.

Si la Tunisie du 19ème siècle de crise et de transition nécessite une approche plus spécifique pour analyser les faits de violence qui l’ont secouée, la période précédente offrait un cadre plus authentique d’un milieu « traditionnel » encore  à l’abri des chocs traumatisants.

Derrière une façade « paisible » marquée par des rapports de domination et de dépendance admis et intériorisés par la femme, une réalité plus complexe apparaît à la lecture des registres des Khatayia et Daouaya du 18ème siècle et du début du 19ème siècle. Une réalité où la violence est chose courante et où la résistance à la violence revêt souvent des formes tragiques.

Non seulement le châtiment corporel subi par la femme apparaît comme un phénomène presque général, mais de plus et contrairement aux affirmations d’Ibn Abi Dhiaf, il s’agit d’une violence brutale provoquant fréquemment la mort, la fausse couche ou de graves blessures à la victime. Toutefois cette violence générale pointe surtout dans le monde rural et  tribal. Sur l’ensemble des cas, 95%, soit une majorité écrasantes, revenaient au monde rural, villageois et tribal contre 5% seulement pour les cités.

La violence pourrait être considérée comme le mode d’existence même de la société tribale. Le rapport de la nature est imprégné de brutalité, les conditions matérielles, les conflits incessants entre les différents groupes ou opposant ces mêmes groupes au Pouvoir, rythment la vie d’une tribu et se conjuguent avec de fortes doses de violences. La razzia et les mariages avec la mise en scène du rapt de la mariée ont ceci de commun : une forme explicite ou simulée de violence.

La position du pivot qu’occupait la femme dans le système de valeurs du groupe la plaçait au centre du cercle de la violence. L’association entre femme et honneur est une donnée culturelle de base de la société arabe traditionnelle. « Il vaut mieux être éprouvé dans ses biens que dans sa famille, dans sa famille que dans son honneur ». Rien de plus significatif que cette prééminence de la notion d’honneur hautement proclamée par les proverbes arabes. Etant elle-même une notion assez vague ou plutôt universelle il serait difficile de définir ses spécificités culturelles sans l’atteindre dans ces manifestations extérieures.

Le sentiment de la dignité dans la mentalité arabe traditionnelle, comme chez l’homme berbère, est intimement lié au prestige du groupe familial, à la pureté de sa généalogie et à la chasteté de sa femme.

Les auteurs peuvent par conséquent expliquer pourquoi des « valeurs » comme la virilité, l’autorité et l’honneur (charaf ou ardh) ne trouvent leur pleine signification dans la société traditionnelle que par rapport à la femme ou les femmes dont on a la charge. La violence contre elle constituait un recours « naturel » de l’homme (père, mari, frère, ou cousin) pour la sauvegarde d’un équilibre qui en dépend largement.

C’est ainsi que les nombreux délits ou crimes en rapport avec l’honneur et la femme, qu’on rencontre dans les archives, trouvent leurs sens.

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