Billet d'humeur

Le Président et le respect de la Constitution

Par Gilbert Naccache, écrivain tunisien et ancien militant du mouvement Perspectives

Le Président, Kais Saied, en se présentant comme un vigoureux défenseur de la constitution, avait d’abord rassuré ceux qui attendaient un changement fondamental. Les obstacles qu’ont mis devant lui, les attaques, feutrées ou pas, de ses adversaires politiques, les erreurs commises par ses alliés…, l’amenèrent à se présenter de plus en plus en homme politique : il paraît bien plus préoccupé de vaincre ses adversaires que d’être le Président de tous, qui aurait cherché à unifier le peuple au-delà de ses différences politiques.

En d’autre termes, il paraît pris d’abord entre ce qu’il juge la nécessité de rompre avec les classes dominantes du passé auxquelles il semble reprocher leur distance avec le peuple, leurs idées, leur façon de vivre et les changements de la société auxquels ils sont liés. C’est peut-être dans ce cadre qu’il faut comprendre le peu de cas qu’il fait à la société civile.

L’autre fondement de ses actes est la volonté de ne pas laisser à ses adversaires nadhaouis l’initiative sociétale et politique. Cela explique ses errements en politique et aussi sa tendance à se rabattre sur des interventions sociétales où il conforte la majorité du peuple en allant dans le sens de ses préjugés, et, en définitive, en développant une idéologie proche de celle des nadhaouis.

Le repli sur les problèmes sociétaux n’est pas une chose absurde, il aurait pu, du fait du grand soutien populaire dont il bénéficiait, ouvrir la porte à de larges débats et permettre aux gens d’avancer dans une réflexion en commun. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. A deux reprises au moins le Président a tenté de stopper les débats et dévié de la trajectoire qu’il aurait dû avoir.

Je m’arrêterai à citer deux problèmes ainsi évoqués par le Président Saied : celui de l’égalité dans l’héritage et celui de la peine de mort.

Pour le premier, il est étrange que l’on ignore complètement les changements survenus depuis des siècles dans les relations familiales ; la femme, est-il dit, doit être à la charge de son mari, comme l’indiquent les textes religieux ; mais, dans les faits, beaucoup de femmes travaillent, alimentent la famille en contribuant aux dépenses, sont parfois chefs de famille, etc. Et ne parlons pas des femmes condamnées par des tribunaux pour avoir pris des engagements financiers que leurs maris, qui en étaient les véritables bénéficiaires, n’ont pas assumés. La réalité de la société, comprenant de nombreux vestiges du passé, a conduit à des demandes de changements, qu’on a écartées au nom de lois religieuses….

Sur le plan de la peine de mort, je renvoie aux quelques pages de mon livre, Cristal, où je parle de l’expérience vécue par les détenus politiques, voisins et témoins des affres des condamnés à mort attendant leur exécution ; cet aspect humain est aussi à prendre en considération, à côté de tous les aspects éthiques, légaux, etc. : et cela, indépendamment du fait que les propos du Président remettent en cause sans consultation de quiconque, instance ou responsable politique, le moratoire signé par la Tunisie sur le sujet et encore confirmé tout récemment par le gouvernement Fakhfakh.

Le pire est d’agir sous la pression organisée par ses adversaires et encore plus, d’interdire la réflexion sur ces problèmes. Est-ce vraiment là son rôle ?

Il a ainsi opposé à des positions ou des demandes faites publiquement, le présupposé religieux des points de vue qu’il a exprimés sans la moindre réserve ; c’est une façon de donner une conclusion politique, en indiquant comment la loi doit traiter ces problèmes. En tant que défenseur de la constitution, il lui aurait fallu veiller au respect de l’affirmation par celle-ci que le Tunisie est un Etat civil, c’est-à-dire où les seules sources du droit sont celles de la société et de ses lois.

En exprimant des impératifs catégoriques, il substitue aux références constitutionnelles des références religieuses, qu’il présente comme inattaquables, parce que sacrées ; mais a-t-il été élu par le peuple sur un programme socio-politique ou parce qu’il est le meilleur interprète des textes religieux ? Les électeurs ont-ils choisi l’interprète du coran ou le défenseur de la constitution « civile » ?

Dans la compétition avec Nahdha, devenue but de son mandat et objet de son maintien, Kais Saied utilise des arguments, qu’il sait populaires, pour se montrer plus musulman que ses adversaires ; il justifie ses positions parce qu’elles seraient conformes au Coran.

Il se place alors dans la posture de Bourguiba, qui était à la fois le porte parole d’un point de vue et l’homme politique qui faisait adopter ces points de vue par la loi. Si l’on peut déceler chez les deux présidents un commun autocentrisme, l’idée d’être le centre de tout, la différence est de taille : Bourguiba ne s’appuyait explicitement que sur ses opinions propres (mais il disposait d’un appareil politique très puissant et très efficace, le parti du Néo-Destour) ; Kais Saied, au contraire, s’adosse au caractère sacré des textes auxquels il se réfère, pour interdire tout changement de la loi, contribuant du même coup à faire perdre à la société tout espoir d’évolution. Ce qui le rapproche d’une position salafiste intransigeante.

El il porte un coup énorme à la constitution qu’il est censé protéger, montrant en passant comme il est difficile de rester un Président conforme à son rôle constitutionnel dans un pays où les présidents se sont régulièrement comportés en dictateurs.

L’explication de ces contradictions peut se trouver dans l’isolement politique total du Président Saied devant les forces politiques organisées. Faute d’un appareil politique qu’il n’a pas su ou pas voulu construire, son seul soutien réside dans le peuple, désorganisé et porteur de nombreux préjugés. A terme, le maintien de cette situation pourrait mener à une dictature fasciste, sur le modèle péroniste argentin, avatar suprême de la formule « le peuple veut », ou sur celui de l’Etat islamique.

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