Billet d'humeur

Le président de la République est « formellement » déposé

Le 7 Novembre 1987 à 6h du matin, la Tunisie avait inventé le coup d’Etat médical en envoyant, sur la foi d’un avis de sept médecins, le vieux président Bourguiba à l’hospice doré du palais de Skanès qui devint son mouroir. À 34 heures de la même date mais en 2018, le 5 Novembre à 20 heures, le chef du gouvernement Youssef Chahed, annonçant son remaniement partiel, dépose formellement le président de la République Béji Caïd Essebsi.

Nous n’en voulons pour preuves que les deux déclarations brutales de la porte-parole de la présidence Saïda Garrach sur Shems FM et du conseiller Noureddine Ben Ticha sur Mosaïque FM. Ce dernier en particulier, dix minutes à peine après la déclaration du chef du gouvernement, écume d’une rage très peu contenue en informant que le président de la République a pris connaissance de la nouvelle liste gouvernementale comme un simple citoyen, par la radio, et qu’il aurait même reçu auparavant une liste différente. Même si l’on apprend par la suite, par d’autres sources, qu’in fine des changements ont dû s’imposer à Youssef Chahed, cela paraît être le comble pour un observateur impartial des usages politiques démocratiques, y compris en période de « cohabitation » car c’est bien de cette particularité gouvernementale qu’il s’agit depuis quelques mois.

Pire encore, le conseiller du président martèle par deux fois que le président de la République a été élu démocratiquement et qu’il dispose toujours de la légitimité populaire, comme s’il venait d’en être brutalement dépossédé par une forme de coup d’Etat. L’indignation du conseiller est telle que l’animateur de l’émission Mosaïque, tremblant d’inquiétude, le renvoie à la responsabilité de sa déclaration qu’il tente de modérer, ce sur quoi Ben Ticha redouble de colère en confirmant son point de vue. Un tel bouleversement au sommet de l’Etat, redouté depuis plusieurs mois, prend néanmoins des formes tout à fait constitutionnelles : le chef du gouvernement a en effet toutes les prérogatives pour organiser seul ce remaniement, tant qu’il ne touche pas aux deux ministères de la Défense nationale et des Affaires étrangères, pour la direction desquels il partage avec le chef de l’Etat le pouvoir de désignation.

Ce qui nous choque pourtant, c’est que dans notre tradition d’exercice des compétences suprêmes, nous avons vécu dans une forme de présidentialisation absolue avec Bourguiba et Ben Ali puis, par-delà la présidence théâtrale de Marzouki, nous avons vécu sous le magistère envahissant de BCE, toujours à la manœuvre ouvertement ou en coulisses. Dès lors, les chefs de gouvernement apparaissaient seulement comme les Premiers des ministres, et voilà que celui que BCE a désigné en le choisissant de préférence à d’autres personnalités de Nidaa de plus grandes carrure et expérience, et qui n’avait en conséquence d’autre légitimité que par la grâce du président de la République (telles sont les interprétations des conseillers ce soir-là), ce fils adoptif s’accorde une autorité indépendante : le « petit Chose » lui échappe, se retourne contre lui et l’éjecte dans le placard de l’Histoire.

Dans un troisième temps, du cœur du palais de Carthage, l’accusation est portée contre un remaniement organisant « le gouvernement d’Ennahdha qui aurait désigné Youssef Chahed comme chef ». Dans le détail de la liste avancée, cela n’est pas exact, pas plus que n’est exacte l’éviction des ministres de Nidaa de cette nouvelle équipe. En fait, comme on ne sait plus sous quelle casquette s’avancent les uns et les autres, il est difficile d’évaluer numériquement le nombre des ministres d’Ennahdha et ceux de Nidaa restant au gouvernement et dont on ne sait plus à quelle formation ils appartiennent au juste. Vu de l’extérieur, il apparait même qu’il pourrait s’agir là d’un gouvernement de coalition nationale avec l’entrée de Al Moubadara, de Machrouu, de la société civile et de la minorité religieuse.

Mais vu de près, rien ne sert d’ergoter : il s’agit bien d’un gouvernement fait par Ennahdha et fait pour Ennahdha en la personne de ses militants propres ou des nouveaux affidés et féaux de Sa Seigneurie. Je laisserai aux analystes plus informés que moi-même le soin d’identifier au plus près qui est qui, qui représente quoi dans ce gouvernement. Tout de même, je ne résiste pas à la tentation de célébrer 4 mariages et un enterrement.

D’abord le mariage d’Al Moubadara et de Nidaa en la personne de Kamel Morjane. Il n’est pas affecté aux Affaires étrangères qui sont de sa grande compétence si l’on en croit son service à l’ONU où il déclare lui-même aujourd’hui avoir réglé avec bienveillance les dossiers d’Ennahdha, ainsi que ses 25 années en Suisse, un si long séjour où il veilla aux intérêts de l’ex-famille régnante (voir la suite auprès de Sihem Ben Sedrine !), mais aujourd’hui l’heure est à la réconciliation. Kamel Morjane écope du problématique ministère de la Fonction publique qui le met directement en corps à corps avec l’UGTT. C’est un test : de deux choses l’une, ou bien Kamel Morjane retrouve la mâchoire broyante du RCD pour briser la revendication syndicale ou ses talents de diplomate pour l’apaiser, et dans ce cas Kamel Morjane est propulsable vers le palais de Carthage ; ou bien le tribun magnifique Taboubi le renvoie dans les cordes et Kamel Morjane peut rentrer à Hammam-Sousse d’où il est venu.

En secondes noces, même si la polygamie est abolie, vient Machrouu Tounes, non pas en la personne du brillant et inassouvi Mohsen Marzouk mais de l’ex-chef de service de cardiologie à l’hôpital Habib Thameur, le professeur Raouf Cherif, personnalité plus pâle mais qui a servi longtemps comme Secrétaire général du syndicat des professeurs et médecins hospitaliers et qui, à ce titre, devrait savoir manier le scalpel et l’onguent avec les porteurs de la contestation au ministère de la Santé publique.

Le troisième mariage en principe devrait passer par une conversion car René Trabelsi est citoyen tunisien de confession juive. Cela doit donner des éruptions à l’islamosphère mais cela fera une belle vitrine gouvernementale pour l’Occident. Moi je m’en fiche car la religion est une affaire privée mais ce qui fait problème, c’est que cet éminent tour operator brassant les voyages particulièrement sur Djerba et depuis quelques temps en provenance de Russie, s’il peut apporter son expérience du tourisme, pose à l’évidence la question d’éventuels délits d’initiés. D’ailleurs, a-t-on encore besoin d’un ministère du Tourisme, les promoteurs pouvant se gérer eux-mêmes. L’appui qui doit leur être apporté est celui des ministères de l’Environnement, de la Culture, de la Sécurité nationale et de la Banque centrale. Alors libérez ce secteur.

Le quatrième mariage est un concubinage de ce gouvernement islamo-libéral avec la société civile, en la personne de maître Mohamed Fadhel Mahfoud, prix Nobel de la Paix. Une belle capture. Mais nous nous gardons un autre prix Nobel dans la manche, pour plus tard…

L’enterrement, symbolique bien sûr, est le départ du ministre de la Justice Ghazi Jeribi. Il libère un ministère de la Justice à un moment où explosent les révélations sur les assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Les tribunaux civils ainsi que la justice militaire sont en première ligne dans ce grand déballage vécu comme un scandale d’Etat. Concerné en tant que ministre de la Défense nationale, Abdelkarim Zbidi aurait voulu s’éloigner de cette dangereuse configuration mais il y reste bon gré mal gré. Il y est l’œil du vieux maître. C’est essentiellement dans ce dernier carré que se logent le sens et le projet de ce remaniement.

Démarrée comme une compétition au sein de Nidaa pour l’héritage présidentiel, mutée en un duel au sein de l’exécutif entre le président et le chef du gouvernement, éclatée en une implosion du Tawafoq qui avait évité au pays les déchirements internes, empoisonnée par les mensonges et dissimulations sur les assassinats politiques, cette crise au sommet de l’Etat porte à son paroxysme ce qu’un plateau de journaliste du club de la presse de TV5 a nommé « un règlement de comptes » (car voilà comment nous sommes perçus à l’étranger).

Pour l’heure, en attendant les élections vers lesquelles tous se projettent et en redoutant une nuit des longs couteaux, dans ce jeu où chacun a placé ses pions depuis des mois, à la grande désolation de l’opinion publique, Youssef Chahed et Ennahdha disent à Béji Caïd Essebsi : échec et mat !

Nadia Omrane

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