Société

Le « marché » tunisien de l’hyménoplastie

La nouvelle sexualité des Tunisiennes est un ouvrage de Nedra Ben Smaïl, psychanalyste et présidente de l’Association de formation à la psychanalyse et échanges cliniques.

Devant l’absence de données statistiques, d’enquêtes officielles, la réticence des médecins d’exercice libéral et des responsables de clinique à communiquer les informations concernant la chirurgie de l’hymen (l’hyménoplastie), il a fallu à l’auteure résoudre tout d’abord une autre difficulté majeure : celle d’approcher des femmes qui y ont eu recours.

Même sous couvert de l’anonymat, rares sont celles qui furent prêtes à témoigner de leur expérience. En revanche avancer « masquées » sur internet a permis désormais aux Tunisiennes et Tunisiens de débattre en toute sécurité. En un second temps, de nombreux médecins ont été convaincus de l’enjeu et de sa portée. Ils ont alors pris leur temps, ont parfois rappelé par téléphone pour compléter une information oubliée.

« Cette initiative les avait sorties d’un silence pesant. Ils ont répondu en détenteur d’une « vérité » tenue secrète jusque-là, enfin révélée. ». Nous vous présentons une brochette des bonnes feuilles de l’ouvrage de Nedra Ben Smaïl à commencer par la médicalisation de la virginité.

Le « marché » tunisien de la revirginisation

Les demandes de revirginisation ont débuté dans les années 70. Depuis, ils n’ont cessé d’augmenter. Cette progression serait la conséquence directe d’une certaine émancipation sexuelle des femmes dans un contexte où les mentalités n’ont pas suivi. Les médecins estiment à seulement 5% les filles tunisiennes qui ne se préoccupent pas de la question de la virginité avant le mariage, 20% seraient des « vraies » vierges et plus des trois-quarts seraient des vierges « médicalement assistées ».

Ce dernier chiffre retiendra toute l’attention de l’auteure, tant il semble que les Tunisiennes aient adopté en masse le recours à la revirginisation, en d’autres termes, ne plus attendre le mariage pour avoir leurs premières relations sexuelles. Il s’agit d’un marché saisonnier et régional : les demandes de revirginisation augmentent l’été pendant la saison des mariages, et la majorité des interventions chirurgicales se concentre dans la capitale ; l’impératif de discrétion et d’anonymat impose de s’éloigner de sa ville d’origine.

Selon les médecins, la ville de Sfax, proche de la Libye, concentre les actes de revirginisation des Libyennes, ce qui vient en appui de l’aspect économique du marché de la revirginisation.

Pour des raisons de confidentialité, l’opération a lieu soit dans les cabinets médicaux soit dans les quelques dizaine de cliniques privées de la capitale, mais jamais dans les hôpitaux publics. Les plus prisées, sont les cliniques qui ne gardent aucune trace du dossier médical. En effet, un des « atouts » commerciaux avancé par certaines d’entre elles, est la garantie que le dossier sera détruit après la sortie de la jeune fille. Il arrive que l’identité déclinée à l’admission soit à peine demandée par le personnel médical.

Peu de médecins aiment avouer pratiquer la revirginisation. Ce n’est pas un acte que l’on aime faire, on ne se mouille pas, on n’en parle pas, confie un gynécologue. Elle n’est jamais consignée dans le dossier de la patiente et ne fait donc l’objet d’aucun remboursement. Il est difficile de connaître précisément le nombre de médecins généralistes, chirurgiens et gynécologues-obstétriciens qui pratiquent la revirginisation.

Ils sont cependant très nombreux, celle-ci étant à la fois simple, rapide et rémunératrice. Les médecins la font pour l’argent bien sûr ! Vous savez le pays est petit et les temps sont durs, alors l’éthique…, affirme, désenchanté, un médecin. Les honoraires sont (en 2013) de l’ordre de 200 à 300 dinars. Quand l’opération se déroule en clinique, ce qui est la grande majorité des cas, l’ensemble de la prestation (clinique/médecin/anesthésiste) revient entre 600 et 1000 dinars.

Les médecins estiment par ailleurs ne pas avoir à juger la demande. Ils posent un minimum de questions personnelles, même si souvent, ce sont les patientes qui ont besoin de parler : « Les jeunes filles se sentent perdues, nous médecins, nous sommes leur dernière chance, elles ont honte et se sentent discriminées.»

Quant au sentiment de participer à un acte qui soutiendrait un mensonge à la base de la relation de la patiente avec son futur époux, les médecins sont catégoriques et affirment ne pas le ressentir. « Nous, nous n’avons pas l’impression de tromper quiconque ; au contraire le médecin restaure pour une personne, une histoire brisée ».

Enfin, ils sont convaincus que le nombre croissant de demande n’assouplira pas la norme de virginité. Il existe par ailleurs de nombreuses agences de tourisme médical qui sont les agents intermédiaires entre les jeunes filles qui demandent une revirginisation et les médecins. Les demande de renseignements pour une revirginisation représentent plus de la moitié des mails reçus par les agences et émanent essentiellement de Tunisiennes résidant en Tunisie.

En effet, les Françaises issues de l’immigration choisissent de plus en plus de se faire opérer en France : l’opération étant aujourd’hui couramment pratiquée, le coût étant à peu près équivalent (1300 à 2400 euros en France contre 1250 euros en Tunisie, voyage et séjours compris), les jeunes femmes qui travaillent ne peuvent pas toujours se permettre les quelques jours de congés nécessaires.

Il est intéressant de constater que le champs sémantique utilisé emprunte à celui de la chirurgie esthétique : «  Une chirurgie douce », « Rétablir une harmonie perdue », « L’hyménoplastie, une intervention de la chirurgie plastique », « Une chirurgie intime qui améliore la sensualité et la vie affective tout en rehaussant l’image corporelle de la femme »… et au monde du marketing : « Nos dix points d’excellence », « Nos offres promotionnelles », « Le prix de l’intervention varie en fonction de la technique utilisée et de la renommé du chirurgien », « Une durée de vie illimitée »…

Malgré l’anonymat qu’offre internet, les jeunes femmes restent prudentes : fausse identité et adresse mail créée pour l’occasion et détruite tout de suite après sont de règle. Les premières questions sont pragmatiques : prix, lieu, spécialités des médecins, durée d’intervention… Si la jeune femme habite la Tunisie, l’agence lui indiquera par téléphone les coordonnées d’un ou plusieurs médecins « conventionnés ». Dans ce cas, un accord tacite semble exister entre médecins et agences ; la patiente est adressée directement au médecin sans passer par l’agence étant donné qu’il n’y a ni achat de billets d’avion, ni hébergement à l’hôtel mais le médecin rétrocédera à l’agence une partie de la rémunération, une commission.

Ce premier contact téléphonique semble être déterminant pour la jeune femme qui se sent soulagée d’entendre une voix féminine et compréhensive. La vraie identité est alors déclinée, accompagnée du récit des raisons à l’origine de la demande, appelant quelques mots de réconfort et d’allégement de l’angoisse qui accompagne la demande. C’est le moment où se verbalisent les appréhensions, où sont posées les questions relatives à l’intime et aux fantasmes : « Est-ce plus douloureux qu’après une vraie défloration ? », « Etes vous certains qu’il y aura du sang ? »,  « Peut-il s’apercevoir  lors de la pénétration ? », « Peut-on à la manière dont je marche dans la rue, reconnaitre que je suis une « opérée » ? »…

La demande de revirginisation fait généralement très en amont du mariage, huit mois à un an avant la date prévue. Dans tous les cas, il est conseillée aux futures mariées de se faire opérer la veille de la nuit de noces, afin de limiter les doutes concernant la fiabilité des points et les questions obsédantes : « Je me suis baissée ou assise violemment, croyez-vous que les points ont cédé ? », ou « Je saigne ! Est-ce mes règles ou les points qui ont cédé ? ».

L’âge des patientes selon les médecins et les représentants d’agences de tourisme médical, est très variable, de seize à trente ans et de toutes les catégories sociales sont concernées. « Nous recevons de tout, des femmes de ménage jusqu’aux médecins ». Selon les médecins, il existe trois types de demande : la majorité des filles ont aimé, ont eu des rapports sexuels avec ce premier amour ; seulement dès le moment où le rapport a eu lieu, elles ont été abandonnées : « Ils n’en veulent plus pour le mariage, confie un médecin… C’est pour tromper leurs conquêtes, ils dédramatisent pour qu’elles avouent et en profitent…Certains réussissent à les convaincre en leur disant que lui aussi est puceau comme elles avant de les laisser tomber !

En plus, ils se permettent de critiquer ouvertement ces filles. D’autres, ont été victimes de viol par un voisin ou un parent : ce sont les plus jeunes, elles ont entre quatorze et dix sept ans. Elles représentent environ 10% des demandes. Elles viennent avec leur mère, souvent les pères les accompagnent aussi. Il s’agit dans la plupart dans cas d’un oncle paternel. Le père demande souvent au médecin ce qu’il pense d’une procédure juridique pour inculper le violeur. En général, le médecin lui déconseille « peut-être que c’est une erreur, dit un médecin, mais je trouve que le scandale public fait plus de tort à ces jeunes filles que le préjudice subi : elles hypothèquent définitivement leur vie de femmes, leur avenir, elles sont fichues. Vous voyez l’hyménoplastie dans ces cas-là, c’est comme une seconde chance, elles refont leur virginité, elles repartent chez elles et peuvent continuer leur vie, oublier… ».

Enfin certaines, qui représentent 5 à 7% des demandes le font dans un but lucratif. « Elles ne sont pas des prostituées, disent les médecins, elles le font une ou deux fois pour vendre le plaisir d’une défloration à un homme, surtout des Libyens. Elles se font payer cher, autour de 5000 dinars. Mais celles là qui nous proposent le double de nos honoraires, je refuse de les opérer. Ce sont les mêmes qui reviennent avec un voile sur la tête pour une dernière hyménoplastie, avec comme objectif le mariage. ».

Il existerait par conséquent en Tunisie un véritable marché de la revirginisation qui fait partie intégrante de l’économie, le médical soumis à ses impératifs économiques, donnant en quelque sorte appui au maintien du tabou de la virginité. Dans cette perspective, la revirginisation n’est pas l’unique élément de ce marché. Mohamed Kerrou relève à propos du voile que « le religieux est propulsé par l’économique puisqu’il existe un véritable marché du « voile islamique » et des réseaux de commercialisation drainant des entrées d’argent non négligeables. ».

Quoiqu’il en soit, entre le jour de la première expérience sexuelle et le jour du mariage, ce sont maintes interrogations qui ont été tues. Dans la plupart des cas, les demandes arrivent soit très en amont du mariage, soit lorsque les femmes atteignent un âge limite pour la procréation : celles-ci ont refusé de nombreuses demandes en mariage à cause de la honte d’un acte gardé secret qu’on ne confie ni à une amie ni à sa mère.

Nous pourrions nous demander cependant comment ces jeunes femmes ont-elles vécu leur « première fois » sachant qu’elles ont intégré avant même le premier rapport sexuel qu’elles recourront à la médecine ? Quels en ont été les effets puisque cette première fois « ne porte plus à conséquence » ?

Freud relève le ressentiment qu’éprouve la femme lors du premier acte sexuel, lié à l’atteinte narcissique causée par la perte de « l’organe », l’hymen. Que peut-on en dire aujourd’hui, considérant que la jeune femme a intégré la possibilité de sa reconstruction ? A suivre prochainement.

J.L

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