Culture

Le livre continue de résister

La foire du livre qui se tient du 6 au 15 avril au Kram est un événement national qui suscite, à chaque nouvelle édition, le débat. Les photos des longues files d’attente de visiteurs ont frappé les esprits et rassuré les Tunisiens inquiets quant à l’avenir du livre. Le livre, cet instrument d’apprentissage, cet outil de connaissance, ce compagnon des longues nuits d’hiver, des détentes estivales, des fins de journée et contre l’ennui, a encore sa place sur les terres tunisiennes quoi qu’on en dise.

Evidemment, il est des éditions plus florissantes que d’autres. Le bilan de cette 34e s’annonce déjà mitigé. En cause, de nombreux facteurs dont la baisse du pouvoir d’achat n’occupe pas une moindre place. Mardi après-midi, la foire était pleine de monde, les gens s’y rendent probablement par curiosité mais la plupart pour acquérir, chacun selon ses moyens, un livre ou deux ou trois. A l’entrée, nous interpelle cette dame au sourire timide qui hésite avant de s’arrêter mais nous répond enfin. Mme Nozha, retraitée du Tourisme, adore les livres. Justement elle vient de s’en procurer un bon nombre. «Je considère que la nourriture de l’esprit est plus utile que celle du corps, je n’achèterai pas des crevettes et du poisson chers ni des gâteaux hors de prix, mais je tiens à avoir chez moi les dernières parutions».

Elle ne croyait pas si bien dire, voilà ce que cette lectrice assidue avait dans sa besace : Abou Bakr Ayadi « Akher Araiya» ; Ridha Khedher «La baguette de la République» ; Chokri Mabkhout «Tarikh ettakfir fi Tounes» ; Safi Saïd «Manifestou» ; Mounir Charfi « Wouzara Ben Ali», et pour sa fille, Dalila et Nedra Ghariani «Apprendre à aimer» ; Martin Winkler «Le Chœur des femmes» ; Paola Calvetti «L’amour est à la lettre A». Toujours est-il, notre interlocutrice ne cache pas sa déception à l’endroit de la présente session, une déception alimentée par la rareté des nouveaux titres. Habituellement, elle venait une première fois faire son repérage et revenait deux ou trois fois de suite faire ses courses, «une seule fois suffit pour cette fois-ci». Mais quelle que soit son humeur, après les avoir lus, la dame offre gracieusement ses livres aux bibliothèques et court faire de nouveaux achats.

Le Tunisien aime lire les auteurs de son pays La dimension des emplacements varie selon la notoriété de la maison d’édition et sa puissance. Dans un stand bien éclairé, bien situé, pas très grand, on aborde une jeune femme, Bochra El Mrawed, responsable de «Manchourat al Moutawast», une maison d’édition arabe, basée en Italie, créée en 2015, spécialisée dans les études, les essais, les romans et la poésie. Cette maison participe assidûment, du moins depuis sa création, à la foire tunisienne, sauf que pour cette fois-ci, le bilan est mitigé, «la littérature universelle traduite en arabe a ses lecteurs en Tunisie, mais l’année dernière nous avions enregistré de meilleures ventes», compare-t-elle. Du fait qu’il soit en Italie, l’éditeur essaye de faire connaître le meilleur de la littérature italienne notamment. Habituée des foires, Mme El Mrawed classe les pays du Golfe en tête de liste, là où un large public a été fidélisé à l’enseigne.

Wided Ben Yahmed, chargée des ventes de la maison d’édition tunisienne, Cérès, soutient que «le Tunisien sait faire la différence entre un bon et un mauvais livre. Il aime lire les écrivains de son pays, mais il faut tenir compte de sa bourse. Puisqu’il cultive une nette prédilection pour les bons livres, bien écrits, mais toujours à prix raisonnable», a-t-elle insisté. Habituellement à 50 dt on pouvait se procurer entre trois à quatre livres. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, regrette-t-elle, c’est désormais le prix de deux livres ; un hors poche et un livre de poche. «Le prix du livre a augmenté, fait-elle valoir, le pouvoir d’achat a baissé, le lecteur ne peut plus se permettre de consacrer un budget important à la foire du livre». D’un autre côté, la responsable certifie, de par sa connaissance du métier, que si des maisons d’édition existent depuis des décennies, éditent des livres et les libraires continuent à vendre et à prospérer, c’est que l’intérêt pour le livre est réel. Un intérêt qui s’est affiné ; «par le passé, le lecteur venait à la recherche d’un bon livre, mais ne savait pas quoi au juste, depuis quelques années il a appris à retenir le nom soit de l’auteur, soit de l’éditeur de l’objet de sa quête». Mme Ben Yahmed reconnaît également l’impact positif de l’effort déployé par les médias en invitant les hommes politiques et écrivains auteurs de livres récents.

La célèbre librairie al Kitab fête cette année son cinquantième anniversaire. A cette occasion, nous apprend Khaoula, responsable de vente, des remises fort attractives ont été faites. Ainsi, pour les petits, un coffret de 7 livres d’Harry Potter à 267 dt est affiché au prix de 133 dt seulement. Idem pour les romans, les essais, les beaux livres, ou ceux de développement, leurs prix sont revus à la baisse, «L’architecte du Sultan» d’Elif Shafak était à 28dt, il est proposé à 14 dt seulement. La tragédie d’un éditeur Des jeunes filles, Ons et Aroua, se promènent dans les allées labyrinthiques du palais quand nous les abordions. Elles sont en troisième année lycée pilote de Tunis, une année avant le bac. Des élèves brillantes qui ne ratent jamais ce rendez-vous avec l’habitude de se procurer des livres dans les trois langues. Munies de 50 dt chacune, la somme s’est révélée désuète comparativement aux prix affichés, «c’est le prix d’un livre et demi», plaisante Ons. La jeune lycéenne aime les livres d’aventures en anglais, préfère lire en français les auteurs contemporains, elle est d’ailleurs fan de Yasmina Khadra. Elle est aussi une grande lectrice de Najib Mahfoudh. Pour Aroua, l’anglais est sa langue de prédilection, mais reste confrontée à la cherté des livres de son choix.

Les deux jeunes lectrices font remarquer l’absence quasi totale de nouveaux titres dans cette édition. Malgré le désappointement des jeunes filles, tous les témoignages qui ont précédé représentent de manière inégale le côté jardin de la foire, en voici le côté cour. Fares Bouguerra était assis dans un coin de son stand, un peu en retrait. Il est le responsable de la maison d’édition «Dar Afak», Maison Perspective d’édition en Tunisie, de son nom commercial. On ne peut nier, s’amuse-t-il, qu’il y a un lien avec le mouvement Perspectives. «Les gens qui sont derrière, disons, ont flirté avec le Mouvement. Comme moi-même et Abdjalil Bouguerra», précise-t-il encore. Cette maison s’est spécialisée dans l’histoire de la gauche en Tunisie, mais a tôt fait de varier ses produits.

Lancée après le 14 janvier, son premier livre sur la Constituante en Tunisie a eu du succès avec quelques autres titres. Et comment se porte le secteur du livre ? «L’Etat de l’Indépendance, réagit-il de suite, a instauré des pratiques bonnes et mauvaises à la fois. Dans le sens où l’Etat est le premier acquéreur de livres. Le lecteur a donc pris l’habitude ou bien de se rendre dans les bibliothèques ou de recevoir les livres en cadeaux, mais achète peu, presque pas. Sans l’Etat, le livre aurait disparu et le secteur de l’édition avec». Le premier jour de la foire, cet éditeur a vendu pour 12 dt, les jours qui ont suivi ne sont guère meilleurs, pourtant les étals sont bien achalandés, on y trouve de tout ; des livres d’histoire, des essais, des romans et recueils de poèmes, le tout à des prix qui battent tous les records, de 8 à 12 dt. Souvent Fares Bouguerra n’arrive même pas à réunir le prix de location du stand. Dans la foire du livre à Sousse, où il tient à être présent 4 années de suite, il n’est pas parvenu à rembourser les frais de l’emplacement, sans parler de ceux de l’imprimerie et des gens qui y ont travaillé. «Je continue par entêtement et un peu par conviction, quoique je n’aime pas les grands mots», lâche-t-il désabusé.

Sur les étals, partout où on jette le regard, les langues, les siècles, les disciplines et les histoires s’entremêlent pour raconter une autre forme de résistance au temps, à l’oubli et à l’indifférence et contre la terrible déchéance de l’écrit. «La grande discorde» de Hichem Djaît côtoie «Le deuxième sexe» de Simone de Beauvoir, et «Tunisie, une révolution en Terre d’islam» de Yadh ben Achour frôle le roman de Kamel Daoud «Zabor ou Les psaumes». Un tournoiement de mots et d’émotions qui s’élance vers l’infini, affranchi du temps et même de l’espace. Yasmine et Kmar, deux enfants rencontrées sur le couloir de l’entrée pressant le pas, alors qu’on était en train de partir. De bonnes élèves, en 6 et 5es années primaires, leurs moyennes caracolent en tête avec 16 et 17 de moyenne. Voisines du palais du Kram, les deux gamines s’y rendent seules parfois. Elles étaient venues auparavant avec leurs mamans et ont fait leurs courses : «des histoires pour enfants, des carnets, des livres en français et en arabe, des manuels scolaires». Et aujourd’hui ? «Aujourd’hui, nous venons pour dessiner et faire du coloriage, dans certains stands on nous offre ce divertissement», annoncent-elles tout sourire.

Vous aimez venir à la foire du livre ? «Oui, nous aimons la foire du livre, on s’y amuse beaucoup ainsi que la foire de l’agriculture où on nous propose du miel» ! Sur cette note positive et sucrée, la visite prend fin.

Hella Lahbib

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