Sport

Le 3 mai 1992, j’y étais

Le 3 mai 1992. Je n’oublierai jamais cette date. C’est mon plus beau souvenir. C’est le jour où j’étais le môme le plus heureux du monde. J’avais 6 ans à l’époque. Le Club Africain était 2ème du championnat, à deux journées de la fin. Ça tombe bien car dimanche, nous croisons le fer avec le Club athlétique bizertin, solide leader. Nous étions dans l’obligation de gagner pour repasser en tête. On avait une équipe au top avec comme duo d’attaque la paire Faouzi Rouissi-Adel Sellimi.

La semaine était interminable. J’étais impatient de voir le match. J’ai demandé à mon père de m’emmener au stade, mais sa réponse fut négative. Tous les jours, toutes les heures, je le sollicitais. J’ai insisté, pleuré, promis d’être un garçon modèle, etc. Il a craqué et dit oui. Je l’ai eu à l’usure. Il confia cette responsabilité à son copain, un fanatique.

Je ne dormais plus, je m’imaginais déjà dans le stade. Je rêvais, je rêvassais. J’imaginais les différents scénarii. Je regardais sans cesse le classement du championnat que j’avais en poche et que j’ai découpé du journal Tunis-Hebdo.

On est enfin le dimanche 3 mai. Le copain de mon père passe me chercher. Je portais un pull rouge, un jogging, des baskets et un bonnet péruvien. Dans la voiture, on parle du match, des joueurs titulaires. Mhaissi n’est pas en forme, il me fait peur, me lança-t-il. On va gagner j’en suis sûr, lui rétorquai-je. On se gare près de la librairie El Moez et on continue à pied. Des centaines de Clubistes scandent haut et fort sur le chemin menant au Stade. La fièvre monte. J’ai le ventre noué. Je suis tétanisé.

Nous voilà au stade d’El Menzeh, nous prenons place, compartiment pelouse, tout en haut. 45.000 spectateurs et un bruit assourdissant. Les joueurs font leur entrée sur le terrain. Balle au centre, ça joue. Le match était à sens unique, les Clubistes attaquent, Bizerte, qui jouait le nul, défend. Des occasions, des corners, des centres.. On était maudits. A la mi-temps, je commençais à douter, je me voyais déjà à la maison abattu.

Deuxième mi-temps. Bis repetita. Que d’occasions gâchées. Puis vint le tournant du match. Abdelhak est expulsé. Quelques minutes plus tard c’est au tour de Lotfi Rouissi de regagner les vestiaires avant ses camarades. Là je me dis, c’est foutu. On joue à 9 et le CAB avait la balle du match à maintes reprises. Mhaissi est transcendé, il recadre ses co-équipiers et met fin à des attaques cabistes. Je m’en rappelle comme si c’était hier, dès qu’il touchait la balle, on chantait Mhaissi Sadam Hssin ! Et voilà que notre gardien Hammami nous sauve, seul face à deux attaquants Cabistes.

J’étais inconsolable, meurtri, dégoûté. On joue le temps additionnel et des spectateurs commencent à déserter. A la 93e minute, le Club Africain obtient un coup franc à gauche du gardien du CAB. Tout le monde se lève. C’est notre dernière chance. Des gens implorent dieu. S’en suit un silence. Un silence de cathédrale. On avait les yeux rivés sur le tireur.

Ce dernier centre, Mhaissi fusille de la tête le gardien qui repousse la balle. Adel Sellimi est là. Il met de la tête le cuir au fond du filet. Boooooom. Explosion de joie. Il y a ces gens qui se prennent dans les bras, ces gens qui pleurent. Et il y a ce quadragénaire qui perd connaissance et se fait évacuer sur la civière de la protection civile. Mes yeux ne quittent pas Adel Sellimi, il se tient la tête et pleure. Les joueurs se vautrent sur le terrain. Ils sont émoussés, esquintés et émus. Ils ont tout donné.

On quitte le stade. Direction le Bar Saadi. Mon tuteur du jour rejoint ses amis pour fêter la victoire. Ça chante, ça s’enlace. Ya Faouzi, Ya Faouzi fait trembler les murs. Prends cette bière et ne le dis pas à ton père. Je m’exécute. Putain, c’est la bière la plus suave que j’ai jamais goûtée. Son goût amer ne m’a jamais quitté depuis. On rentre à la maison et je retrouve mon père tout souriant. Il me dit qu’il a même entendu le brouhaha du but salvateur depuis la fenêtre. On habitait à El menzah 7. Vous vous rendez compte ?

Je regagne ma chambre et me jette sur le lit. J’ai chialé pendant de longues minutes. La semaine d’après, on remporte notre dernier match face à Kerkennah. On est champions.

Mehdi Ayadi

les commentaires

comments

Les plus populaires