Culture

La Goulette, la ville interconfessionnelle musulmane, chrétienne et juive de la Tunisie

A la Goulette, dans l’ancien canal ne pouvaient accoster que les petits voiliers et les bateaux de plaisance : les gros paquebots devaient mouiller en rade. Les voyageurs étaient embarqués et les marchandises chargées sur des chaloupes à vapeur ou à rames, amarrées au quai Charles-Quint. Il arrivait à des navires de grand tonnage traversant la Méditerranée de faire une escale imprévue en rade de la Goulette pour se ravitailler, ou réparer une avarie de machine.

Ce fut le cas notamment en 1868 : une unité de la Florio, dirigée sur l’Egypte, transportait à bord la célèbre Adelina Patti engagée pour l’inauguration de l’Opéra Khédivial du Caire. Le Consul d’Italie à Tunis, à peine informé, se rendait à bord et parvenait à persuader la diva de descendre à Tunis pendant cet arrêt forcé et à s’y produire au bénéfice des pauvres. C’est ainsi que la cantatrice interpréta la« Reine Maria de Neubourg » dans l’Opéra « Ruy Blas » de Filippo Marchetti, dans l’ancien et minuscule «Teatro Cartaginese » de la rue Zarkoun, éclairé à l’huile. Entre la Goulette et Tunis, circulait le petit train à vapeur acquis aux enchères par la Compagnie Italienne, et qui en une demi-heure contournait sur quinze kilomètres les rivages du lac.

Dans un article de l’époque, intitulé « Vingt jours à Tunis », l’écrivain Paul Arène en a laissé la description suivante : « Le voyageur est plaisant entre Tunis et La Goulette par le chemin de fer Rubattino, sorte de tramway à vapeur, primitif et commode, avec ses lourds wagons disgracieux, mais ouverts au grand air et munis de plates-formes où l’on circule. À droite, la lagune sablonneuse peuplée d’oiseaux d’eau (flamants roses), à gauche, des coteaux bas, sur lesquels les nuages promènent leurs ombres, plantés d’oliviers trapus au feuillage dru et qui ne s’argentent pas au vent comme les oliviers de Provence ».

Les gares de La Goulette et de Tunis-Nord se ressemblaient comme deux jumeaux, avec leur long hangar en bois curviligne, propre à évoquer le ventre de quelque monstrueux cétacé. Le billet coûtait en troisième classe un franc pour l’aller-retour, 65 centimes pour l’aller simple. Un souffle démocratique parait avoir suggéré en 1897 la création d’un train de voitures découvertes, dit « train économique » moyennant 40 centimes de francs l’aller-retour. La « populace », l’avait surnommé « train douara ». Ce dernier terme désigne en boucherie, la viande de dernière qualité, la seule que le pauvre avait le pouvoir de s’acheter. Le petit train à vapeur, Tunis-Goulette-Marsa, communément appelé de nos jours TGM, avec à l’époque son prolongement jusqu’au Bardo, est passé de main en main. Construit en 1869 par une entreprise espagnole, il fut cédé en 1871-76 à une compagnie anglaise, puis, mis aux enchères et ainsi adjugé à la Compagnie Italienne Florio-Rubattino.

Après de laborieuses négociations, il fut rétrocédé à la « Compagnie française des chemins de fer » dite alors « Bône-Guelma », pour échoir en dernier lieu, en 1908, à la « Compagnie de tramways de Tunis ». Celle-ci commença l’électrification de la ligne en faisant poser les rails tout au long de la berge nord du chenal et en y faisant circuler des voitures refusées par le Métro de Paris. La création de ce type d’exploitation donna lieu auprès de la population à des réactions diverses et curieuses. Des naïfs colportaient que se faire transporter sur une sorte de pont bordé d’eau de chaque côté donnerait aux usagers le mal de mer. D’autres, s’estimant plus avisés, soutenaient que jamais la berge n’aurait pu supporter le poids des rames en marche et qu’au premier voyage le train s’enfoncerait en plein lac engloutissant tous les passagers.

Le plus surprenant fut que cette dernière thèse cocasse était étayée par une campagne de l’hebdomadaire catholique de l’époque « L’Avenir », journal qui ne tarda pas à disparaître. Ironie du sort, son titre, abandonné, fut repris quelques années plus tard par le Parti communiste. On voyageait aussi sur des « vaporini », embarcations à 50 centimes de francs l’aller-retour et 30 pour un aller simple. Pour ce qui est de la bourgeoisie, par contre, la mère de famille et ses demoiselles, afin d’éviter la promiscuité du transport en commun, utilisaient le landau fermé à quatre places, qui, traîné par deux chevaux, mettait une heure et demie pour accomplir le trajet par la route. La ville de La Goulette a toujours été une ville très importante et, également, le siège de l’administration.

La Goulette et ses alentours étaient administrés par un Caïd-Gouverneur ayant autorité sur un vaste secteur s’étendant jusqu’à la Marsa. Un tel essor était dû à la nouvelle Délégation créée en mars 1968. C’est alors que dix nations avaient leur représentant à La Goulette, indépendant du personnel consulaire accrédité à Tunis : Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Suède, et Norvège. Le Protectorat y avait installé le siège d’une Justice de Paix autonome à compétence étendue, qui fut conservée jusqu’à 1941, date de son remplacement par des audiences foraines de Tunis-Nord. L’armée aussi y avait détaché deux compagnies de ligne, une du génie et l’autre du train. Le Trésorier Payeur Général y maintint ses bureaux jusqu’à l’inauguration du port de Tunis en mai 1893, avant de le transférer de la capitale à Bab-Menara, jusqu’au moment de la fusion de sa haute fonction avec celle de Receveur Général des Finances de la Tunisie.

Vue l’arrivée de voyageurs en provenance d’un pays contaminé ou suspecté d’endémie, la Direction de la Santé Publique constituait un service important, son lazaret étant situé d’abord sur le promontoire au-delà du Kram, avant d’être transféré dans un quartier de la forteresse de La Goulette. Les malades étaient gardés quelques jours en observation, avant d’être rendus à la libre pratique. Notons que La Goulette servit plus d’une fois de lieu de refuge aux Tunisiens fuyant l’épidémie ou l’émeute. Ce fut le cas notamment lors du choléra qui sévit dans la capitale en 1865. Le Directeur de la Santé Publique, comme d’ailleurs tous les médecins à demeure à La Goulette, jouissaient d’une grande popularité. Les P.T.T. aussi ont toujours eu un office de plein exercice, installés depuis 1897 dans l’ancienne rue Ahmed Bey.

De plus, les Travaux Publics étaient représentés par un Directeur des travaux de la ville. Dans cette ville côtière, à quelques kilomètres de Tunis, le mélange communautaire, religieux, culturel et linguistique est remarquable. La Goulette est en effet une transcription française de l’italien Goletta, venu lui-même de l’arabe Halq Al-Wadi (Goulet). La population goulettoise est au départ composée exclusivement de Turcs et de Maures et vers 1830 quelques Italiens et Maltais viennent s’y établir dans le quartier qui sera nommé « La petite Sicile ». Les Italiens dont on parle sont presque exclusivement des Siciliens, petits artisans et pêcheurs. À ces communautés, s’ajoutent les juifs Italiens et quelques Français qui viennent passer leurs vacances d’été dans cette cité balnéaire paisible, en est témoin le film « Un été à la Goulette » de Ferid Boughdir.

Les Siciliens étaient pour la plupart originaires de la Sicile occidentale et particulièrement de la région de Trapani, des îles Égades, Marsala (« marsa Allah », le port d’Allah), Mazara, Erice, Pantelleria (« Bent Riha », la fille du vent). Les Siciliens se mélangent aux Tunisiens sans grandes difficultés, mais pas aux Français ; ils constitueront donc, comme l’a dit Salmieri, le trait d’union ou bien le « cuscinetto » entre le colonisateur et le colonisé. Entre 1876 et 1885, plus de 5.000 Siciliens s’installeront à la Goulette. Ils dépasseront largement le nombre des indigènes. À ce chiffre, il faut ajouter les clandestins qui débarquaient en Tunisie à travers des petites barques pour fuir la justice italienne. À La Goulette, comme en réalité dans tout le Maghreb, l’athéisme était excessivement rare parmi les adeptes de toutes les confessions. Il existait et se manifestait entre les gens un esprit de tolérance, voire de sympathie réciproque.

La population musulmane, longtemps minoritaire à La Goulette, disposait pour prier la mosquée au delà de l’ancien canal, disparue sous les bombardements aériens de ‘42-‘43. La Goulette a toujours été un lieu de pèlerinage annuel au début de septembre, car ils s’y trouvent les tombeaux de Sedet et de Chérif, deux moines guerriers morts en combattant pour la foi et enterrés, l’un à la zaouia voisine de l’ancien Palais beylical, l’autre au centre même de la forteresse. Cette pieuse manifestation constitue un anneau de la « chaîne des pèlerinages » ; elle fait suite, chronologiquement, à celle identique de Sidi Fathallah, à Tunis, et précède immédiatement celle de Sidi-Bou-Said et de Sidi Salah à la Marsa. À La Goulette, les fidèles musulmans de ces terres ou venus de loin, n’étaient pas les seuls à commémorer les pieux anniversaires.

Ce jour-là, les rudes marins génois avaient coutume de chômer, de s’endimancher et d’apprêter le long des quais d’énormes marmites chauffées au bois pour une gigantesque « maccheronata », suivie de tranches de pastèque, le tout dégusté fraternellement avec les pèlerins musulmans. L’Israélite, en général, n’est assidu au culte rendu en commun à la synagogue que les jours austères, de la « Tête-de-l’an » au « Grand-Pardon ». Quant à la famille entière, elle déborde de joie lorsqu’il s’agit de dresser et d’orner la « Soucca » (ou cabane) en mémoire du séjour des Hébreux dans le désert. C’est un prétexte excellent, et d’ailleurs justifié, pour prolonger les vacances estivales. Le juif goulettois ne néglige généralement point l’oraison quotidienne individuelle. Mais lorsqu’il fait trop chaud à l’intérieur de son habitation, il prie dehors, sur le seuil de sa porte. Il prouve sa scrupuleuse dévotion en revêtant le taleth et les phylactères à tous ceux qui peuvent le voir, en se dodelinant et se prosternant le visage obstinément tourné vers le mur, sans rien perdre pour autant de ce qui se passe autour de lui.

Les catholiques de La Goulette ont encore leur église, une des cinq que la prélature de Tunis a conservée en 1964, sur les 78 paroisses que comportait l’Archidiocèse de Carthage. Depuis 1769, le culte était célébré dans la localité d’une façon régulière. En 1836, le Père Pianelli construisait une modeste baraque en bois pour servir aux offices. La première pierre fut posée le 19 mai 1848, sur un terrain assez grand à l’intérieur de la ville offerte par Ahmed Bey et grâce à l’impulsion du nouveau desservant, Vincent de Costecciaro. Après le départ des Capucins en 1888, l’église fut confiée à l’administration des séculiers, parmi lesquels l’abbé Leynaud, devenu par la suite curé de Sousse, puis Archevêque d’Alger, avant d’être révolu à des augustiniens d’origine maltaise. Le temple, dédié au départ à Saint Fidèle, fut confié à Monseigneur Sutter, vicaire apostolique de Tunis de 1845 à 1883. Il présente deux particularités : d’une part, la série côte à côte de trois chapelles consacrées à Notre-Dame de Lourdes, à Notre-Dame du Mont Carmel et à Notre-Dame de Trapani, afin de laisser le choix aux dévotes françaises, maltaises et italiennes, de s’agenouiller devant la Vierge de leur nationalité.

Le quartier de la Petite Sicile, naît donc autour de l’Église de la Madonna de Trapani, fêtée par les Trapanais le 15 août. Protectrice de la ville de Trapani, la madone fait sa sortie annuelle en procession traversant les rues de la ville. Selon les archives de la paroisse, le 15 août 1909, se déroule la procession de Notre-Dame de Trapani, l’une des plus grandioses de l’histoire de la Goulette. Toujours selon ces archives consultées, la madone sortait de l’église traversant les rues de la Goulette jusqu’à Tunis, accompagnée par une bande musicale. La journée se terminait avec des jeux d’artifices et un concert sur la place principale de la Goulette, nommée Ahmed Bey. Voilà comment François Dornier (Montlebon 1913 – Bry-sur-Marne2008), père blanc à l’Institut des Belles Lettres Arabes, parle de cette procession : « La procession de Notre-Dame de Trapani, à la Goulette, n’est pas une procession où l’on marche en rangs, chantant des cantiques où récitant le chapelet.

La Vierge est sur un brancard porté par une douzaine d’hommes qui se relaient. Et tout autour de la Vierge, une foule bigarrée est là, voulant toucher la statue, qui avec un mouchoir, qui de la main ». C’était la manifestation de sympathie interconfessionnelle des familles musulmanes et juives. Le matin, faisant porter des cierges à l’église, les femmes non chrétiennes s’habillaient de neuf et saluaient la madone au passage par des joyeux you-you. Ce même rite est pratiqué encore de nos jours à Trapani, où des hommes et des femmes passent un mouchoir sur la statue de la Vierge. Ce mouchoir sera ensuite donné à un malade pour qu’il guérisse. La seule mais fondamentale différence entre la procession de Trapani et celle de la Goulette était le mélange : « À cette foule se mêlent des musulmanes voilées, des juifs pratiquants, venus eux aussi prier la Madonna. Certaines personnes suivaient cette procession pieds nus, pour accomplir un vœu, d’autres allaient pieds nus de Tunis à la Goulette…

Le soir, aux heures creuses, autour de 20H30, les prostituées des quartiers réservés, accompagnées de leurs souteneurs, venaient également accomplir le rite dit de la « Madeleine » se prosternant aux pieds de la croix… ». Mais les Français ne voient pas du tout de bon œil cette grande fête, et pour affirmer leur suprématie sur les Italiens, même dans le domaine de la foi, le 8 mai 1910, Jeanne D’Arc sera élue patronne de la Goulette. Les Français considèrent en effet les Italo-tunisiens comme un danger, y faisant référence par l’expression de « péril italien » en raison des visées coloniales du gouvernement italien sur la Tunisie. La présence des Italiens au sein de la société tunisienne et dans sa réalité culturelle et commerciale, était telle que la Tunisie était une colonie italienne administrée par des fonctionnaires français, comme l’a précisé Laura Davi dans le volume Mémoires italiennes en Tunisie.

À cette foi, se mélangeaient aussi des traces païennes et, par conséquent, des traditions qui n’avaient rien à voir avec la religion. C’était le cas de certaines femmes siciliennes et tunisiennes qui étaient embauchées pour laver les morts et les habiller avant leur sépulture. Ou encore la « location » des pleureuses, louées pour pleurer le mort. Cette tradition d’origine grecque, existait aussi à Trapani. Ces « prefiche » font leur apparition à Trapani au XVIIIe siècle, pour disparaître seulement vers la fin du XXe siècle : « Outre les femmes qui faisaient la toilette des morts, on trouvait parfois un groupe de pleureuses, un peu comme dans les tragédies grecques, qui, entre deux conversations, poussaient leurs cris dès qu’un nouveau venu ou le prêtre entrait pour une visite ou une prière. Des scènes d’hystérie avaient souvent lieu : femmes en transes jusqu’à l’évanouissement, vieilles femmes s’accrochant au cercueil pour empêcher les porteurs de l’emporter. »

Pr. Alfonso Campisi
Université de la Manouba

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