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La Galite : une beauté méditerranéenne

Par Ferruccio Bellicini, ex-secrétaire général de la Chambre Tuniso-italienne de Commerce et d’Industrie

Elles émergent de l’étendue d’eau turquoise méditerranéenne, avec cet aspect panaché et grincheux de roches de granite, de couleur ébène et d’origine volcanique, avec une flore verte marine aux marbrures ambrées.

Ce sont les petites îles qui couvrent, aussi bien au sud qu’au nord, des espaces plus ou moins vastes de notre mer préférée, grains de beauté à fleur de l’eau, pour le dire à la française avec un lexique recherché et élégant.

Dans les eaux tunisiennes, on ne compte pas moins d’une soixantaine de ces îles et îlots.

L’une d’entre elles, parmi les plus fascinantes et historiquement des plus actives, c’est La Galite, l’île principale d’un petit archipel homonyme qui jaillit de l’eau en forme de bouchon flottant.

L’archipel est connu pour certaines de ses plages de galets, grands cailloux arrondis par les effets de l’érosion et de l’agitation des vagues, qui bordent en permanence ses côtes, comme une caresse bienveillante.

Dans un atlas géographique, on peut lire: « avec une étendue de plus de 808 hectares, l’archipel est situé au large de la côte septentrionale de la Tunisie, à 64 km de la ville de Tabarka et à 45 km de Sidi Michreg, le promontoire le plus proche ».

Les « Instructions nautiques sur les côtes de la Tunisie », datant de 1890, décrivent l’île comme suit: « C’est une grande masse de terre, robuste et raide, avec peu de plages, longue de trois miles du nord-est au sud ouest, plus d’un mile de large. Elle a dans sa partie orientale, un rétrécissement auquel correspondent deux poignées très ouvertes : une au nord-ouest, l’autre au sud. La partie occidentale, qui est la plus haute, mesure 391 mètres. Le côté  est dominé par un cône remarquable de 358 mètres de haut, situé à l’extrémité sud-est de l’île.

La plupart de ces terres tombent en mer sur des pentes entièrement raides et l’île est difficilement accessible sinon du côté nord-ouest, ou mieux encore de la Baie du Sud en face de laquelle se trouve l’ancrage » (L. Manen et G.Héraud, 1890).

L’archipel de La Galite, le point le plus avancé de l’Afrique vers l’Europe, est constitué, en outre de l’île principale, de cinq îlots, à savoir le Galiton, avec son phare de 14 mètres perché à son sommet et de la Fauchelle, situés plus à l’ouest formant, avec la Sicile et la Sardaigne, une chaîne nord-sud du bassin méditerranéen, et les trois îlots des Chiens, appelés, bizarrement, le coq, la poule et le poussin.

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Histoire, légendes, art et migrations du nord vers le sud ont jalonné l’écoulement des siècles de La Galite.

Mais tout son charme réside encore aujourd’hui dans sa dissolution dans son environnement, entre la mer et le ciel, une réserve naturelle de biologie marine.

Une flore de 300 espèces de plantes, avec de nouvelles plantations de pins d’Alep, de rares espèces marines comme les algues brunes, les algues rouges et les grandes prairies de posidonie.

La faune terrestre est bien représentée par les reptiles, les insectes et les scorpions, et par ce qui reste d’anciens troupeaux de moutons et de chèvres, désormais des ovins sauvages, mais ce sont les oiseaux qui, par leur présence, illuminent l’environnement, comme le cormoran crêté et la mouette rouge, en plus du faucon majestueux d’Éléonore, un rapace élégant avec une envergure de 100 cm, une queue longue, très rapide et habilement agile quand il chasse les oiseaux même au niveau de l’eau.

Il est difficile de savoir qui a posé le premier les pieds sur cette petite terre dont les premières traces remontent au néolithique, mais la Galite a vécu longtemps puisqu’elle a été citée par de nombreux auteurs anciens, parmi lesquels Pline l’Ancien et Ptolémée.

Revenant à une époque plus récente, dans l’historiographie répandue sur les îles méditerranéennes, La Galite est souvent appelée l’île clonée de Ponza car par leurs morphologies et leurs morceaux d’histoires, ces deux archipels tunisien et italien, ayant des destins qui se croisent, marquant ainsi la culture et les sentiments des gens qui les habitent ou les ont habités.

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les premiers colons pêcheurs ponzais commencèrent à affluer à La Galite.

Entre histoire et légende, entre romantisme, piraterie et banditisme, on raconte l’histoire d’un roi D’Arco de La Galite, pêcheur et contrebandier, qui aurait régné sur les îles de l’archipel pratiquement indépendant, dont la population ne comptait qu’une soixantaine de personnes d’origine italienne, plus précisément napolitaine.

Antonio D’Arco

Composées de minuscules embarcations à cales percées, de petites flottilles se formaient pour battre les routes Ponza – La Galite, à la voile ou à rames, rappelées par les fonds très poissonneux.

En effet, ces migrants napolitains auraient été les premiers habitants permanents de La Galite où ils arrivèrent vers 1840, provenant essentiellement de Ponza, atteignant au fil du temps les 200 personnes, en cohabitation avec des colons français mais arrivant avant eux.

Au fil du temps, les nouveaux habitants construisirent un village qui comptait une quarantaine de maisons, l’église et l’école, alternant l’activité de la pêche à celle de l’agriculture et de l’élevage.

Même Habib Bourguiba, celui qui devint le Père de la Patrie de la Tunisie indépendante séjourne pendant 743 jours, entre mai 1952 et mai 1954, à La Galite, mis en exil par les colons français. Il a été transféré en France et son fidèle ami le chien de La Galite se laisse mourir de faim après son départ.

Habib Bourguiba

La population diminua ensuite graduellement suite aux querelles ataviques italo-françaises d’abord, puis suite au rétablissement de la légalité sur l’île par la République tunisienne naissante. La dureté de la vie quotidienne insupportable aux nouvelles générations fit le reste.

En 1995, on arrive à seulement trois résidents permanents : un officier de la marine, un de la garde nationale et un berger, en plus de quelques gardes du phare du Galiton.

De nos jours sur l’île de La Galite avec ses six sources d’eau, vivent à peine plus d’une dizaine de soldats de la marine nationale, des agents de la garde marine d’État et des pêcheurs occasionnels qui viennent de Bizerte pour pêcher le homard, les langoustes et les gros poissons.

Lorsque La Galite tourne son regard vers son passé fier, simple et intense, le comparant à son présent d’abandon et de désolation, le ciel au-dessus d’elle devient souvent ombragé avec des nuages qui se frottent entre eux menaçants, provoquant des pluies à la saveur des larmes.

Abdelmajid Dabbar, historien fondateur et président de l’Association Tunisie Écologie (ATE) nous dit : au cours des 32 années où je suis allé à la Galite et au cours des 19 expéditions scientifiques en moyenne de trois semaines chacune, la seule fois où je suis revenu avec une grande tristesse et amertume pour l’état actuel de l’île a été mon premier voyage de trois jours et deux nuits avec un groupe de vingt participants quelques jours après la révolution de 2011 : tout a été défiguré, détruit.

Abdelmajid Dabbar

Effectivement, des visites incontrôlées et souvent de vandalisme ont provoqué au fil du temps un pillage des ressources marines et des biens immobiliers relevant du patrimoine.

Abdelmajid Dabbar, assisté de Rym Bensedrine, membre bénévole de l’ATE depuis septembre 2019 et ex-responsable du Desk Italy à l’UTICA (la Confidustria tunisienne), et d’une multitude de volontaires, n’en démord pas :

J’ai lu des noms de familles sur les tombes de La Galite : D’Arco, Vitiello et Mazella : trois grandes familles originaires de Ponza que j’ai cherchées et trouvés en novembre 2016 dans le sud de la France.

Ensemble, en août 2017, nous avons organisé la première rencontre des anciens Galitois, avec deux jours à Bizerte et trois jours à La Galite.

En juillet 2018, avec les membres de Tunisie Écologie, nous avons organisé la deuxième édition de la rencontre de La Galite qui est devenue annuelle. Et pour juillet 2020 nous projetons une nouvelle rencontre entre anciens galitois Tunisiens, Italiens, Français et Algériens que nous espérons pouvoir réaliser.

Le fait de maintenir vivante l’ile en diffusant son existence et son histoire est le seul moyen de susciter l’intérêt et d’espérer, une fois restaurée et ayant retrouvé son essence écologique, que La Galite puisse devenir un jour une destination touristique et culturelle, mais sans ce tourisme de masse qui défigurerait sa beauté méditerranéenne. Seulement alors la Galite pourrait sourire à sa jumelle Ponza.

Article paru sur Unimondo.org, traduction de l’italien par Rym Ben Sedrine pour Enbref.tn.

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