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La cause LGBT, l’image des députés, l’avenir de Machrou Tounes… L’interview sans filtre de Khaoula Ben Aicha

La députée Khaoula Ben Aicha, élue en 2014 sous les couleurs de Nida Tounes dans la circonscription de la France, est aujourd’hui membre du bloc El Horra de Machrou Tounès. Elle aime se définir comme étant une jeune tunisienne, amoureuse de son pays. Elle a pour ce pays et ses concitoyens de grandes ambitions. Elle est persuadée que le salut de la nation ne passera qu’à travers ses femmes et ses enfants.

Différents sujets lui tiennent à cœur actuellement. Elle se confie à nous. Entretien

Le sujet de l’homosexualité est de plus en plus d’actualité. Vous y travaillez depuis un certain temps. Peut-on en savoir plus ?

C’est un sujet qui traite surtout de droits humains, de libertés individuelles, de liberté de conscience, de dignité du corps humain, des valeurs inscrites dans notre constitution, dans un bon nombre de traités et conventions internationales signées par la Tunisie. En tant que Tunisienne ayant le plus grand respect des droits et libertés humaines mais aussi en tant que législateur, j’ai vu qu’il était primordial et important de m’impliquer et de défendre mes concitoyens se trouvant persécutés, agressés et emprisonnés pour des choix personnels qui ne concernent qu’eux et qui ne portent aucunement atteinte à l’ordre public.

Comment êtes vous passée à l’action ?

Tout a commencé quand j’ai été approchée par la direction de l’association Shams. Elle m’a fait part de toutes les persécutions dont sont victimes les membres de la communauté LGBTQ en Tunisie. Je connaissais bien entendu les dispositions de l’article 230 mais j’ignorais tous les incidents, dépassements et harcèlements des autorités dont étaient et sont encore victimes les personnes appartenant à cette communauté. J’ai trouvé ceci tout simplement inadmissible, en totale contradiction, violation des dispositions de la constitution et des droits humains fondamentaux.

Le SG de Machrou Tounes Mohsen Marzouk reçoit une délégation de l’association Shams

Consciente de la grande polémique, des erreurs d’interprétations et de jugements que pourrait provoquer la demande expresse de l’abolition de l’article 230 notamment en raison du caractère conservateur mais aussi parfois hypocrite de notre société, j’ai réfléchi à une approche droit de l’Hommiste progressive. Cela veut dire quoi ? Le 1er but étant d’interdire le test anal puisqu’utilisé comme unique moyen de preuve de l’homosexualité d’un individu et pratiqué sans le consentement des « accusés. »

Plusieurs réunions de concertation ont été organisées avec les membres de l’association pour proposer des ratifications du texte y définissant le test anal comme étant une atteinte à la dignité humaine, l’intégrité physique et qu’il fallait le considérer comme un moyen de torture. Toute ratification de loi nécessitant la signature de 10 députés et vu les enjeux électoraux qu’une telle proposition implique, plusieurs de mes collègues à l’ARP ont exprimé leurs réticences à une telle proposition et n’ont pas exprimé leur volonté de s’inscrire dans cette démarche.

Malheureusement les initiatives législatives des députés n’ont pas la priorité d’étude et de discussion. Cela prendra peut être des années avant qu’un tel projet de loi ne soit discuté avec quasiment aucune garantie qu’il ne passe. Le sujet ne fait pas bien entendu l’unanimité. J’ai décidé alors d’adopter une autre approche, celle de plaidoyer auprès des équipes gouvernementales chargées de revoir le code pénal ainsi que celui des procédures pénales et d’y proposer des amendements susceptibles de rendre l’article 230 tout simplement caduc sans même y toucher, considérant que la guerre se gagne bataille par bataille.

J’ai également activement participé à des conférences ou tables rondes de défense des droits des minorités, essayant d’effectuer un travail de sensibilisation dans mon entourage y compris au sein de mon parti politique.

Avez-vous l’impression qu’il y a une prise de conscience de certains partis politiques et d’une frange de la société pour accorder à la communauté LGBT la place qui lui revient de facto ?

Je considère la communauté LGBTQ comme une frange à part entière de la société. Pour moi, c’est comme si on parlait de supporters de telle ou telle équipe de foot ou d’habitants de telle ou telle région, ou de fans de tel ou tel chanteur. Il s’agit de citoyens normaux, censés jouir de tous leurs droits et libertés et qui dans leur vie privée ont des préférences particulières qui doivent être respectées. Cela relève de leur intimité.

Malheureusement l’être humain a toujours tendance à réfuter les différences. L’humanité a toujours créé des moules et des stéréotypes dans lesquels on veut que tout le monde y adhère et s’y conforme. Or, la diversité est pour moi une richesse.. Dans la sphère politique, l’acceptation et la défense des droits des minorités sexuelles, religieuses , ethniques … ou autres n’est malheureusement pas une priorité ou n’apparaît pas forcément dans les programmes.

On tend souvent à justement vouloir plaire aux majorités, ménager leurs croyances et orientations. On ne veut pas choquer en essayant de plaire à tout le monde parfois au détriment de nos convictions. Tout tourne autour de calculs électoraux. Ceci dit, nous avons également vu des partis politiques ou disons des acteurs politiques s’exprimer sur la question et la défendre. Je suis fière d’appartenir à un parti sensible aux droits des minorités quelles qu’elles soient et espère que cette prise de conscience, que cette tolérance se développeront davantage dans la sphère politique notamment au sein de la nouvelle génération de politiciens.

Certaines décisions ou réformes qui, peuvent paraître ou être impopulaires ou à risque, doivent être prises par des décideurs assumant pleinement leur rôle. C’est à eux d’influencer et de guider l’opinion publique et non l’inverse.

Comment voyez-vous l’évolution de la cause LGBT en Tunisie ?

Je pense que le fait d’en parler de plus en plus ouvertement en société et de voir qu’il y a des associations qui défendent leur droits est un très bon signe. Le but est aujourd’hui de garantir les mêmes droits et libertés pour tous les citoyens, d’arrêter les persécutions faites à l’encontre de cette communauté, de stigmatiser les violations des libertés et droits fondamentaux.

Cela nous mènera t-il comme d’autres pays à franchir d’autres étapes ?

Nous n’irons pas jusqu’a réclamer d’autres droits comme dans d’autres pays développés (mariage pour tous, adoption etc .). Nous restons conscients de la nature de notre société et son caractère conservateur et respectons justement les sensibilités et croyances des uns et des autres. Il est primordial d’arrêter ces violations des droits humains au nom de cet article 230 qui date de 1913.

La dépénalisation de la consommation du cannabis fait son petit bout de chemin en Tunisie. Quel en est votre regard ?

J’ai également activement participé aux discussions de ratification de la fameuse loi 52. J’ai même été à la prison de Borj El Ameri pour rencontrer et discuter avec des jeunes détenus pour consommation, mais également des dealers pour mieux cerner le sujet. Au sein de mon parti nous avons également organisé des cercles d’écoute dans les régions avec les jeunes par rapport à cette thématique. Dimanche dernier, j’ai assisté à une table ronde organisée par le COLEC à cet effet.

La peine de privation de liberté pour les consommateurs n’a pas éradiqué le fléau

Je suis persuadée que la peine d’emprisonnement ne résoudra jamais le problème, surtout lorsqu’on voit le taux de récidive. Nous avons appelé à mettre en place des peines de substitution telles que des travaux d’intérêt général, de la sensibilisation, etc… Il y a aussi la problématique de la contrebande et du commerce parallèle qui arrivent bien dans toutes nos villes, nos écoles et nos quartiers à travers des revendeurs et des grands circuits de contrebandiers qu’il va falloir identifier.

Or, si ce secteur était réglementé et contrôlé par l’Etat, il pourrait mettre fin à ce commerce parallèle, le réglementer, en tirer profit et surtout en contrôler la qualité et la provenance. L’Etat a l’obligation de protéger ses citoyens et leurs intérêts. Ce sujet peut et doit être débattu non pas pour encourager les citoyens et surtout les jeunes à consommer mais justement pour contrôler et rationaliser cette consommation.

La case prison s’avère non seulement inutile mais aussi nuisible à l’avenir, à l’insertion sociale des jeunes détenus et coûteuse (rappelons qu’un détenu coûte à l’Etat aujourd’hui entre 35 et 40 dinars par jour ).

Le mandat touche à sa fin avec une image très égratignée des députés. Que faut-il espérer d’une nouvelle législature ?

Oui malheureusement, la mauvaise image de certains députés entache la réputation de toute l’Assemblée bien que des membres actifs et respectables y siègent également. Pour la prochaine législature, il est primordial de revoir la communication de l’Assemblée, son organisation, son règlement intérieur pour qu’elle soit plus efficace afin de réduire le nombre des absences, des incidents et des débordements de tout genre auxquels nous avons pu assister. Ils sont en grande partie dus à une mauvaise gestion de l’Assemblée.

Nous sommes certes en apprentissage démocratique mais nous devons être capables de tirer les bonnes leçons des erreurs du passé. Le rôle des partis politiques est également important surtout lors du choix des candidats, ils sont également censés arrêter leurs choix sur des personnes valables, compétentes, conscientes de la tâche qu’elles auront à accomplir au sein de l’hémicycle et en dehors. La jeunesse tunisienne a vomi la chose politique.

Vous êtes parmi les plus jeunes députés porteuse de beaucoup d’espoir. Quel a été votre apport durant votre mandat pour cette jeunesse désemparée ?

L’essence même de mon investissement dans la vie politique et de mon retour en Tunisie, était de redonner espoir à cette jeunesse et à l’inciter à s’impliquer dans la vie politique si elle désire réellement la changer. Du sang nouveau doit être injecté dans la classe politique actuelle. On peut toujours réussir même si on est jeune (et femme dans mon cas), on peut faire de la politique en étant honnête, droit et ayant des convictions.

J’essaye d’être toujours en contact avec les jeunes de tout bord. Je discute avec eux, je les écoute surtout. Je pense qu’il est plus facile pour eux de débattre avec des gens qui leur ressemblent en essayant toujours de les convaincre de ne pas rester isolés, de ne pas avoir peur de s’exprimer, d’être une force de proposition. Je réponds présente à toutes les invitations que je reçois.

Je fais toujours en sorte de les sensibiliser et surtout de les responsabiliser quant à leur rôle dans la vie publique. Ils ne vont pas tous s’engager et être actifs bien évidemment mais le plus important pour moi, c’est qu’ils soient conscients de leurs rôles, de leurs capacités, qu’ils aient confiance en eux. Il y a deux choses que je leur répète sans cesse : soyez le changement que vous voulez voir dans le monde, soyez acteurs et non spectateurs de votre propre destinée (Gandhi)

Machrou Tounès ne décolle pas dans les sondages. Quelles en sont les principales causes et comment votre parti envisage t-il l’avenir ?

Machrou Tounes est un parti qui a été créé en juillet 2016. Il a passé presque deux années à mettre en place ses structures internes à l’échelle nationale, régionale et locale par voie de démocratie participative. Nous avons par conséquent, organisé des élections à tous les niveaux, ce qui n’est pas chose donnée à tous les partis dont on voit la majorité aujourd’hui incapable même de tenir un congrès.

Cette construction interne a pris beaucoup de temps mais a permis au parti d’avoir des bases solides, de bien penser son programme et ses orientations majeures. Nous sommes aujourd’hui le seul parti à avoir son propre think tank qui a des filiales dans toutes les régions travaillant justement sur le programme du parti notamment en termes de développement régional et programmes.

Il a organisé justement le 5 avril des conférences simultanées à Tozeur, Bizerte, Gafsa , Sidi Bouzid et Sfax autour de cette problématique. D’autres suivront dans toutes les villes. Nous sommes le seul parti a avoir un centre culturel qui travaille avec un grand nombre d’artistes et penseurs sur la forme du secteur culturel en Tunisie. Nous pensons que la culture est un axe de développement important. Nous somme un parti qui travaille sur le terrain avec des activités dans toutes les régions qui vont des grands meetings populaires aux tous petits cercles d’écoute dans les villages.

Nous sommes connectés à la réalité et aux besoins des citoyens, car nous effectuons un travail de fond. Notre groupe parlementaire est l’un des plus grands groupes, les plus actifs, sérieux et assidus de l’Assemblée. Les sondages ne nous importent pas beaucoup car nous savons ce que nous valons sur le terrain. Nous savons très bien comment ils sont réalisés et que malheureusement les sondages en Tunisie ne reflètent pas fidèlement ce que pense l’opinion publique. Ils sont faits pour l’influence.

Ceci dit comme je l’avais mentionné pour l’image de l’Assemblée, les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent pas grand monde. Cela s’applique aussi à nos médias qui ne couvrent pas toujours les activités et démarcation du parti Machrou Tounes. Comme nous le savons, les médias contribuent à donner plus de visibilité. Ceci dit, nous ne sommes pas découragés et sommes déterminés à continuer le travail.

Quant au futur, notre parti a toujours appelé au rassemblement des forces politiques et vives appartenant à la même famille. Nous avons depuis 2016 fait beaucoup de tentatives dans ce sens. Actuellement nous travaillons sur une coalition électorale avec le nouveau parti Tahya Tounes dont les détails seront annoncés prochainement dès la fin de nos pourparlers. Nous restons bien entendu ouverts à tous nos amis de la famille progressiste qui croit comme nous à la nécessité du travail commun.

Nous considérons qu’à la lumière du régime politique actuel, la Tunisie a besoin d’une équipe de dirigeants capable de travailler en toute homogénéité sur la base d’une vision et d’un programme clairs capables de redresser l’économie du pays afin de redonner à la Tunisie la place qu’elle mérite.

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