Culture

Jésus, le prophète coranisé

Un sujet a été traité par Hassen Chahdi, chercheur à la chaire d’histoire du Coran au Collège de France, nous parait très opportun d’en faire l’écho. Il décrypte l’importance de la figure de Jésus dans les textes sacrés de l’Islam où tout semble opposer les figures prophétiques de Jésus et Mohammed.

Le premier est un juif errant qui meurt vers 33 ans, le second est un homme riche, issu d’une tribu arabe prestigieuse. Il assiste de son vivant à la réussite de sa prophétie. La prédication de Jésus aurait duré trois ans, celle de Mohamed vingt trois. L’auteur soutient que l’on peut considérer que la révélation coranique entérine l’échec de la prophétie de Jésus. Mais que savons-nous des objectifs de sa mission pour conclure à cet échec ? Au bout du compte, les juifs attendent le retour du Messie, les chrétiens celui de Jésus et les musulmans attendent le Mahdi, qui peut être assimilé à Jésus. Dans le Hadith de « l’intercession », Mohammed décrit le moment où tous les peuples iront voir Adam en l’implorant : « Nous avons péché. Intercède en notre faveur » (auprès de Dieu). Adam répond en substance : « Moi aussi, j’ai péché. Allez voir Noé. ».

Successivement, chacun des prophètes Noé, Abraham, Moïse…- concède une faute. Pourtant, quand les peuples se présentent devant Jésus, Mohammed ne lui attribue aucun péché. Le Jésus de l’islam est immaculé… Il existe une certaine continuité entre lui et Mohammed. La tradition musulmane rapporte que le Prophète aurait ordonné la destruction des idoles à la Mecque, à l’exception de celles de Jésus et de Marie. Elle relate également qu’au jugement dernier, le prophète de l’islam demande à Dieu d’épargner ses compagnons de la première heure. Il s’entend répondre : « Ils n’ont cessé d’être des apostats depuis que tu les as quittés. ». Mohammed poursuit : « alors, je dirai comme le serviteur pieux de Dieu, Jésus, fils de Marie : J’étais leur témoin tant que je fus parmi eux. Et tu m’eus recouvré, c’est Toi qui fus leur surveillant puisque c’est Toi qui de toutes chose es Témoin(…). Si tu leur pardonnes, n’es-tu pas le Tout-Puissant, le Sage ? ». Pour cette requête capitale, Mohammed cite donc Jésus et se réfère à sa capacité de pardon. C’est un symbole fort.

Jésus est souvent présent et évoqué dans le Coran et dans la tradition islamique. Il est mentionné à 35 reprises dans une dizaine de sourates. Il apparaît 16 fois sous le nom d’ Issa ibn Meryem,  Jésus, fils de Marie. Il est également désigné à 11 reprises comme El Masih, le Messie. Il occupe aussi une place importante dans les hadiths, la compilation des paroles et gestes attribués au prophète Mohammed ou à ses compagnons. Dans le Coran, Jésus est également dénommé tour à tour serviteurmessager ou verbe de Dieu. Il semble qu’un qualificatif particulier lui soit attribué pour chaque situation. Le terme Messie  renvoie à ses origines hébraïques. Celui d’Abdullah, serviteur, ou esclave d’Allah, laisse entendre que Jésus n’est pas le fils de Dieu.

Dans la sourate 3, il est encore désigné comme la parole de Dieu. On peut interpréter cela de deux manières. Il est le verbe de Dieu créateur : « Sois ! », et… il « fut ». Jésus est également un prophète qui transmet la parole divine. Enfin, le Coran annonce que Jésus est un « signe de Dieu », un miracle, par sa naissance et par ce qu’il accomplira, indissociable de Marie sa mère qui est mentionnée plus souvent que Jésus dans le Coran. La sourate 19 porte d’ailleurs son nom et elle est l’unique personnage féminin désigné dans le texte par son propre prénom. Sa forte présence constitue une manière indirecte de réfuter un point central du christianisme : Jésus n’est pas le fils de Dieu, mais un prophète de nature humaine. Le Coran ne fait mention d’aucun époux de Marie. On n’en relève la présence que dans les livres d’exégèse. Tabari (V.838-923), historien et célèbre commentateur du Coran, mentionne le nom de Joseph, laissant penser qu’il est bien l’époux de Marie, tout en attribuant à Jésus une naissance miraculeuse.

Dans la traduction juive, comme celle arabe, la filiation se fait par le père. Un enfant sans père reconnu est une anormalité. Mais dans ce cas précis, celui du prophète Jésus, le Coran explique qu’il n’y a rien de très extraordinaire : avant lui, Adam (le premier prophète dans l’islam) a été crée sans père ni mère, d’une poignée d’argile.

Les principaux événements relatés dans le Coran, sont la naissance de Jésus et sa crucifixion. Mais nous ne disposons que de peu d’informations. C’est d’ailleurs pour cela que les exégètes du Coran prendront comme source les récits bibliques, qu’ils nomment « récits israélites ». La sourate 19 relate que Marie s’éloigne de sa famille et se couche sous un palmier. L’archange Gabriel lui apparaît sous une apparence humaine. Il dirige le souffle de Dieu vers ses parties intimes. Cela reste assez vague chez les commentateurs. Marie accouche et une voix lui parle, venant du « dessous » : « Prends quelques dattes sur la branche » (du palmier). Les avis divergent selon la lecture qui est faite de ces versets. Pour certains, c’est Jésus nouveau né qui lui parle. Pour d’autres, c’est l’archange Gabriel qui s’adresse à elle.

Comme dans le cas d’autres prophètes, le Coran ne traite pas l’histoire de Jésus en une fois. Un même épisode peut être évoqué à plusieurs reprises, avec quelques détails de plus ou de moins. Est-ce que cela correspond à une évolution du texte coranique ? « Dans nos recherches, indique l’auteur,  on fait appel à la codicologie, c’est-à-dire l’étude des manuscrits reliés en codex pour  retrouver le texte originel et voir s’il y a eu des ajouts, des retraits, une sorte de polissage du texte.  A-t-il évolué durant le temps de la prophétie, ou juste après ?».

Une contradiction fondamentale..

Les versets 157 et 158 de la sourate 4 réfutent totalement l’épisode de la crucifixion. A propos des juifs, ces versets disent en substance : «  Leurs propos qui consistent à dire qu’ils ont tué le fils de Marie… ». Cela laisse penser que c’était leur souhait, mais qu’ils n’y sont pas parvenus. Ensuite, on trouve une affirmation «  Ils ne l’ont point tué, ni crucifié. ». Autrement dit, les juifs ont cru le tuer, mais ils ont été le jouet d’une illusion divine. Certains exégètes coraniques ont expliqué qu’un sosie avait pu être substitué à Jésus sur la croix, tandis que Dieu élevait ce dernier auprès de lui. L’enjeu autour de la crucifixion est capital : c’est le point définitif de séparation entre l’Islam et le christianisme.

En ce qui concerne les juifs, cela rejoint l’accusation de l’apôtre Paul contre les « israélites » qui  « ont mis à mort le seigneur Jésus ». La sourate 2  du Coran affirme aussi qu’ils ont tué les prophètes. Pour ce qui est du christianisme, la réfutation est claire : s’il n’y a pas de crucifixion ni de mise à mort, il n’y a pas de résurrection.

L’islam repose sur la notion essentielle du tawhid, l’unicité absolue d’Allah. Enfin, comme cité plus haut, Jésus n’a pas été crucifié. Ces préceptes distinguent fondamentalement l’islam du christianisme, grâce à un Jésus et une Marie « coranisés ». Ces points ont-ils été formulés par des groupes chrétiens et juifs en voie de conversion à l’islam au VIIe siècle ? On sait par exemple que Waraqa Ibn Nawfal, le cousin de Khadija (première épouse de Mohammed) était nazaréen (judéo-chrétien). Il lisait la Torah et le Nouveau Testament, mais il a soutenu Mohammed au moment de sa révélation. C’est sans doute sur ce type d’influences que le prophète de l’islam a illustré sa révélation avec des arguments réfutant le dogme chrétien.

La plupart des sourates évoquant Jésus datent de la période mecquoise avant l’exil à Médine et bien avant la victoire définitive de l’islam. Une question se pose cependant : le but était-il de faire de ce Jésus « coranisé », un pôle d’attraction, tout en le dissociant  du dogme chrétien ? L’auteur affirme à ce sujet, qu’il est « difficile de répondre car la chronologie des versets du Coran est complexe. Cependant, il est légitime de penser que la figure de Jésus est un argument pour attirer les chrétiens. Il en est de même avec toute la lignée prophétique juive : Moïse, Abraham, Jacob… Là encore dans le Coran, on relève des évolutions dans la manière de parler des chrétiens et des juifs. La sourate 9, en particulier, comprend des passages très violents contre les « gens du livre qui ne croient pas en Allah ». Mais d’autres passages portent un jugement positif : il y a parmi ces gens du livre des « croyants sincères » qui seront « récompensés par Dieu ».

A propos des juifs, des nazaréens et des sabéens (secte chrétienne), la sourate 2 énonce que ceux qui croient en Dieu, au jugement dernier, ne seront point apeurés  et point attristés. D’après la tradition, un juif ou un chrétien qui se convertit reçoit une double récompense : l’une parce qu’il a cru dans le message de Moïse ou de Jésus, l’autre parce qu’il a cru en celui de Mohammed. Mais un doute subsiste autour de ces premiers convertis à l’islam : leur demandait-on de croire en la prophétie de Mohammed –comme à celle de tous les autres prophètes antérieurs- ou leur demandait-on expressément de suivre sa loi ? Certains hadiths soulignent que Mohammed recommandait d’être bienveillant à l’égard des coptes. C’est assez significatif par rapport à la situation d’aujourd’hui : on voit bien que Daesh ou d’autres mouvements ne veulent retenir que les passages violents du texte et occultent complètement ceux qui appellent à l’ouverture…»

Jésus du Coran s’efface t’il devant Mohammed et annonce sa venue ?

A ce propos, l’auteur affirme que « dans la sourate 61, Jésus énonce « la bonne nouvelle d’un messager qui viendra après lui. Son nom sera Ahmad. ». Cela peut poser problème, puisque le prophète s’appelle Mohammed. Ahmed signifie « Je loue », au sens de la louange. Mohammed est celui qui est digne de louanges. Des hadiths concilient ces deux noms. On attribue au prophète ce propos : « Je suis celui qui loue le plus le Seigneur et je suis aussi celui qui est digne d’être loué ».

Les hadiths prêtent à Jésus un rôle essentiel dans l’eschatologie musulmane. Son retour sur terre annonce la fin des temps en faisant triompher l’islam. La sourate 43 mentionne un fait important. Jésus est désigné comme étant l’un des « signes de l’heure », celle du jugement dernier. Mais là encore, les avis des commentateurs divergent. Une autre lecture syntaxique de ces versets fait du Coran lui-même ce « signe de l’heure ». Cela dit, la majorité des commentateurs s’accordent pour dire que c’est bien Jésus qui est désigné ainsi. En dehors de ce passage de la sourate 43, le Coran n’annonce nulle part le retour de Jésus sur terre. En revanche, la traduction compile des récits attribués au Prophète ou à certains de ses compagnons qui mentionnent ce retour.

Quand Jésus revient, il est musulman, il brise la croix et terrasse le Dajjal (le menteur), l’antéchrist. Puis il juge les hommes selon la loi de l’islam, condamnant les juifs et les chrétiens. Curieusement, il semble presque éclipser Mohammed à ce moment. Or, suivant l’orthodoxie musulmane, il n’y a plus de prophète après Mohammed. Pourtant Jésus revient, un peu comme s’il avait le dernier mot. Mais suivant la tradition, un autre personnage arrive à la fin des temps : le Mahdi. Certains courants musulmans sunnites pensent que ce descendant « bien guidé » du prophète doit rétablir la justice sur terre et combattre aux côté de Jésus. D’autres courants sunnites affirment : « Il n’y a pas de Mahdi, si ce n’est Issa Ibn Meryem : Jésus. ». C’est assez troublant.

Pour les  chiites, le Mahdi est un descendant du Prophète, l’imam caché, « occulté », qui arrive et prépare le retour de Jésus. Là encore c’est bien ce dernier qui va vaincre l’Antéchrist. Toutes ces divergences théologiques correspondent à des confrontations idéologiques et politiques pour la prise du pouvoir lors de l’expansion de l’islam au VIIe et VIIIe siècles.

On peut supposer que les traditions musulmanes relatives à l’attente du retour de Jésus sur terre sont inspirées des traditions juives et chrétiennes : l’attente du retour du Messie chez les juifs ou la parousie (seconde venue du Christ pour établir le royaume de Dieu sur terre) des chrétiens. Il est également possible que la figure de Mahdi soit venue contrebalancer celle de Jésus dans l’islam tout en s’en inspirant.

Avec L’Express

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