Culture

Ivresse, par Fourat Hmida

Avais-je mal agi ? Suis-je le diable ? Ces peines, ces douleurs, en suis-je l’auteur ? Serai-je mon propre meurtrier ? Dieu m’accorda le privilège d’être maître de mon existence, alors pourquoi ne pas en être le dramaturge ?

Toutes ces questions, ces incertitudes, ces blâmes traversent mes pensées et s’y plantent telles des balles de plomb, pas pour me finir, ni me torturer mais pour assoupir la terrible envie du bon dieu, se trouvant incapable face à ma mise à mort, cherche à m’en faire le seul et unique auteur.

Résister fut mon choix, je me mourrai certes, mais d’abord j’irai noyer mon âme dans son étendue perdition de tabac et d’ivresse. Mes pas lents et alourdis par mes peines me guidèrent vers un coin, celui des âmes damnées de Baudelaire et des cœurs trucidés de Damien, un coin où la fée verte de l’absinthe et son diable bleu brillaient de loin à la lueur d’un joyau, guidant mes yeux perdus dans leur propre noirceur, vers l’immaculé et le divin de l’ivresse, cette sorte de savoir qu’on acquière, et qu’on déclare haut et fort à la foule, assoiffée de proses et de poésie, aux amours, dans des lettres embaumées d’effluve et de parfum et à la mort dans des flacons de cyanure, ce délicieux poison qui tracera ma mort et brisera mes armures.

Me voilà assis, la chaise grinçait, hurlant le poids de mes peines, pleurant le temps qui a fait d’elle le support de mes longues années de perdition, de damnation, des années où ma seule envie de vivre résidait en ma mort. Dédaigné par la société et incapable face à la bêtise humaine, j’atterris dans ce bar, sur cette chaise.. pauvre chaise.

Accoudé au comptoir, mon verre, censé m’enivrer, me regardait d’un air mélancolique, s’enivrant lui-même des larmes que je versais. Mes yeux un peu fanés roupillaient dans la salle, dans l’espoir de trouver un acolyte qui aurait l’élégance de m’accompagner dans mon dernier voyage, mon dernier séjour parmi les morts, ma dernière escale au cimetière, un condisciple qui aurait la patience d’écouter mon cœur cracher ses idées folles et ses pensées un peu froissées.

Elle était juste là ; assise au fond de la salle, avachie sur son verre, aussi meurtrie que moi, dévorée et malmenée par la cruauté humaine. « Va, réunis le peu de courage qui te reste, et erre vers elle, parle lui de tes remords, confie-lui tes douleurs les plus tranchantes, offre-lui un verre de détresse et une cigarette de désarroi. Elle te regardera, elle t’écoutera, elle te bercera de mots légers mais découpants, t’ancrera du regard, cherchant dans tes yeux la lueur qui éveillera sa passion. Et sur un éclat d’ardeur, partagez vos souffrances, épousez vos rêves. Enivrez vous de vin, existez de poésies et mourrez d’Amour. »

je m’avançais vers elle guidé par je ne sais quelle envie de me meurtrir ; étouffé par ses lèvres et égorgé par ses griffes, ou peut être.. amoureux d’elle. Aimant la mort je semble fou, mais cette mort-là, ne pouvait qu’être vie . « Vis la, fonce ne recule point, aime-la, transe, déguste son venin ». Je m’assis près d’elle, la chaise pleurait toujours l’immensité de mon fardeau, elle aussi pleurait de supplice, de tourments, d’amants à la con ; elle me pleurait moi, m’implorant un verre de vin, et moi, moi qui me détestais, je l’aimais elle qui cherchait à m’aimer moi. Elle ne parlait pas, et pourtant mille mots et textes virent lumière dans son regard.

Je ne parlais pas non plus, car mon cœur, vieil ami des océans, préférait naviguer sans voiles ni horizons sur les mers désertées de ses larmes, se vidant de son sang, ce cœur où périssaient mes tristes pensées, sans triste partage ni triste conflit, sans voir le jour ni même la triste nuit. Et par une nuit d’automne moins monotone que moi, le temps passait vite me souriant de loin, emportant avec lui ma bien aimée « silence », qui le monde à ses bras, pour quelques instants infinis, dans l’infini de son âme, fut amour et aisance. Je naquis à nouveau, d’ivresse, de ma dame…

Fourat Hmida

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