Billet d'humeur

Ira-t-on vers un black bloc anti Aleca ?

Le quatrième round des négociations tuniso-européennes autour de l’ALECA, soulève en ce moment, un tollé dans les milieux politiques, les médias et dans la rue : ce 1er Mai, au chant italien des Partisans, avenue Bourguiba, une manifestation des organisations de la société civile, des droits humains, du Forum des droits économiques et sociaux et des syndicalistes ainsi que de petites formations spécifiques contre l’ALECA dont un « Bloc ALECA » poussait un cri de guerre contre cet accord de libre échange complet et approfondi qui devrait être ratifié entre le gouvernement tunisien et l’Union européenne au cours de cette année.

Je rappelle pour ceux qui l’ignorent encore, que cet accord serait dévastateur pour l’économie tunisienne. Trois économistes d’un Think Tank autrichien viennent de produire une analyse qui évalue une perte du PIB tunisien entre 0.5 et 1.5 % si cet accord devait être appliqué. Il détruirait particulièrement d’immenses pans de l’agriculture tunisienne fondée essentiellement sur de petites ou à peine moyennes exploitations, très peu compétitives et certainement pas aux normes actuelles de l’agriculture européenne.

Celle-ci malgré une propension à devenir plus écologique dans ses pratiques et ses intrants, demeure une agriculture intensive, surproductive, soutenue à fond par les subventions de l’UE et tellement débordante qu’elle est encouragée à se transformer parfois en agriculture paysagère et en tout cas, à se chercher de nouveaux marchés. Du côté tunisien, malgré quelques productions difficilement exportables car peu au look et au goût du jour en Europe, seule véritablement l’huile d’olive, particulièrement l’huile biologique, couverte de médailles à l’étranger, tire son épingle du jeu bien qu’elle soit soumise à des quotas d’exportation en Europe qui préservent ainsi les productions continentales, particulièrement l’huile italienne. De ce point de vue, l’ouverture du marché européen par l’ALECA encouragerait les exportations tunisiennes.

L’industrie pharmaceutique tunisienne pourrait être également ruinée par ces accords car une nouvelle charte de la propriété intellectuelle rallonge les délais de rétention des brevets d’invention de nouvelles molécules avant que l’exploitation de ces dernières ne tombe dans le domaine publique. Or, l’industrie pharmaceutique tunisienne se limite pour l’essentiel à la fabrication de médicaments génériques qui recueillent à l’étranger, les autorisations de mise sur le marché et qui sont bien accueillis par les sécurités sociales. En retardant cette production, non seulement les entreprises pharmaceutiques tunisiennes pourraient perdre ces marchés mais la demande locale tunisienne en médicaments serait alors tributaire des molécules étrangères d’origine, beaucoup plus coûteuses que les médicaments génériques.

Jeudi 2 Mai, au cours de l’émission Les invités de marque, sur RTCI, en porte-parole des entreprises pharmaceutiques tunisiennes, Imen Masmoudi exprimait leur grande crainte et avançait que jusqu’à présent, la Tunisie ne s’était pas intéressée à participer à des accords de libre-échange entre Etats africains, accords inspirés par le président rouandais Paul Kagame alors que jusqu’ici, les produits pharmaceutiques tunisiens trouvent un bon accueil en Afrique bien qu’ils s’y commercialisent favorablement, en dehors de tout traité.

Les services aussi pourraient être pénalisés. Néanmoins du côté des TIC, il se dit que l’ingénierie tunisienne très inventive pourrait trouver son compte dans cette ouverture aux marchés européens. Mais les startup tunisiennes encore très fragiles, ne seront-elles pas tout bonnement avalées par de grands groupes étrangers dans des opérations d’acquisition. Les services bancaires sont pour le moment, préservés de ces accords alors que précisément, leur gouvernance opaque pourrait être clarifiée du fait d’une mise aux normes européennes des exigences de transparence.

D’une façon générale tout de même, cette homologation serait bénéfique pour l’économie tunisienne naviguant souvent dans un grand flou des règles et dans une gestion approximative mais cela, à la condition qu’un délai soit accordé à sa mise à niveau et surtout à la condition que des fonds structurels de l’UE viennent aider cette adaptation aux contraintes de la compétitivité européenne. D’autres problèmes plus complexes relatifs à la réglementation du change rendent encore plus difficile cette adaptation.

Cependant Walid Belhadj Amor, secrétaire général adjoint de l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprise, dans la même émission de RTCI, reconnaissait que certains segments de l’économie tunisienne pourraient trouver avantage à ces accords mais qu’il ne s’agissait pas de les offrir en « corbeille de mariée » selon son expression, lors d’une signature de l’ALECA qui laisserait pour ainsi dire, le reste de la famille économique tunisienne sur le carreau, particulièrement démunie. Le même intervenant met en cause la commission tunisienne qui traite actuellement de l’ALECA avec les représentants de l’UE sans en avoir, selon l’expression de l’économiste Skander Wnaies, « le calibre », c’est-à-dire la dimension d’expertise et la solidité du travail préalable.

Walid Belhadj Amor soulignait en particulier toujours sur les ondes de RTCI, qu’un des interlocuteurs tunisiens se trouve être membre du Conseil d’analyses financières présidé depuis deux ans par Afif Chalbi lequel -précisait Walid Belhadj Amor- fut en 1995, un des plus fervents acteurs de l’engagement dans les accords de libre échange entre la Tunisie et l’UE. C’est vrai, Afif Calbi qui fut PDG de l’API puis ministre de l’industrie et de l’énergie sous l’ancien régime jusqu’à la Révolution, était particulièrement acquis aux accords de libre échange qui concernaient alors la production industrielle. On sait depuis que du fait de ces premiers accords, un tiers de la production industrielle tunisienne fut coulé, qu’un tiers a du mal à sortir la tête de l’eau (cas du textile) et que seulement un tiers s’en tire à bon compte et cela d’autant plus que les subventions allouées au secteur industriel tunisien pour sa mise à niveau furent selon des économistes, distribuées de manière discrétionnaire.

D’ailleurs, une histoire de l’économie tunisienne reste à produire pour qu’une distinction soit faite entre de grosses fortunes entrepreneuriales gonflées à l’ombre de l’oligarchie de l’ancien régime d’une part et d’autre part, les véritables et méritants capitaines d’industrie tunisiens. Il reste que globalement, ces accords sont destinés à permettre une meilleure intégration de la Tunisie dans la mondialisation capitaliste. Et donc, la réponse vient de la protestation anti-libérale et des luttes sociales.

Particulièrement une internationale anticapitaliste mise en réseau sous l’appellation et sous l’uniforme des Black Bloc radicalise la contestation sociale. Depuis quelques années, ces Black Bloc se distinguent dans une opposition violente aux rencontres des G7, G8, etc… c’est-à-dire la coalition des gouvernances libérales. Depuis quelques mois, ces mêmes Black Bloc sont à la manœuvre et désormais à l’avant-garde des Gilets jaunes en France où ils apportent une réponse brutale et sans concessions à « l’art d’être français » selon Emmanuel Macron c’est-à-dire à cette manière dont le président des très riches, le visage avenant au regard clair de la finance française, décline l’art d’être bavard et de se moquer du monde des invisibles et des nouveaux pauvres.

Est-ce que j’interprète mal en lisant le nom d’une formation Block ALECA en protestation avenue Bourguiba ce 1er Mai ? N’y-a-t-il pas là une jonction avec l’internationale Black Bloc, que j’ai déjà vue à l’œuvre à Tunis après l’assassinat de Chokri Belaîd ? Ce type de mouvement en ces temps de désespérance populaire peut attiser la surchauffe protestataire. La ratification de l’ALECA pourrait mettre le feu aux poudres. Alors, ce serait aussi Chahed Ciao.

Nadia Omrane

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