Billet d'humeur

InstaGramme, pèse ton bonheur

Par Mohamed Ali Dhraief, étudiant en informatique

Olivier se leva de sa sieste quotidienne avec un sourire au coin des lèvres. On était mercredi, et comme il était de coutume, il allait se rendre aux bars avec ses trois meilleurs amis. Cinq ans, auparavant, cette sortie était une tradition, mais dû à ses voyages professionnels, cette tradition avait pris fin, mais ils s’étaient promis que ce n’était que partie remise.

Pris d’une désinvolture enfantine, il mit sa musique, enfila sa chemise préférée en dansant de ses pas insouciants. Ce soir, il embarquait dans une escapade d’une soirée en quête d’une couleur insouciante qui l’identifiait tant autrefois, à la recherche d’un trait festif qu’il avait perdu entre les dédains du temps. Il espérait retrouver entre les tables hautes le tableau qui dessinait son identité. Il prit alors les clefs de la voiture et son téléphone, et se dirige vers le bar.

Il arriva en dernier et trouva Tom, Emilie et Anne en train de l’attendre. Tom le taquina sur sa ponctualité approximative, mais Olivier lui répondit qu’à ce rythme, le stress le tuera avant que toute la nicotine qu’il fumait ait le temps d’agir. Le début de soirée était fidèle à sa mémoire, et Olivier en était rassuré. En effet, cette routine lui avait manqué et ce confort, dont il appréciait chaque moment, se présentait comme une alternative aux journées un peu trop mouvementées qu’il enchaînait.

Néanmoins, deux verres plus tard, il se retrouva en train de « scroller » sur son téléphone. Comment en est-il arrivé là ? Cette question surgit de nulle part, mit fin à son état d’inconscience et l’amena face à ce constat horrifiant. Face à cette interrogation innocente, tout le monde était coupable, mais personne n’était conscient du crime.

Un restaurant, deux plats et dix photos à « instagrammer ». Une sortie, trois potes, et cinq nouvelles story. Un verre, peu de rire mais plein de likes : voilà le résumé de sa soirée jusque-là. Cela était une claque pour Olivier et il se rendit compte qu’il était étranger dans sa propre clique et que cela était à cause des clics d’Instagram. Sous le joug d’une nostalgie pressante, il laissa ses pensées errer dans les recoins de sa mémoire à la recherche d’une ère où Internet n’était que science-fiction. Son imagination, humble serviteur, l’amena dans une époque où lorsqu’on s’ennuyait, au lieu de balancer son index de bas vers le haut, on se tournait les pouces.

En effet, pour se défaire de cette étrange situation d’étranger, son inconscient lui dessina à coup de crayon des traits gracieux et mélancoliques d’une réalité autre. Et le voilà déambuler dans ce monde parallèle marchant entre les hommes qui circulaient d’une démarche fière droite pour montrer la virilité. Il se rappela que sans Instagram, le mouvement MeToo n’aurait pas vu le jour, l’industrie hollywoodienne serait tout aussi lugubre et l’expression BalanceTonPorc n’existerait que dans le jargon des bouchers. Il se rendit compte que nos clics ont le pouvoir de partager, de mouvoir et promouvoir. En effet, ce monde, dépourvu de couleur, rendait au commun des mortels impossible de partager leurs vraies couleurs.

Dans cette rêverie où il s’était perdu, les couleurs n’étaient pas présentes. Dans ce mirage où il tentait de se retrouver, la course aux likes, non plus, n’était de mise. Certes, une ambition sauvage et innée amenait les uns à se comparer aux autres farouchement de par leurs accomplissements. Néanmoins, cette envie de se comparer se trouvait être loin d’être aussi vicieuse, aussi omniprésente et surtout moins quantifiable qu’au restaurant.

Il se rendit compte que ces chiffres qu’on appelle like, maudit sont-ils, créaient une illusion, une fausse certitude qui implicitement nous poussait à imaginer que plus de likes signifie plus d’amis, donc plus d’amour. Un sophisme maquillé qui poussa l’humanité, consciemment ou inconsciemment, à chasser un certain amour : celui de la foule. Mais, cet amour piétina sur un amour certain : notre amour-propre.

Simple mais tellement nocif, ce nouveau paradigme social transforma la satisfaction en un luxe que rares sont ceux qui peuvent se l’offrir. Simple mais tellement diviseur, ce paradigme créa un faussé et donna naissance à deux classes sociales nouvelles : les likés et les moins likés. Les likés, tel une noblesse contemporaine, prônent leur notoriété mais pleurent leur solitude. Quant aux moins likés, admiratifs et hypnotisés, idolâtrent non pas les likés mais l’image présentée, leur enviant la fausse quantité d’un amour souvent faux et jaloux qu’ils reçoivent. Certains ne se reconnaissent plus, affaiblis par la claustration et aspirés par ce cercle vicieux, d’autres compensent ce mal être en partageant encore plus par peur de paraître fragile.

« Tant de likes, mais peu d’amour », voici la devise du souk chaotique qu’on appelle réalité. Chaque matin, nombreux sont ceux qui y passent, pèsent leur succès en like en espérant atteindre un seuil qui s’élève avec la notoriété qu’ils se créent aussi rapidement que la suffisance s’éloigne de nous. Voilà comment nous nous sommes créés une unité de mesure, une unité de leurre : instaGramme. Et dans ce souk où chacun crie sa valeur en like, chaque personne devint un vendeur qui veut se vendre au mieux parce que tout est marque. Et ainsi la vie devint un marché sans foi ni loi, un marché insensé et incessant, illogique et injuste !

Tout vendeur se retrouve à tricher en rajoutant des filtres, une nécessité qui ne prouve que notre envie de distorsion de la vérité, une réalité qui transmet notre anxiété. Pis que cela, les plus affectés par cet abysse passent plus de temps à leurrer avec leurs filtres pour partager cette utopie qu’est leur vie que de profiter de l’Eldorado dont ils se vantent tant. Et entre deux scrolls, Olivier se réjouit de s’être échappé provisoirement de cette triste réalité, car, dans ce monde parallèle, l’homme est fier de ce qu’il est, de ce qu’il a accompli. Nous racontons notre réalité avec fierté et sérénité parce que la seule valeur qui compte est celle que tu te donnes à toi-même.

Et surgit, de nulle part, un moment de lucidité, et Olivier se rappela que son corps demeurait dans le restaurant, vérifia qu’il n’était parti pour longtemps déambuler dans son imagination et remarqua que tous étaient sur leur téléphone. Il n’eut le courage d’arrêter cette scène épouvantable donc son pouce continua de scroller, et ses pensées de rôder.

Dans le restaurant, Olivier prit une bonne inspiration. Il était de retour parmi les vivants et il voulait mettre fin à cette scène. Mû d’une envie de révolte mais détenue par une peur de choquer, il voulait se lancer dans un discours et dire à tous les restaurants : « Le jour où nous arrivons à distinguer la fine ligne réalité-virtualité, Instagram fera plus de bien que de mal. Que la futilité dans les réseaux sociaux prenne ses « clics » et ses claques. Bien que ce changement ne se fera pas en un claquement de doigts, vivement le jour où nous aimerons avec mots et actes et non avec des doubles clics, le jour où nos meilleures stories seront celles que nous racontons dans la joie et dans la bonne humeur et non celles qui sont les plus regardées dans les téléphones, le jour où nous chercherons notre bonheur dans nos rencontres et non dans nos messages. Que ce message puisse durer plus longtemps qu’une story ! »

Et peut-être qu’Emilie aurait enlevé son téléphone ou que Tom aurait lâché une remarque pour taquiner avec un soupçon de vérité comme il le fait si bien, mais Olivier ne saura jamais. Il n’avait trouvé en lui le courage qu’il fallait parce qu’il avait peur de perdre cette routine qui l’arrangeait tant. Au lieu, il sourit. Il se rapprocha d’Emilie. Il mit son bras sur l’épaule d’Anne qui prenait sa énième story.

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