Billet d'humeur

Il n’y a pas d’assurance sur la vie pour les pauvres. Ça leur tombe dessus

Douze bébé morts, douze femmes exploitées jusqu’à la mort, malgré l’indifférence, l’impunité et les négligences fatales répétitives … malgré les blessures, malgré l’horreur… J’ai observé cette femme venue témoigner sa douleur sur un plateau de télévision.

Malgré la disparition de sa fille, elle était là, authentique dans sa révolte silencieuse. Elle parle et avance comme elle peut devant une caméra qu’elle ignore. Elle passe ses journées à travailler à vendre son pain et gagner quatre sous. Gagner quatre sous, c’est pouvoir manger. Pouvoir survivre et parvenir à exister contre tout. C’est l’instinct de survie qui la fait aller de l’avant avec obstination malgré tout. Une femme simple qui ne peut accéder à la connaissance des politiques et des stratégies économiques sans lendemain. Elle n’est pas assez savante pour raisonner de travers… mais ce qu’elle sait, depuis toujours, c’est qu’il ne faut compter sur l’aide de personne et surtout pas des « puissants ».

Elle sait qu’il lui faut s’en sortir seule. Rester en vie pour nourrir ceux qu’elle protège avec pour seules armes, sa débrouillardise. C’est sa façon de résister en espérant être gagnante. Sa fille aînée s’est mariée avec un homme qu’elle a appris à aimer. Il est tout aussi modeste vivotant de maigres ressources. Elle aura comme sa mère trois enfants. Elle se mettra à travailler comme sa mère dans les champs. Une camionnette venait la récupérer avec beaucoup d’autres femmes dans sa condition. Sur le point de rencontre fixé, elles se bousculent dès l’aube pour réussir à monter dans la camionnette.

Les plus robustes monteront les premières. Elles resteront debout car l’arrière est trop mouillé et risque de tremper leurs modestes habits. Une diabolique astuce qui évite de prendre de la place en étant assis. A l’horizontale, il y aura encore plus de places. Le casting du plus fort terminé, le véhicule démarre enfin à toute vitesse car le temps, c’est de l’argent pour les patrons. Elles ont entre 15 et 40 ans et leurs seuls soucis c’est de travailler pour une rémunération de misère. Elles enveloppent leur tête d’un foulard vert aux fleurs rouges pour éviter le froid venteux du matin.

Les hommes parlent en donnant des ordres. Les femmes se taisent en attendant l’action du labeur! Dès l’obscure clarté elles sont déjà debout et le resteront jusqu’au coucher du soleil. Des heures et des heures de labeur jusqu’à ce qu’elles n’en peuvent plus. Sans qu’elles puissent souffler un peu, qu’il faut déjà rentrer. Le froid de la nuit commence à se faire sentir. Le foulard vert aux fleurs rouges commence à s’user mais il résiste dans un dernier combat. Elles dormiront d’un trait en rêvant à des jours meilleurs en se reposant un peu sur la verdure des prairies vertes aux fleurs rouges.

Sur le plateau de télévision, la mère digne et forte dans sa fragilité ne maudira pas l’accident mortel où les femmes aussi battantes qu’elles rendirent l’âme dans une dernière pensée sacrifiée pour ceux qu’elles chérissent. Elles sont mortes pour les faire vivre et pour continuer le combat. Le combat contre la cruelle et violence économique. Le regard vide et douloureux de la mère au foulard vert aux fleurs rouges, subit la fatalité du dramatique quotidien. Dans la normalité des choses, les parents partent avant les enfants… mais cette maman a perdu sa fille, elle aussi maman.

Elle aurait voulu de ne pas assister à ce funeste destin. Sa défunte fille n’avait pas imaginé d’autre possibilité que d’y faire son trou sans comprendre que c’est le sien qu’elle creusait. La mère devra vivre avec l’absence de sa fille sacrifiée. Un destin cruel qui a broyé, sa fille. Le soir dans son espace, la dure réalité joue comme un verre grossissant qui révèle les grands de ce monde et les pauvres gens. A-t-elle rencontré à un seul moment la possibilité d’envisager sa survie autrement? Peut-on condamner ce courage du pauvre et de l’opprimé ? Quelles seraient les solutions pour qu’elle et les enfants qui lui restent puissent vivre dans la dignité ?

« Pour les pauvres il n’y a pas d’assurance sur la vie. ça leur tombe dessus. » Ceux sur qui ça tombe, sont ceux-là qu’on appelle les pauvres. Aucune prudence ne peut les sauver ? Comment une vie prend fin quand on n’a pas encore trente cinq ans et mère de famille ? Le combat d’une jeune femme condamnée à un funeste destin. En fermant les yeux pour la dernière fois, sa pensée aura été à ses trois enfants. Qui s’occupera d’eux ? qui les protégera ? Que deviendront-ils après sa mort ? Seront élevés ensemble ? habiteront-ils là où ils ont grandi ? Résolue à assumer son rôle de mère jusqu’au bout, elle se heurta à une fin de non-recevoir : non, ce n’est pas à elle de décider du futur de ses enfants. Cette impuissance l’achève.

C’est pour laisser une trace que cette mère courage sur un plateau de télé de fortune a voulu qu’on écrive ce témoignage, pour ses enfants d’abord et aussi pour une plus forte sensibilité aux familles dans la détresse. Pour que son combat ne meure pas avec elle. Cette maman continuera le combat. Le combat d’une martyre vivante au foulard vert et aux fleurs rouges.

N.A

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