Billet d'humeur

Fadhel Abdelkefi béatifie Sidi Nabil comparé à l’abbé Pierre ! Et Zbidi met encore les pieds dans le plat !

L’establishment médiatico-financier resserre les rangs.
Toute vérité n’est pas partageable et chacun voit midi à sa porte !
Lundi soir, l’ancien ministre des Finances du gouvernement Chahed, Fadhel Abdelkefi, donnait sa propre vérité sur le plateau d’El Hiwar Ettounsi, désormais préposé au service de la propagande des bons clients, dans un entregent politico-médiatique.

J’attendais que l’establishment finisse par tirer du bois ce jeune homme d’illustre famille, bien élevé, au discours courtois et lisse, surtout propre, et dont j’ai suivi la compétence de bon élève appliqué à mettre en œuvre les politiques de réformes décidées par le FMI, l’Union européenne et autres protecteurs bienveillants de notre pays. Et voilà que je le retrouve avec plus de carrure et plus d’engagement, venu faire avant le second tour des présidentielles un vibrant plaidoyer en faveur de «Nabil » et par alliance de « Saloua », car Fadhel Abdelkefi oubliait qu’il était sur un plateau politique où l’on n’appelle pas les gens par leur seul prénom comme si l’on était dans le salon de quelques mondanités VIP, insigne maladresse qui, voulant témoigner d’une amitié sincère, ne faisait que souligner une connivence.

Je veux le dire tout de suite avant d’être accusée moi-même de cautionner l’incarcération de Nabil Karoui par une instrumentalisation politique de la justice. Sur cette affaire où je n’ai aucune compétence, je me range derrière l’interprétation de mon juriste préféré du tribunal administratif, Ahmed Souab, qui considère que c’est à l’ISIE qu’incombent la responsabilité et la faute initiales d’avoir avalisé la candidature de Nabil Karoui sans prendre en considération une somme d’infractions au code des obligations et contrats. Aujourd’hui, le candidat prisonnier concourt de sa geôle en en tirant plus de gloire que de faiblesse, contrairement à ce que pense F. Abdelkefi. Il n’empêche, ce chevalier blanc qui a déjà lavé son honneur d’une accusation fallacieuse l’ayant amené à une démission du gouvernement Chahed, s’emploie ce soir-là à blanchir celui de Nabil Karoui.

Je n’aurais peut-être pas réagi si – comble de l’imposture à mes yeux ! – F. Abdelkefi n’avait pas placé au Panthéon de la bonté absolue et de l’humanisme universel, sur un même piédestal Nabil Karoui et l’abbé Pierre. Car non content de mettre sur le même plan les charges graves pesant sur Nabil Karoui avec les petits dérapages de Jacques Chirac, lequel bénéficia en candidat à la présidence de la République française d’une pause judiciaire – mais en France les juges sont coriaces et rattrapent toujours les suspects -, F. Abdelkefi célèbre la générosité miséricordieuse de Nabil Karoui autant que celle de l’abbé Pierre ou de l’humoriste Coluche, associant dans un même projet de solidarité sociale, l’entreprise Emmaüs, les Restos du cœur et les entrepôts de Nabil Karoui.

Fadhel Abdelkéfi devrait savoir que feu Ben Ali – paix à son âme malgré tout – pratiquait le racket auprès de toutes les fortunes industrielles et commerçantes qu’il menaçait du fisc et dont la générosité contrainte alimentait le fond 26-26 contre la pauvreté !

L’abbé Pierre ne s’est jamais porté candidat à la présidence française et Coluche le fit par dérision. Par contre notre Robin des bois de Kroumirie fait de l’aumône publique la base du financement au moins symbolique de sa course vers Carthage, entreprise depuis des mois.

Ainsi lundi soir s’afficha sur le plateau d’El Hiwar, malgré toutes les déclarations de bonnes intentions, la connivence objective et les alliances d’intérêt au sein de l’establishment politico-médiatico-financier. Déjà on peut subodorer qu’un gouvernement Abdelkefi appuyé sur un pôle Qalb Tounes pourrait être mis immédiatement en place si Nabil Karoui l’emportait à l’élection présidentielle. Ce pôle pourrait être rejoint par les transfuges de Tahya Tounes, par tous les opportunistes persuadés qu’il y a toujours dans la gamelle quelque chose à grignoter. Il pourrait avoir le renfort attendu des députés de 3ich Tounsi, dirigés par la charmante sainte-nitouche Olfa Terras, de la même veine populiste.

Et voilà que Abdelkarim Zbidi met encore les pieds dans le plat. Cet homme intègre, d’un classicisme bourguibien aussi martial que désuet, ne semble décidément pas avoir un à-propos politique et peut-être devrait-il fermer ses écoutilles aux sifflotements des sirènes. Car le voilà, au risque d’aggraver le bazar général, en train de « destituer » Y. Chahed d’un gouvernement auquel il a participé trois ans, motus et bouche cousue. Il dresse la liste de ses soutiens politiques, partis ou candidats indépendants, Nidaa, Afek et tutti quanti… La manœuvre est cousue de fil blanc : il y a 10 % d’électeurs – certes un score honorable – susceptibles de rallier le possible futur président Nabil Karoui.

Ainsi donc l’establishment resserre les rangs face au péril de l’offre politique alternative : Kais Saïd est une personnalité remarquable par sa rigueur, sa modestie, sa probité, son sens du droit et particulièrement des droits à restituer au peuple. Pourtant son projet de démocratie directe est une subversion de la construction constitutionnelle de l’État tunisien moderne, comme il est d’un antiparlementarisme suspect, déroutant la trajectoire de notre transition démocratique. Ses références quelquefois empruntées à la loi charaïque sont, malgré le démenti de Kaïs Saïd, une négation des acquis civilisationnels de la Tunisie et des valeurs universelles.

Plus que tout, les partis ou les individualités qui le soutiennent, particulièrement les pages internet inquisitrices redoutables, font craindre le pire si ce gourou, mélange de Robespierre et de Saint-Just fascinant pour les jeunes, devait suivre ce mouvement de déstabilisation déclaré ultrarévolutionnaire : le peuple en ébullition veut de nouveau la révolution ! Entre ces deux candidats du second tour le choix est vite fait pour les élites tunisiennes, les citoyens et surtout les citoyennes attachés à leur mode de vie et de pensée qui structure l’identité tunisienne. Ce qui se joue dans cette compétition, c’est l’inscription de la Tunisie dans une avancée mondiale qui se déploie à pas de géant tandis que des populismes d’un autre âge veulent plomber cette marche de l’histoire. Le peuple peut porter une idée de progressisme, de justice et d’égalité mais il peut être aussi une mythologie charriant, du fait de l’ignorance, tous les archaïsmes, tous les conservatismes et parfois même l’ordure et le crime.

Pour ma part, prise entre deux écueils et ne retrouvant pas en l’un ou l’autre des candidats la reconnaissance de mes exigences, je n’irai pas voter à la présidentielle (mais il va sans dire qu’aux législatives sur Tunis 1 je donnerai ma voix entière à Besma Belaïd). Pourtant, si dans l’avenir un gouvernement Abdelkefi (ou quelqu’un qui lui ressemblerait), même sous une présidence Karoui, pouvait montrer qu’il est sincèrement engagé à traquer la corruption et l’évasion fiscale, à contrer les monopoles et à supprimer les privilèges, à veiller au bien commun et surtout à redistribuer par des lois alimentaires et des services publics d’éducation et de santé, à soutenir véritablement l’ascenseur social par une politique de l’emploi, alors mais alors seulement j’adhérerais à un tel rassemblement.

À défaut, ce que les élites dont je fais partie et tout l’establishment devrait redouter, c’est ce grondement qui monte de la Tunisie profonde et qui s’est traduit dans les urnes, le cri du peuple de gueux et d’étudiants va-nu-pieds auxquels on semble dire « retournez dans vos tanières, nous nous occuperons de votre misère », cette parole longtemps étouffée des gens d’en bas, dépossédée de tout par soixante ans de développement sélectif et discriminant, cette voix qui à travers Kaïs Saïd leur répond: « qu’avez-vous fait pourtant de bien ».

Attention à l’heure du vote, « À ceux qu’on foule aux pieds » (Victor Hugo) :

« Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité »

Nadia Omrane

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