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En Tunisie, les naufragés de Libye

« Tu as été vendu ? Alors tu vaux combien, je peux t’acheter ? » Mongi Slim a le regard chaleureux et l’humour affûté pour aborder les pires sévices de la vie. Le pharmacien, vieux routier de l’humanitaire, président bénévole du comité régional du Croissant-Rouge à Médenine, chahute affectueusement les jeunes hommes rassemblés dans la cour du centre d’accueil des migrants, après avoir pris soin de recueillir en aparté le récit de chacun d’eux.

« À force d’entendre des témoignages se répéter, on a dû admettre cette réalité : les migrants sont parfois vendus en Libye. Il y a des prisons de “marché de gros”. Mais depuis l’an dernier, nous parlions dans le vide », rappelle Mongi Slim. « Que va-t-il se passer ? », s’interroge-t-il, maintenant que la vidéo de CNN sur les ventes aux enchères de migrants a créé une onde de choc planétaire. « Nous vivons ici au rythme des convulsions de la Libye », observe-t-ilMédenine, à 110 kilomètres de la frontière, devient une destination de bout du tunnel pour les rescapés de la nuit libyenne. Alors, le petit centre de cent places rajoute des matelas au fur et à mesure des arrivées. « On a 256 personnes, ah non, 258, on m’alerte à l’instant de l’arrivée de deux Soudanais. »

Mohamed, un grand gaillard gambien de 25 ans a, lui, débarqué la veille. Il s’est enfui à toutes jambes de Zouara en Libye, près de la frontière, où il était contraint à un travail forcé de carreleur dans un hammam et enfermé dès le soir. Deux nuits de marche glaciale dans le désert avec l’obsession de gagner Médenine. Mohamed est épuisé. Il parle en détournant la tête, se contorsionne dans son corps endolori. « Ce n’est pas facile de raconter. » Mais il essaie. Il a la rage de témoigner. Un voisin de Gambie arrivé en Italie lui avait dit : « La route est sûre, elle est seulement coûteuse. »

En deux ans de Libye, Mohamed a certes rencontré des Libyens qui l’ont aidé, l’ont nourri et l’ont fait travailler. Mais il a aussi terriblement enduré, plus qu’il ne peut le dire. Il a été emprisonné cinq fois tout au long de sa route. Il a été dépouillé, battu, affamé, acculé à supplier ses parents de lui envoyer de l’argent. « Si on ne payait pas, on était frappé et privé de nourriture. On était menacé de mort. J’en ai vu beaucoup des morts. »

Deux fois, il a payé pour la traversée. Et par deux fois, les hommes d’un chef de clan prénommé Oussama ont harponné le bateau en mer et ramené ses occupants dans la prison d’Oussama à Zaouia. « C’est un cercle infernal, tu payes pour être libéré et prendre la mer, et tu es arrêté et renvoyé en prison », ajoute le Gambien.

Sortir du cercle infernal et rentrer au pays ? Mohamed y pense, mais seulement lorsqu’il pourra revenir les bras chargés « de riz, d’huile, d’oignons et de vêtements ». Un autre Mohamed, frêle Nigérien de 20 ans, sauvé des eaux le 23 novembre par l’armée tunisienne avec les 21 autres personnes sur une embarcation en péril, envisage lui aussi un retour au pays. Il ne sait même plus s’il a passé quatre ou cinq ans en Libye. « Il m’est arrivé tant de choses. »

Pour Mohamed, tout avait très mal commencé à Sabha, porte d’entrée des Subsahariens dans le sud libyen. Dans ce haut lieu du trafic de migrants, il a été kidnappé, rançonné, emprisonné. Puis il a été ballotté au gré des gangs et des milices qu’il a croisés sur son chemin. Sa route pour Tripoli s’est interrompue à Tarhouna, à 90 km de la capitale, où il a été vendu 2 000 dinars libyens et réexpédié dans le grand sud pour s’occuper du bétail dans une ferme du désert.

Six mois de travail et de mauvais traitements « pour racheter ma liberté », lâche-t-il. Il finira après plusieurs années par gagner Sabratha sur la côte ouest, l’ancienne plateforme du trafic pour la traversée de la Méditerranée. Mais au bout de trois heures en mer, le moteur du bateau s’arrête. Retour forcé à Sabratha par les miliciens et son cycle de violences et d’enfermement, jusqu’à ce que, à la faveur d’affrontements meurtriers entre armée et milices en octobre dernier, il réussisse à s’enfuir.

« Partir en Europe, ce n’était pas mon projet. » Khalid, un Marocain de 38 ans et Simon, son compatriote de cinq ans plus jeune, sont montés sous la menace des armes sur le bateau, aux côtés de Mohamed. « On nous a dit : ”Tu quittes la Libye ou tu es mort.” » Khalid avait pourtant bien commencé son travail de plâtrier pour une entreprise qui avait déjà employé des Marocains : « Mais les choses ont mal tourné. On a vu des hommes masqués, entendu des coups de feu, des Libyens s’entre-tuer. On n’a plus été payé. On nous a dit : “Ton travail paye ta traversée.” »

Khalid voulait juste gagner sa vie. Et sur le bateau, il « a vu la mort ». Tout comme Repon, Ali et Nahid, trois Bangladais de 38, 29 et 20 ans, tour à tour agents de nettoyage, vendeurs, poseurs de céramique depuis 2012, qui ont fini par fuir l’insécurité et monter à bord. « On a été tabassés et rançonnés par des hommes armés qui portaient des vêtements militaires, mais on ne sait même pas si ce sont de vrais militaires », s’interroge Ali, dorénavant déterminé à gagner l’Europe, « quitte à repasser par la Libye ».

« La Libye garde une image de pays lucratif pour travailler », confirme Reem Bouarrouj, médecin urgentiste, chargée de mission migrations au Forum tunisien des droits économiques et sociaux. « Sur les embarcations, poursuit-elle, certains ne savent même pas qu’ils vont vers l’Europe. Les milices jettent dedans les personnes dont ils veulent se débarrasser. » Comme Bella, à la détresse poignante, l’une des 156 rescapés sauvés en mai dernier des eaux tunisiennes. Juste avant qu’elle n’accouche d’une petite Christina, fruit de mois de prostitution forcée ou de viols en détention. Enceintes, les femmes deviennent indésirables.

Dans son Nigeria natal, Bella, 23 ans, avait une existence chaotique et précaire, seule au monde, sa mère étant décédée en lui donnant la vie et son père ayant été tué un peu plus tard. Une Nigériane lui fait alors miroiter un avenir meilleur au Nord, mais la vend à son arrivée à Sabha, en Libye. Bella a malgré tout choisi de garder son bébé, « ma seule famille », mais pleure toutes les nuits « pour quitter l’Afrique ».

« Toutes les femmes sont abusées. Nous avons cinq bébés issus de viols ou de prostitution forcée », témoigne l’humanitaire Mongi Slim. À Médenine, les femmes sont accueillies dans le centre du Haut-Commissariat pour les réfugiés. « Les hommes, eux, n’en parlent pas, cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas subi de violences sexuelles. Ces personnes persécutées ne sont pas éligibles à l’asile pour la plupart », poursuit Mongi Slim, qui déplore le manque de moyens.

Les quatre médecins et psychologues de Médecins sans frontières Belgique ont précipitamment quitté le centre, en protestation en août dernier à la politique européenne de blocus des eaux au large de la Libye et de renvoi des migrants sur le sol libyen. « L’Union européenne ici est totalement absente », dénonce Mongi Slim. Le centre est pourtant le réceptacle de la « catastrophe humanitaire d’une ampleur colossale », a averti le chef de l’Organisation internationale pour les migrations William Lacy Swing devant le conseil de sécurité de l’ONU.

Avec agences

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