Billet d'humeur

Elyes Fakhfakh, écoutez cette recommandation d’Esther Duflo, prix Nobel d’Économie 2019

Monsieur le chef du gouvernement, la pandémie qui frappe aussi notre pays vous a amené à prendre des mesures sociales justes et opportunes. Dans le détail, je n’ai ni les moyens ni la compétence d’apprécier la pertinence et l’équité de ce niveau de redistribution.

Néanmoins, tandis que des économies hyperpuissantes et dominatrices vont connaître une crise inédite depuis 1929 et sont déjà jetées à terre, celles de petits pays fragiles comme le nôtre disparaitront sous terre. Pire, une crise sociale sans nom se profile déjà, avec des amorces d’émeutes qui pourraient se transformer en jacqueries. L’essentiel de la société est concerné, des jeunes chômeurs aux paysans pris à la gorge, aux petits commerçants, aux artisans de toutes catégories et souvent au noir, et jusqu’aux salariés des classes moyennes transformés en nouveaux pauvres.

Face à ce tsunami, anticipez en suivant cette recommandation d’Esther Duflo, prix Nobel d’Économie 2019, spécialiste des questions de pauvreté. Elle préconise l’instauration d’urgence d’un revenu universel de base et même qui serait « ultra basique ». Il permettrait de protéger contre le dénuement, la malnutrition et les défaillances des soins et de la prévention sanitaire, mais surtout il permettrait, au sortir du long tunnel de cette crise, de relancer par la consommation une production inerte, de redonner du travail et du cœur à l’ouvrage.

Monsieur le chef du gouvernement, entourez-vous des économistes socio-démocrates et de ceux de l’UGTT qui vous aideront à préciser les contours d’une telle mesure, et défiez-vous des économistes libéraux, surtout ceux dans le sillage des institutions financières internationales et des bailleurs de fonds qui nous maintiennent la tête sous l’eau par un entêtement ad aeternam. Recherchons une « économie utile pour des temps difficiles », titre du dernier ouvrage d’Esther Duflo, libérons-nous des injonctions d’une croissance à tout prix et à tout risque, prenons nos distances de cette obnubilation de la mondialisation financière, d’une croissance échevelée et destructrice, férocement inéquitable, sur laquelle aujourd’hui la nature prend sa revanche par ce terrible rappel à l’ordre, celui d’un ordre juste et humble.

Plutôt que d’agir négativement sur une augmentation salariale déjà grignotée par l’inflation, attaquez-vous avec énergie et sans concession à l’évasion fiscale. En 1929, au lendemain de la crise, le président Franklin D. Roosevelt n’avait pas hésité à infliger un impôt sur la fortune, une taxation à hauteur de 90% ! Esther Duflo ne se hasarde pas, pour sa part, à préconiser ce type d’impôt sur les grandes fortunes, mais elle insiste sur la nécessité de prélèvements destinés à une redistribution plus large de la richesse commune, de façon à maintenir la cohésion sociale. N’hésitez pas à emprunter ce chemin, malgré le prix politique qu’il pourrait vous en coûter. La nation entière vous le revaudra.

En ce moment « keynesien », revenez aux commandes d’une souveraineté nationale et d’un État plus interventionniste. Loin des déclarations alambiquées, vous êtes aujourd’hui le seul véritable pilote de l’avion Tunisie, un petit coucou délabré mais qui, Dieu merci, plane encore au-dessus des nuages.

Nadia Omrane

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