Société

Dar Joued : genèse d’une institution répressive

Nous continuons cette semaine aussi, la publication de quelques bonnes feuilles du livre « marginales en terre d’Islam » de Dalenda et Abdelmajid Largueche. Les maisons de redressement des femmes rebelles ont fleuri, en partant d’une mission « éducative » à un véritable enfermement répressif.

A côté de l’utilisation du qualificatif de Dar Joued, certains documents parlent de « maison de confiance » ou Dar a-thiqa et de Dar sukna.

Une approche chronologique et évolutive s’impose pour chercher un stade initial qu’on pourrait considérer comme phase de genèse d’une institution.

L’islam dans ses règles d’organisation de la famille musulmane a ordonné à la femme une totale soumission à son mari.

L’époux étant le protecteur de la femme et de sa famille, elle lui doit obéissance et doit lui donner satisfaction totale notamment en matière de vie affective et sexuelle. Toutes les libertés ont été accordées au mari pour châtier ou répudier l’épouse désobéissante.

Un souci d’impartialité extrême de la justice charaïque

La société islamique confrontée cependant aux complexités de la vie conjugale et sociale, a été sensible à l’ijtihad et à la rénovation, sans toutefois remettre en cause les fondements de base.

L’étude a été réalisée sur un échantillon de cas où le recours au séjour du couple à Dar a-thiqa, (foyer conjugal où étaient également logés les époux en désaccord), ne sont que deux aspects d’une même procédure. Ils révèlent avant tout un souci d’impartialité extrême de la justice charaïque en matière de règlement des conflits conjugaux.

La maîtresse de maison appelée Jaida était tenue de surveiller chaque geste, chaque parole…

La finalité de l’institution comme agent de régulation de la vie conjugale se dégage à travers ces fatawi. Le juge ayant à se prononcer sur un conflit conjugal où la femme était souvent accusée de désobéissance ou de révolte contre le mari, était appelé à mener sa propre enquête même si les témoins confirment la justesse des accusations portées par le mari.

L’objet des plaintes était souvent relatif au comportement du mari à l’égard de son épouse : dans 7 cas sur 10, le mari est accusé de mauvais traitement ou de violence contre sa femme. En même temps, et dans la majorité des cas, c’est la femme qui demande au juge de l’abriter à Dar a-thiqa pour prouver la mauvaise conduite du mari.

Une fois la décision du juge prise, le mari était obligé de l’exécuter immédiatement.

Il s’arrangeait pour louer une pièce dans l’une des maisons tenues par des gens de confiance connus pour leur dignité et leur honnêteté. Le consentement de l’épouse pour le choix de la maison était nécessaire. Le mari s’installait avec sa femme dans la maison et il était tenu de subvenir à tous ses besoins. La femme ne quittait pas la maison, mais elle avait le droit de recevoir régulièrement la visite de ses parents, généralement son père ou son oncle. La maitresse de maison appelée Jaida ou amina était tenue de surveiller de près chaque geste, chaque mouvement ou chaque parole des deux parties.

Elle présentait ensuite son rapport à son mari. Lequel, au bout d’un certain temps, présentait au Qadi son témoignage complet qui confirmait ou infirmait les accusations portées contre l’un ou l’autre.

Ainsi, se clarifie la fonction essentielle de Dar a-thiqa qui se confondait avec Dar sukna bi hosna attestées dans les registres charaïques de la deuxième moitié du 19ème siècle. Ici, nous sommes bien loin de la prison. Bien au contraire, l’institution telle qu’elle avait fonctionné, était une sorte de garantie juridique en faveur de la femme, puisque dans la plupart des cas, elle était victime des excès du mari. Elle assurait ainsi dans la cité musulmane, le rôle d’un espace de régulation de la vie conjugale.

D’une régulation conjugale à la répression féminine

Si les registres Charaïque ne mentionnent que Dar sukna bi hosna et Dar Joued, les chroniques locales, les archives de la police municipale et les témoignages romancés ajoutent Dar’adel. Il ne s’agit pas ici d’une confusion. Si les trois institutions étaient à vocation féminine, elles faisaient apparaitre nettement des distinctions quant à leur rôle. Des institutions répressives mais dont les noms évoquent une symbolique de protection, de prise en charge ou le thème de l’honneur revient par l’évocation de « confiance, assurance, noblesse, justice, entente », le tout dans un cadre qui ne rompt pas avec l’espace de la femme, a-dar, terme qui a fini par se confondre avec la femme même.

Ce contraste entre la fonction réelle plutôt que coercitive et les différentes nominations plus éducatives exprime le souci et la volonté de la société patriarcale de réserver à la femme même dans la punition, un espace qui s’inscrit dans la continuité aussi bien par la symbolique du nom que par le cadre architectural et humain.

Dar’Adel, la prison des femmes

« Lorsqu’il a construit le tribunal charaique où siègent les Qadi matin et soir, il a construit à côté une autre maison : la prison de femmes appelée « Dar’Adel » à laquelle il a rattaché plusieurs habous, dont les boutiques des notaires pour subvenir aux besoins des femmes indigentes arrêtées dans la prison. » affirment le chroniqueur tunisien Hammouda Ibn Abdelaziz.

Les registres des prisonniers du 18ème siècle mentionnent Dar al Haj Fraj, comme lieu d’incarcération des femmes coupables. Quand au registre des prisonniers du 19ème siècle, ils citent des noms de femmes dans la liste des détenus de la Zandal et de la Karraka. Ces femmes avaient commis de graves délits, meurtre ou vol qualifiés. Pour les délits moins graves, elles étaient internées à Dar ‘adel.

La situation change en à partir de 1862, avec un décret beylical interdisant l’incarcération des femmes condamnées, même aux travaux forcés, dans les prisons autres que celles destinées aux femmes. Elles étaient désormais toutes envoyées à Dar’Adel que le ministre Kheireddine avait réaménagée dans les années 1870.

On pourrait alors distinguer Dar’adel de Dar Joued, que la mémoire collective a tendance à confondre. Et Dar sukna bi-hosna est née. Une nouvelle formule de l’ancienne Dar-a-thiqa.

Dar Sukna bi hosna nous ramène ainsi au domaine privé et conjugal. Si la mise en observation des époux en question était ordonnée par le Qadi dans un logement affecté ainsi à cet effet, il n’était pas exclu que le couple fut surveillé par des gens de confiance dans sa demeure.

Dar Sukna bi hosna était alors bien loin d’une institution coercitive contre la femme comme dans Dar Joued, cet espace de réclusion de la femme désobéissante. Il représentait le lieu privilégié où le système patriarcal déployait ses pouvoirs pour faire revenir la femme aux normes de conduite et de moralité prescrites. Pivot de la famille, garant de l’honneur, la femme était astreinte à une conduite normative doublement contrôlée. Dar Joued  faisant partie du vaste appareil de contrôle qu’utilisait le système patriarcal pour sa reproduction.

La nature des délits provocants l’internement des femmes à  Dar Joued, le traitement qu’elles subissaient derrière ces murs et la manière dont elles vivaient l’emprisonnement sont autant d’indices qui éclairent les objectifs assignés à cette institution dans le fonctionnement du système. Espace réservé se situant en marge du champs de « la grande histoire », oublié et enterré dans le fond de la mémoire collective, Dar Joued appartient à un passé bien gardé dans l’inconscient des générations anciennes, soucieuses d’effacer les traces de tout ce qui est de nature à porter atteinte à l’honneur de la famille.

Lieu de rencontre et de confrontation entre deux mondes inconciliables, le public et le privé, Dar Joued exprime désormais, la résistance du privé conjugal et familial contre l’empiétement de l’autorité publique sur l’espace tabou.

Dans les prochaines bonnes feuilles, nous voyagerons dans les coulisses de Dar Joued  et comment les tunisiennes vivaient cet « emprisonnement ».

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