Société

Crime et châtiment : 70% des agressions contre les Tunisiennes du 19ème siècle étaient suivies de mort

Les bonnes feuilles de l’ouvrage « Marginales en terre d’islam » du couple Largueche, ne cessent de nous emporter vers cette violence exercée envers la gent féminine au 19ème siècle. Cette violence prend différentes facettes atteignant des dimensions inouïes arrivant jusqu’au féminicide.

Environ 70% des agressions contre la femme sont suivies de mort. 30% des agressions subies par des femmes enceintes ont provoqué une fausse couche. Souvent les coups mortels sont liés à des tentatives de viol ou à des « fautes » d’adultère commises par la femme. Dans 55% des cas, ce sont les maris. Les motifs de cette violence maritale sont multiples allant de la simple colère jusqu’au châtiment pour crime d’adultère. Une femme de Moknine a été tuée par son mari dans l’enceinte même de la Zaouia du cheikh Sidi Hmida al-Ajmi. Une autre de Ksar Hellal a été agressée par son mari lorsqu’elle le rejoint aux champs où il travaillait. Comme elle était enceinte, cette agression a provoqué une fausse couche.

Mansoura a quant à elle été tuée par son mari qui l’a trouvée avec un homme. Une fois le crime commis, le mari s’acquittait de « devoirs » par le paiement de la diyya de la malheureuse épouse.

L’adultère commis, le mari meurtrier était épargné

L’honneur était de loin la valeur la plus importante dans ce système patriarcal. Quand l’honneur avait été souillé, le crime était légitimé. Le mari était épargné et c’était l’amant qui devait payer la diyya de la femme en question. La responsabilité du crime était bel et bien endossée par l’amant.

Mais comment expliquer la fréquence de ce phénomène dans une société traditionnelle bien fermée ?

De l’avis des auteurs, l’adultère pourrait constituer dans le contexte de l’époque, une forme de vengeance féminine contre les mariages forcés ou contre la polygamie. Toutefois, il est à noter que la quasi-totalité des cas d’adultère est enregistrée dans le monde rural, villageois ou tribal. Cependant, loin de conclure à l’absence de ce phénomène dans la cité, il est admis que la rigidité et le cloisonnement des espaces citadins offraient défilement et l’occasion de s’adonner à de telles aventures.

Phénomène souvent lié à l’adultère, l’avortement n’est pas absent. Chaque fois qu’il y avait grossesse suite à l’adultère, la femme essayait de se faire avorter. Si la grossesse parvenait à son terme, le nouveau né était généralement tué. Mais comment une telle pratique était-elle possible dans les conditions de l’époque ? Les archives étaient bien loin de satisfaire la curiosité des auteurs. Mais voici ce que rapporte Peysonnel, un fin observateur : « Les femmes concubines et même légitimes se font avorter. Il n’y a point de pays où les hommes tâchent d’être plus lubriques et les femmes plus stériles par artifices et où les avortements soient plus fréquents. Outre les remèdes dont elles se servent pour se faire avorter, que l’on vend publiquement, elles introduisent dans leurs vagins et dans la matrice une plume de poule qui déchire les membranes du chorion de l’amnios qui enveloppent l’enfant et se procurent ainsi l’avortement ».

La révolte de la femme contre un mariage forcé ou un mari « ingrat » ne prenait pas toujours ces formes de vengeance heureuse. Souvent, la femme indignée, révoltée mais impuissante, se vengeait sur son propre corps. Les cas de suicides dramatiques montrent que la polygamie était ressentie par la femme comme une terrible agression morale et affective. Les exemples en témoignent telle cette malheureuse Aïcha bent Bjaoui, qui se pendit en 1763 à une corde derrière le mur de sa maison à la suite d’un second mariage contracté par son époux à son insu.

Un drame similaire eut lieu bien avant, en 1747 à Kalaa Sghira, où une autre jeune femme connut la même fin pour les mêmes raisons. Ces femmes sacrifiées, sauvées de l’oubli par les collecteurs d’impôts de diyya, restent des témoins tristes de milliers d’autres parmi leurs sœurs qui ont accepté dans la résignation la plus passive de vivre sous le même toit ou dans la même tente de partager le même lit ou tapis avec leurs semblables-rivales haïes, bien que somme toute, aussi malheureuse, partageant les mêmes sorts et maris.

Le viol, une véritable source d’horreur pour la femme

Souvent, le viol précède la mise à mort. L’agression sexuelle était à la fois le mobile et le prélude de l’agression meurtrière.

Les rôdeurs de nuit et de jour ne rataient aucun lieu pour perpétrer leurs actes criminels, sur les champs, les sentiers, près des sources ou dans les bois isolés. Souvent, ils se mettaient à plusieurs pour l’exécution de leurs desseins meurtriers. Les registres dévoilent les traces de ces histoires bien lointaines, mais toujours si proches des faits quotidiens dont les journaux font toujours la « une », telle cette fille de Ksar Hellal qui, un jour d’été de l’année 1775, alors qu’elle se dirigeait vers les champs pour les récoltes, était tombée dans le piège tendu par deux jeunes hommes assoiffés de désirs qui la guettaient depuis des jours. Le harcèlement sexuel tournait au drame du viol le plus cruel.

Le cheikh violeur « entre deux prières »

Une autre fille de Bennane connut un sort encore plus tragique, quelques années après. Ses agresseurs, après s’être livrés à leur cruelle bestialité, la jetèrent, ficelée dans le puits le plus proche.

Parfois, le violeur était un vénérable cheikh qui, séduit par les charmes d’une femme, n’hésitait pas à tenter sa chance. Comme ce fut le cas du cheikh de Bkala qui, en 1819 et au mois sacré de Ramadan, tenta de violer « entre deux prières », l’épouse d’un de ses compatriotes. 

Mais la profonde blessure de l’agression sexuelle, si elle laissait à la femme une seconde vie, c’était bien au mépris de la famille qu’elle était livrée. Quel péché avait commis Hlima de Sayada qui, tombant enceinte à la suite d’un viol, se trouva quelques mois après astreinte à étouffer son bébé, avant qu’elle ne rendit elle-même l’âme, étranglée par son père ou son frère. Le mari, le père, le frère ou le cousin proche ou même lointain, constitue le cercle restreint du cycle de la violence vengeresse du groupe agnatique.

La violence semblait d’autant plus légitime qu’elle restait l’apanage du groupe sanguin et le privilège du lignage par agnation.

Cette prédominance de la violence tribale contrastait avec le monde des cités où la situation paraissait plus « humaine » pour la femme.

Toujours est-il que les conditions socio-politique dans les villes différaient des campagnes : la présence du pouvoir, du Chara’a et des institutions coercitives de l’Etat étaient autant de facteurs qui dissuadaient les « générateurs potentiels » de violence.

Souvent, à quelque chose malheur est bon. L’espace de la ville n’offrait qu’une série indéfinie d’espaces fermés où la femme était cloîtrée, vouée aux travaux d’intérieur, alors que sa sœur des campagnes circulait bien librement dans l’espace des champs et des pistes, à ses risques et périls.

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