Société

Comment vivaient les prostituées musulmanes dans le Tunis du 19ème siècle ?

La série des bonnes feuilles de l’ouvrage « Marginales en terre d’Islam » d’Abdelmajid et Dalenda Largueche, dans le vieux Tunis du 19ème siècle, nous mène cette fois-ci à travers le monde intérieur, ténébreux et énigmatique de la prostitution. Voyage dans le cœur de cet univers mystérieux et embrouillé.

La vie de la prostituée se présente comme une succession répétée et indéfinie de moments rythmés entre le jour et la nuit par les aventures amoureuses, les rixes et bagarres, les soirées dionysiaque, les arrestations et les fuites.

Un monde violent et déshumanisé, telle était l’image du vécu dans le quartier. La nature même de la documentation policière y est pour beaucoup dans cette vision qui, à première vue paraît correspondre à un milieu que la littérature écrite et la tradition orale ne cessent de présenter comme le monde du mal, du péché et de l’infâme.

Sur 144 affaires recensées en 1861, 124 soit 86% portaient sur des rixes et des bagarres dues à l’alcool et, pour la plupart, se passant le soir après l’heure du couvre feu. La prostituée musulmane du milieu du siècle était consommatrice de vin. Sa demeure constituait le lieu privilégié des rencontres joyeuses, mais qui finissaient souvent par des conflits éclatant généralement entre les hommes à propos de telle ou telle femme.

La prostituée était aussi une source d’animation permanente dans les tavernes de la cité où la police la pourchassait, puisqu’il lui était interdit d’errer la nuit dans la ville ou de fréquenter ces lieux, point culminant de convergence des chrétiens et des juifs. Pour se dissimuler aux regards inquisiteurs des agents, la prostituée se déguisait souvent en homme sous un burnous, ne prenant pas de lanterne, et se faufilait dans le noir jusqu’à la taverne la plus proche où l’attendait des complices intéressés.

La nuit était par conséquent, le moment propice permettant à la femme publique d’assouvir ses désirs, de se défouler pendant que la cité ronflait paisiblement. Durant la journée, toute la cité la guettait et la contrôlait. Elle devait alors se conformer à l’image de la femme ordinaire. La discrétion, la tenue, le voile, autant de règles, de comportement qui rappellent à la fois le principe de « Sutra » dans la tradition musulmane et le statut de ces femmes dans la présentation collective.

La prostituée demeurait malgré son « infâme métier », malgré le mépris que lui vouait la société entière, une femme et une musulmane « qui avait droit au contrôle social », autant que tout autre membre.

Comment vivait la prostituée chez elle ?

C’est d’abord la femme sans famille, célibataire, veuve ou divorcée, de toute façon sans enfants ou presque. Rares sont les cas de femmes avec leurs filles, ou de sœurs vivant ensemble sous le même toit dans l’exercice du métier. Cet isolement familial est, pour la plupart des cas, compensé par le regroupement avec des semblables. Souvent, les prostituées sont plusieurs à vivre dans la même enceinte, partageant un destin unique.

L’absence d’enfant dans la vie de la prostituée est un choix nécessaire, mais dont la réalisation présuppose une pratique élargie de méthodes contraceptives. Le monde de la prostitution devrait être un terrain fécond pour l’expérimentation des méthodes traditionnelles de contraception ou d’avortement. Les traités de médecine traditionnelle, largement propagés à l’époque, évoquent dans les détails les méthodes employées et expérimentées pour éviter une grossesse ou pour se faire avorter : toutes sortes d’herbes et de produits sont cités comme étant particulièrement utilisés par les prostituées.

A côté de cette médecine, les amulettes étaient indispensables pour sécuriser la femme. Le quartier réservé était donc un chantier d’expérimentation et de diffusion de certaines pratiques médicinales spécifiques à la femme. Le même phénomène est à relever pour le traitement des maladies vénériennes très propagées dans ces milieux.  Lorsque la grossesse ne pouvait être interrompue, et que l’enfant indésirable venait au monde, la mère était tentée de s’en débarrasser en le plaçant souvent dans son couffin à l’entrée d’une mosquée ou d’une « Zaouia ».

Cependant si le couple Largueche s’éloigne des sources policières pour jeter un cou d’œil sur les descriptions des voyages, le tableau devient plus nuancé et permet de distinguer des types différent de prostituées reflétant des niveaux sociaux distincts. En effet dans le récit de voyage d’une allemande au milieu du 19ème siècle, le portrait d’une prostituée dans la ville de Tunis contraste avec l’image classique et répandue.

« Une catégorie de femmes plus richement vêtues… jouissaient d’une réputation douteuse, étant des prostituées. Celles-ci sont enveloppées de vêtements colorés souvent en soie, elles portent sur la tête une grosse écharpe rayée de diverses couleurs qu’elles tiennent avec les mains tendues horizontalement pour éviter qu’elle leur flotte sur le visage. De cette manière, elle reste invisible pour les autres… ».

La tentation est grande d’y voir des indications confirmant l’existence de prostituées « de luxe » destinées aux milieux aisés de la société citadine.

Aurions-nous ici un échantillon des plus représentatifs des conditions de vie de la plupart des prostituées de la cité ? Si l’on admet que la prostituée parvenait à vivre grâce à l’argent qu’elle recevait de sa clientèle, les tarifs en vigueur devrait nous renseigner sur sa condition matérielle et nous mettre en contact avec le monde masculin qui fréquentait les quartiers. Elle est loin l’époque du mezouar où les tarifs étaient fixés suivant des critères précis. Même si le prix payé continuait à dépendre de l’âge et de la beauté des femmes sollicitées, il est difficile d’en tirer des conclusions rigoureuses.

Sur le plan de la structure, de l’organisation des rapports, la prostitution apparaissait au 19ème siècle moins centralisée comme secteur et en quelque sorte plus privatisée. En outre, les sommes payées ne figurent sur nos documents que d’une manière accidentelle. Les sommes collectées variaient entre 4 et 30 piastres, avec une moyenne de 12,5 piastres. Pour avoir une idée de la valeur réelle ces tarifs, le prix d’un kilogramme de viande s’élevait la même année à 2 piastres, une paire de chaussures à 9 piastres, une livre de dattes à moins d’un piastre.

Les sommes avancées dépendaient des moyens du client. C’est ainsi que la plus forte payée à un groupe de prostituées, s’élevant à 75 piastres, le fut par le Hadj Mohamed Jaziri, un Algérien. Alors que la plus petite qui était de 4 piastres fut payée par un client pauvre, sans doute même un « barrani » de passage dans la ville.

Tout le monde venait épancher ses plaisirs dans le quartier : gens de petits métiers, artisans, soldats et officiers, maghrébins de toute sorte, mais aussi et en bon nombre les Tunisois de souche : les noms sont révélateurs : Jallouli, Mrad, Ben Achour Ben Miled, Turki, Mourali, Ben Romdhane, Mamlouk, Derouiche, Bouchnak, Mahjoub… et souvent avec le titre de Hadj.

Le quartier est un véritable espace de brassage où le besoin, la faiblesse de la « chair » faisaient oublier à chacun les clivages et distinctions de la vie publique pour un moment de plaisir.

La prostituée était souvent partie prenante dans la bagarre. La violence faisait partie du quotidien dans le quartier, et la prostituée était au centre même de cette violence.

Le corps de la femme publique donnait souvent l’occasion au déchainement des passions et des agressions sexuelles exprimant les dépravations de l’homme de l’époque, souvent très peu préparé en matière d’amour et très méprisant à l’égard de la femme, notamment d’une femme publique.

Quelles étaient les pratiques sexuelles et les goûts de l’époque ?

Une certaine littérature assez marginale qui pourrait être qualifiée de littérature érotique, éclaire sur la pratique de l’amour. Parmi les ouvrages les pus diffusés depuis une longue date dans la Tunisie traditionnelle : le traité d’éducation sexuelle et des pratiques de l’amour du Cheikh Mohamed Nefzaoui. Ce qui frappe dans cette littérature, c’est le niveau élevé d’éducation aux pratiques sexuelles atteint à l’époque. De la manière de faire l’amour, des formes de stimulation, de la finesse recherchée dans les rapports intimes, tout indique que la société citadine avait intégré des traditions importantes en matière de goût et de pratiques sexuelles.

D’une façon générale, la vie quotidienne de la prostituée semble très mouvementée avec des veillées interminables entre la boisson et les clients.

Rares étaient femmes qui fréquentaient les locaux de la police d’une manière régulière. Les récidivistes étaient généralement d’origine étrangère. Chalbia Gharbi, Halima bent Mohamed Gharbi avaient eu affaire à la police respectivement 8 fois, 6 fois et 4 fois. La prostituée étrangère était la plus « turbulente », de même que le quartier Bab al Djazira, lieu de concentration des groupes maghrébins et ruraux passait pour la zone la moins tranquille de la ville.

La prostituée apparaît ainsi dans le quartier comme la femme à visage multiples. D’un côté, elle incarne la femme malheureuse, victime d’un sort tragique l’exposant sans cesse aux menaces et pressions de toute la société masculine de l’époque. Mais par ses rythmes et apparitions, elle est en même temps la femme joyeuse, chantante et nonchalante, vivant au jour le jour entre les rendez-vous galants, la boisson et les disputes si familières avec les voisins et la police.

Comment la prostitution a-t-elle pu résister, se maintenir et même se développer au point que les pouvoirs politiques et même religieux ont fini par la tolérer et puis admettre sa réglementation en la contrôlant ?

Il est assez aisé de trouver les réponses justifiant ce métier dans une grande ville comme Tunis avec ses milices de soldats janissaires, son port ouvert à toutes les nationalités méditerranéennes, ses esclaves et ses minorités.

Entretenir la prostitution répondait à des besoins « naturels » de l’institution militaire, un besoin d’équilibre et même de sécurité.

Un autre facteur, non moins objectif, paraît non seulement justifier la réglementation de la prostitution féminine, mais encore plus, donner une dimension moralisante et régulatrice à une institution réputée immorale. Les auteurs citent ici le cas de l’homosexualité masculine qui était considérée socialement et moralement comme un fléau encore plus grave que la prostitution. Les mêmes dossiers d’archives ont permis de constater la fréquence des affaires liées à l’homosexualité masculine. Cette diversion dans les mœurs était un phénomène généralisé et caractérisait tous les milieux à commencer par la cour beylicale et les milieux de l’aristocratie militaire et civile jusqu’aux couches moyenne et populaire.

Les documents attestent depuis l’époque hafside le grand nombre des « efféminés » qui se livraient à leur « débauches » au même titre que les danseurs et les chanteurs et payaient des redevances à l’Etat.

La prostitution féminine prend ainsi consciemment ou inconsciemment une dimension particulière dans le système de valeurs en vigueur. Elle remplit une fonction moralisatrice des mœurs sexuelles, d’éducation et de préparation des jeunes célibataires à une vie sexuelle et conjugale normale. Cette réalité se décèle bien dans l’anecdote véhiculée par les sources orales et qui reflète indirectement l’ampleur de la gravité du « drame », lorsqu’on sait que la femme ne peut en aucun cas demander le divorce suivant la loi musulmane.

L’une des rares fois où la Charia y consent, c’est lorsque le mari est sodomite avec sa femme. Celle-ci demandera justice au Qadi. Arrivée devant lui, elle s’accroupit et pose ses chaussures à l’envers voulant dire par là que son mari la fréquente à l’envers. En reconnaissant ce droit à la femme de demander le divorce, la Charia admet la gravité d’une telle perversion pour l’ordre moral et l’équilibre de la vie conjugale dans un système où la vie sexuelle au sein du couple doit obéir essentiellement à la finalité de la reproduction.

Vers la fin du siècle dernier et à la veille de la colonisation, des données nouvelles interviennent avec les changements d’attitude et de comportement social des Européens et juifs dans la cité. Désormais ces minorités passent à l’attaque, investissent la cité avec leurs tavernes et lieux de débauche. L’ancien schéma est déstabilisé.

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