Société

Comment Dar Joued cassait le moral des Tunisiennes réfractaires

Nous reprenons la suite des bonnes feuilles de l’ouvrage « marginales en terre d’islam » du couple Larguech pour faire ressortir les aléas et le dur quotidien des femmes « réfractaires » dans des maisons supposées les remettre dans le droit chemin.

Ces femmes manquaient même dans certains cas de nourriture, puisque le mari à qui incombait le devoir de subvenir à ses besoins, s’y dérobait à tel point que le père se trouvait obligé parfois de porter plainte au Conseil des Zaptiés. Ces femmes étaient parfois agressées par le mari à l’intérieur même de Dar Joued (maison de redressement) en présence du Jaïd qui la surveillait comme ce fut le cas de l’épouse d’Ahmed ben Ali Hassen.

Les noms, les lieux de résidence ou encore l’origine géographique est une source d’information sur les catégories sociales de ces femmes. Citadines, villageoises ou bédouines, elles étaient les clientes des Ajwad de la médina de Tunis. Intimement liées au Qadha, Dar Joued était une institution plutôt à vocation citadine.

Une distinction de traitement entre les différentes catégories de femmes ?

Même si les documents manipulés sont loin de fournir des éléments permettant de répondre d’une façon catégorique, l’indication du nom de Jaid et parfois l’adresse de sa maison, est d’un grand secours dans la reconstitution de l’histoire de cette institution. Autant par la mention du nom du Jaid que par sa location, Dar Joued semble avoir été sous le contrôle de la notabilité citadine.

Le noyau central des Dar Joued était situé dans la partie distinguée de la médina : Rue du pacha, Rue du Diwan, Rue du Charaf. Ces maisons étaient sous le contrôle des Ajwad dont le nom faisait apparaître une éventuelle distinction sociale. Symbole de la bonne éducation la notabilité citadine, Dar Joued était le recours du Qadi pour la rééducation de la femme récalcitrante.

Dans son ouvrage « Tunisiennes » édité en 1937, Lucie Paul Marguerite avait procédé à une véritable enquête se fondant sur l’observation fine et les contacts avec les témoins directs.

Claire Géniaux auteur également de « L’âme musulmane » en Tunisie, complète l’enquête sur le terrain par les données puisées dans la documentation écrite.

Dans les deux ouvrages, des chapitres entiers sont consacrés à la présentation des maisons de correction pour femmes.

Lucie Paul Marguerite donne des descriptions détaillées de Dar Joued où elle s’était rendu dans le vieux quartier de Halfaouine. Un emplacement significatif qui se situait au fond d’une impasse pour être bien isolé des rues fréquentées. Les gardiens ou Ajwed sont présentées comme des personnages d’une grande sévérité, qualité requise à ce genre de fonction.

Le plus frappant dans cette visite, ce sont les malheureuses pensionnaires.

Enfermées dans une maison dont la porte est munie de gros verrous encadrés de barres de fer… La pensionnaire, quelle que soit sa condition sociale, est tenue de vivre comme une humble servante. Elle balaye, cuisine, lave, frotte, tire l’eau, coud ses vêtements et doit se taire. Dans les chambres réservées aux pensionnaires, le matelas est à même le sol… Dans celle des bédouines, des poules picorent…

« Une femme aimée montre-t-elle quelques lassitudes à votre égard, vite vous la faites envoyer par autorité de justice chez la veuve austère et l’ennui ne tarde pas à la rendre amoureuse. » écrivit Claire Géniaux.

La société masculine s’est ainsi dotée d’un moyen subtil pour réprimer les infidélités et délits « de cœur » de femmes.

Désabusées, elles ne voulaient pas de l’époux et passaient la journée à maudire leur sort

La maison du sphahi n’était pas la seule. Cette demeure, et d’autres du genre, situées dans d’autres quartiers, étaient réservées aux barraniya (villageoises et bédouines), tandis que les baldiyya (femmes de la cité) étaient mises sous le contrôle direct du Qadi à Dar al-amana (maison de confiance).

Les pensionnaires étaient sous surveillance stricte de la Mohsna ou Jaïda Hafsia, qui ne laissait échapper aucun détail dans le rapport qu’elle devait présenter le soir à son mari. Ce dernier référait le rapport au Qadi pour édifier son jugement.

Une entreprise lucrative pour les Damdoum. A elle seule, Hafsia percevait du Qadi 100 piastre par mois, mis à part le loyer des chambres et ce que devait percevoir son mari.

Le mari avait le droit de rendre visite à sa femme et passer la nuit avec elle, une fois par semaine. Généralement, le jeudi. Les malheureuses, désabusées, ne voulaient pas entendre parler de l’époux et passaient la journée à pleurer et à maudire leur sort.

Doublement victime de l’infidélité du mari et de la sévérité du Qadi

Halima de Moknine était là, chez les Damdoum dans les années 40, pour s’être refusée à son mari sous prétexte qu’il ne subvenait pas à ses besoins. En vérité, elle ne le supportait plus et lui préférait un autre. Chaque jeudi, elle était furieuse et ne voulait pas regagner sa chambre. Six mois à Dar Joued ne sont pas venus à bout de son courage et de sa résistance. Elle a fini par gagner le pari et obtenir le divorce au prix de tout ce qu’elle pouvait garder en cas de répudiation ordinaire. Elle a préféré passer sa période d’observation légale chez les Damdoum.

Hniya, bédouine des Souassi s’était, elle aussi, trouvée dans la maison du spahi pour refus au mari qu’elle jugeait laid, vieux et profane en amour à côté de son amant, jeune, beau et viril. Un jour, le malheureux amant fut pris par le Jaid qui l’a violemment tabassé pour avoir tenté de rendre visite à Hniya dans sa « prison ».

Hasniya de Djemmal, doublement victime de l’infidélité de son mari et de la sévérité du Qadi, a été jetée à Dar Joued pour avoir osé contester la moralité de son mari qu’elle a surpris chez elle avec une femme.

Mahbouba de Zeramdine, accusée par son mari de relation douteuse avec un voisin, a été mise sous surveillance à Dar Joued. Ne pouvant cacher ni ses sentiments envers son amant ni son refus pour le mari, désespérée, elle tenta plusieurs fois de se suicider. Ses pleurs étaient ininterrompus et refusait de se nourrir. Les 40 jours passés dans l’isolement et la détresse l’on faite en fin de compte revenir sur sa décision et finit par accepter son mari en étouffant ses désirs.

Saida de Mnara, accusée par sa belle mère d’intimité poussée avec le jeune beau frère, s’est rouvée chez les Damdoum dans un isolement punitif en attendant le divorce le plus humiliant.

Victime de querelles de familles et des manigances de certains, la femme pouvait être renvoyée à Dar Joued suite à une fetna.

Le cas de M.B d’une famille bien connue de Monastir peut en témoigner. C’était le jour de son mariage que le scandale eut lieu. On la fit descendre de son fauteuil de mariée. Une personne a dû souffler au mari qu’elle n’était pas vierge. Mari et beau père se sont empressés d’envoyer une sage-femme pour l’ausculter. N’ayant pas confiance en la « messagère » de la belle famille, le père fit appel à un médecin. La sage-femme soutenait qu’elle n’était pas vierge, alors que le médecin affirmait le contraire. L’affaire fut portée devant le Qadi qui ordonna le séjour de M.B à Dar Joued en attendant le dénouement.

Son père fit appel au conseil charaïque de Tunis. M.B regagna la maison de ses parents mais l’affaire est restée en suspens durant des années jusqu’à l’intervention de certains pour la réconciliation entre les deux familles. M.B a refait son mariage et a retrouvé son trousseau enfermé dans la chambre maritale.

La « femme enfant » de 14 ans que l’oncle avait marié à un vieillard de 70 ans

Parfois, des filles issues de famille de notables étaient mises sous surveillance chez elles. C’était le cas de Z.B, femme fine et instruite en désaccord avec son mari H.B avare, dur et sous la coupe de sa mère. Son père s’était plaint au Qadi en demandant le divorce pour sa malheureuse fille. Mais le mari prétendant qu’elle le fuyait et le repoussait demanda qu’elle soit enfermée à Dar Joued. Le père s’y était opposé et Z.B fut mise sous la surveillance de la Jaïda, sans pour autant quitter sa demeure. Dans sa propre maison, elle était privée de sa chambre. Elle dormait dans une autre pièce et ne recevait jamais personne. La vieille Mohna était tout le temps là pour la guetter et à l’embobiner pour la dissuader de l’idée du divorce. Z.B a fini par désavouer son père et a accepter son mari malgré toutes ses tares.

On a beau réserver certaines demeures pour ces femmes, le résultat était le même.

Certaines situations faisaient chanceler toute cette morale qu’on leur avait inculquée dès leur jeune âge. Comment juger cette « femme enfant » de 14 ans que l’oncle avait marié à un vieillard de 70 ans et qui, tenant à divorcer, s’était trouvée enfermée à Dar Joued ?

Orpheline de père et d’une famille tunisoise respectable, K.B s’était trouvée à 14 ans femme d’un vieux sfaxien et père d’enfants plus âgés qu’elle. Le vieux la gâtait mais elle ne pouvait pas le supporter. Quand elle eut ses 18 ans, ce fut la grande crise et le vieux a dû faire appel au Qadi qui décida de l’enfermer à Dar Joued. C’était dans la maison de Haj Mahmoudal Kobbi, qu’elle avait été emprisonnée. Hnani bent al Khangui, Jaïda et épouse de Mahmoud al Kobbi était tout le temps là pour la faire revenir sur sa décision.

K.B passait toute la journée dans sa chambre. Au début elle ne voulait même pas manger. Le jeudi, Hnani déployait des trésors d’ingéniosité pour la persuader d’accepter son mari. L’isolement et le harcèlement psychologique ont dû l’emporter. K.B a fini par accepter son sort et renoncer à ses sentiments. Son mari mourut dix ans plus tard, mais K.B ne s’est jamais remariée.

Au-delà de la reconstituion de Dar Joued aussi bien dans sa dimension historique que symbolique, il importe de méditer sur le phénomène de l’oubli collectif qui a pesé sur cette institution pourtant si récente dans notre histoire et si présente dans le vécu familial de notre société jusqu’à une date récente.

La résistance et l’endurance pouvaient sauver ces femmes mais rares étaient celles qui résistaient jusqu’à la démission du mari ou du père. Le désespoir finissait souvent par l’emporter.

Les femmes se soumettaient à la volonté de l’homme. Les liens du mariage contestés étaient reconnus et le désir combien humain d’un amant se voyait vite refoulé.

Véritable châtiment «  des délits d’amour et de désirs », Dar Joued était cet espace de la honte et du déshonneur.

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