Société

Cadres et carrière, le blues de la quarantaine

Un long fleuve tranquille, la quarantaine ? Ce n’est pas aussi évident. On connaissait le blues des jeunes diplômés, voici celui de l’âge dit mûr. Ceux à qui pourtant tout devrait réussir puisqu’ils sont censés être dans la fleur de l’âge professionnel. Mais avoir quarante ans, c’est aussi avoir l’âge des remises en cause et des retournements de carrière. C’est une crise de milieu de la vie, affirment les psychologues qui la situent entre 38 et 48 ans.

A priori, nul n’échappe à cette remise en question à ce moment de doute et d’indécision. Mais le vague à l’âme perturbe cette catégorie de personnes, tous ne la ressentent pas de la même intensité. Au pire, les turbulences peuvent engendrer un véritable désarroi qui se traduit par un repli sur soi et de la démotivation dans le travail. Au mieux, il va favoriser une prise de recul, un bilan nécessaire pour envisager la seconde partie de sa vie professionnelle.

Ils avaient entre vingt et vingt-cinq ans au début des années 90. Ils en ont quarante et plus aujourd’hui. Ils se posent actuellement des questions sur tous les plans : professionnel, affectif… Ils sont pourtant en pleine possession de leurs forces, savent souvent ce qu’ils veulent et ne sont pourtant pas prêt à poursuivre sur le même chemin. A un certain âge, on pense plutôt à transmettre une expérience ou à être utile, affirme un banquier qui a connu presque tous les rouages financiers. On a accumulé un savoir-faire et on se projette dans l’avenir pour concrétiser nos ambitions.

Se retrouver au placard

Loin d’éviter la remise en question, la réussite professionnelle peut également attiser un sentiment de malaise. Poussé par un objectif et stimulé par le challenge de l’étape suivante, le cadre, jusque-là porté par l’action, peut se sentir perturbé une fois ses objectifs atteints. Mais les entreprises sont-elles toujours prêtes à entendre les cadres vivant un malaise ?

Dans les institutions, le plus souvent, les émotions négatives n’ont en principe droit de cité. Il semble difficile de s’en inquiéter et certaines remises en questions peuvent par contre aussi se traduire par une mise au placard quand la société n’offre pas les possibilités d’évolutions souhaitées.

K.B.G critiquait son entreprise et déclarait qu’à l’heure du micro-ordinateur et de l’Internet, le travail routinier de sa fonction de sous-directeur et les méthodes de son administration ne sont plus d’actualité. En plus, il nous explique qu’arrive un jour, le moment où il a vraiment dépassé le stade d’être encore un simple exécutant. Actuellement, il se sent incompris, il n’a pas les moyens de faire autre chose et stagne dans son grade depuis cinq ans alors que les plus jeunes employés risquent de le dépasser très vite. Sa Direction générale ne lui fournit plus aucun travail.

Arrivé au plafond de la carrière, un malaise surgit…

Il existe cependant, bien qu’elles soient rares, des sociétés qui se rendent compte des difficultés personnelles de certains cadres de valeur et font tout pour les aider à retrouver un chemin correspondant.

N.B.B, actuellement responsable d’une importante chaîne hôtelière tunisienne, a commencé en tant que chef de service dans un hôtel de 400 lits. Après plus de quinze ans de service, il a grimpé les échelons pour gérer aujourd’hui plus de 10 000 lits. Il confie : Je ressens malgré tout un malaise. Une certaine routine que je ne connaissais pas il y a dix ans. Pourtant, j’ai un patron extraordinaire. Sur le plan financier, je n’ai pas du tout à me plaindre. Je vis dans des bureaux de haut standing et un personnel que je dirige. Je suis arrivé au plafond de ma carrière. Actuellement, il m’arrive de penser un peu plus à ma famille. Je n’avais pas ce sentiment auparavant.

J’ai envie de rattraper le temps où je ne pouvais pas me consacrer à mes enfants. Ils ont aujourd’hui 10 et 12 ans et je ne les ai presque pas vus grandir.  Alors j’ai envie de trouver un créneau moins contraignant et j’y pense de plus en plus. Le soir, je cogite : faire quoi ? Travailler pour mon propre compte ou changer carrément de profession ? Si je m’investis dans un projet, vais-je réussir ? Si je change de métier, vais-je trouver un aussi bon patron ? D’autant plus qu’un jour, à bout, j’avais donné ma démission tout en partant travailler en déplacement. Mon patron a été déstabilisé et a cherché à me joindre durant toute la journée. Il n’a trouvé de repos que lorsqu’il m’a convaincu de rester tout en me présentant d’autres avantages et d’autres responsabilités.

Aujourd’hui, il est encore plus difficile de le quitter. Je me sens tellement responsable, tellement indispensable et tellement respecté avec en plus de solides liens entre mon patron et moi…Il me fait ressentir de plus en plus qu’il ne faut pas que je le lâche. Malgré mon malaise, il m’est encore plus difficile de partir.

Les approches professionnelles ne sont plus les mêmes

Par ailleurs, nous constatons une modification profonde des approches professionnelles ces trente dernières années. Les organisations étaient très hiérarchiques et l’ascension se faisait lentement. Aujourd’hui, les études poussées et le développement des structures par division ont donné la possibilité aux cadres de grimper plus rapidement les échelons durant les premières années de leur carrière et d’acquérir jeunes, des responsabilités importantes. D’un autre côté, si le saut vers un poste de direction par exemple, est plus grand, le délai pour y parvenir est plus long car en parallèle, les chances de succès sont aussi réduites par le nombre plus important de cadre dans la même situation.

La carrière ascensionnelle promise chez les cadres, s’ils travaillent bien, n’est plus systématiquement au rendez-vous. Cela ne dérange pas trop les cadres de la trentaine qui s’en accommodent tout en sachant tirer le meilleur parti pour gérer leur trajectoire professionnelle… et le temps passe.

A 40 ans, Karim R. a connu un parcours sans embûches. En 1991, il intègre une institution financière et grimpe facilement les échelons grâce à un travail exceptionnel. Seize ans plus tard, il est à la tête d’une direction importante et dirige une quinzaine de cadres (souvent plus qualifiés que lui). Un poste qu’il n’espérait pas atteindre à 40 ans : Que pourrait-il envisager pour les vingt années à venir ? En suivant son parcours, il constate que les enjeux s’accumulent pour finalement décrocher le sommet du grade : alors survient automatiquement la question : et après ? En rester là ou s’orienter vers un autre secteur ? Un changement qui suscite des interrogations et Karim R. pense de plus en plus quitter son emploi actuel pour constituer son propre projet. Pour le moment, il n’a pas encore tranché.

La plupart des cadres ayant volontairement quitté leur entreprise après plusieurs années de loyaux services s’en sont bien sorti. Ils se sont repositionnés sur leurs propres valeurs en donnant un nouvel élan à leur vie professionnelle. Si certains changent de métier, d’autres auront compris qu’ils devaient par contre poursuivre dans la même voie. La plupart choisissent de se tourner vers la création ou la reprise d’entreprises.

Ainsi, à 42 ans, Mohsen R. a également sauté le pas. Après dix huit ans de services dans une banque, il a tranché. Il démissionna en changeant totalement de secteur. Il a d’abord monté avec d’anciens collègues, une société de textile qui marche fort bien d’ailleurs. Il avoue qu’actuellement, il est aussi occupé qu’avant, mais à la seule différence qu’il a la satisfaction de travailler pour son propre compte.

Finalement l’âge de la quarantaine serait-il plutôt l’âge de tous les espoirs ?

L’avis du psy K. Abdelhak

Souvent une question surgit à l’approche de la quarantaine : Quelle est l’estime que nous avons de nous-mêmes ? Où en sommes-nous dans notre parcours social, existentiel et professionnel ?

Entre 20 et 30 ans, l’individu vit le contexte de ses aspirations. Avoir un métier, fonder un foyer et être capable de vivre la paternité qui se comble par la naissance des enfants. Entre 30 et 40 ans, l’individu s’investit dans son travail pour sa promotion salariale et sociale. On mobilise ses forces pour conquérir l’argent et le pouvoir. Entre 40 et 50 ans, on fait le bilan de sa vie et on reformule les attentes.

Certaines personnes vont s’apercevoir que leur bilan est bon, qu’elles ont réussi leur parcours. A l’inverse, d’autres se sont investies pendant 15 ou 20 ans mais à perte. Elles n’ont rien récolté. Elles n’ont pas eu de reconnaissance et même eu un parcours conflictuel. Le malaise de cette catégorie de personnes se ressent plus encore.

Une remise en question se fait sentir pour remettre alors en question un projet de vie pour retrouver des repères stables.

Quand à l’âge de 40 ans, les fruits de la récolte des années antérieures se font rares, c’est à ce moment de la vie que l’on met les bouchées doubles pour restructurer notre projet de vie…C’est d’ailleurs un signe de grande intelligence. Etre capable de dire non à une vie d’échecs est un bon moyen de tourner la page. La recherche du bonheur et de la paix intérieure ne sont pas un moment de passivité. Oser se remettre en question, rechercher des mesures planifiées sont des points positifs s’ils ne tombent pas dans la rigidité.

J.L

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