Culture

Alfonso Campisi : obtenir la nationalité tunisienne représente pour moi un facteur identitaire

Lorenzo Fanara, ambassadeur d’Italie en Tunisie, a organisé un événement culturel le 4 décembre dernier dans sa résidence sous le thème «Mémoires, Contes et Perspectives Culturelles entre l’Italie et la Tunisie». Beaucoup d’émotion ce soir là entre Tunisiens et Italiens venus spécialement retrouver des racines, un repère, une identité… Parmi les communicateurs, un homme a attiré une attention particulière… Il s’agit du plus Tunisien des Italiens Alfonso Campisi. Nous en avons profité pour un entretien.

La résidence de l’ambassadeur d’Italie s’ouvre aux intellectuels Tunisiens et Italiens. La table ronde de ce 4 décembre 2018, remue un peu le couteau dans la plaie. Mais heureusement que la culture a ce pouvoir de cicatriser les blessures. Et comme l’a mentionné son excellence l’ambassadeur, la culture nous a donné cet élan encore une fois pour travailler ensemble. Vous êtes optimiste ?

J’ai eu en effet le grand plaisir de constater que la résidence de l’ambassadeur d’Italie, s’ouvre désormais aux intellectuels Tunisiens et Italiens. La table ronde qui vient d’avoir lieu en est une preuve tangible pour être de plus en plus optimiste. J’ai été heureux d’être aux côtés de grands noms de l’intelligentsia qui y ont pris part, tels l’ancien ministre de la culture Aziz Ben Achour, l’ancien ambassadeur Azouz Ennaifer, l’universitaire Rabaa Achour…

L’initiative prise par son Excellence l’ambassadeur d’Italie Lorenzo Fanara, est très avant-gardiste. Jamais la résidence « La Charmeuse » n’a été ouverte à ce genre d’initiatives. Je ne peux que saluer ce noble geste et remercier cet ambassadeur d’avoir réuni les deux rivages de la méditerranée afin qu’un dialogue s’instaure encore plus entre nos deux pays. Lorenzo Fanara a déjà compris l’importance que la culture et l‘Homme tout court peuvent avoir dans un monde déshumanisé comme le notre.

Nous supposons que votre demande pour l’octroi de la nationalité tunisienne a dû bel et bien être accordée par mérite par la présidence de la République tunisienne ?

Je dois vous confier avec un goût amer certes, qu’encore aucune notification ne m’est parvenue dans ce ce sens. Bientôt deux ans se sont bien écoulés sans ne jamais recevoir aucune information de la part du Président de la République, à qui je me suis adressé personnellement pour l’octroi de la nationalité tunisienne par mérite. Je reconnais que les procédures sont assez longues et que beaucoup d’Européens attendent encore la réponse du ministère de la justice.

C’est-à-dire que vous l’aurez en fin de compte la nationalité tunisienne tant désirée ?

C’est un peu la politique du « ni oui, ni non » et c’est fort regrettable pour un pays démocratique. Le suivi du dossier est indispensable. Si toutes les conditions sont réunies, je ne vois pas le pourquoi du refus de la nationalité aux citoyens honnêtes qui donnent tout pour la Tunisie.

Faudrait-il peut-être invoquer le principe de réciprocité avec les pays occidentaux vis-à-vis des Tunisiens à l’étranger ?

Obtenir la nationalité tunisienne représente pour moi un facteur identitaire, auquel je tiens particulièrement. J’espère seulement que ceci sera lu par la Présidence de la République.

Alfonso Campisi, vous êtes professeur en philologie romaine à l’Université de la Manouba, et spécialiste de l’émigration sicilienne en Afrique du nord et particulièrement en Tunisie entre le XIX et XX siècles. Un sujet assez intéressant et actuel celui de l’émigration entre les deux rives de la Méditerranée. Cette thématique vous a toujours tenu à cœur. Quel est votre apport au sujet de l’émigration dans l’espace méditerranéen ?

Je dirai que c’est grâce à l’émigration que les grandes civilisations se construisent. Une société qui désire rester « pure » ne peut pas faire partie de grandes civilisations. Ceci dit, les mouvements migratoires demeurent un grand problème pour certains pays mais nul ne peut les arrêter ou les interdire. Les migrations sont des phénomènes propres à l’homme qui existent depuis la nuit des temps et qui continueront à exister.

Vous êtes l’auteur de plusieurs livres et de plus d’une centaine d’articles publiés sur des revues scientifiques en Europe, comme aux États-Unis et bien évidemment en Tunisie, qui traitent de la Méditerranée et des problèmes migratoires. Existerait-il un rapport entre les flux migratoires et l’identité et ou le repli sur soi-même ?

Il existe des rapports très étroits qui lient les flux migratoires, l’identité et le repli sur l’individu. En effet, celui qui émigre dans un pays, il devient l’objet de racisme et de refus. Il se meurt lentement et quotidiennement à cause de la rupture de ses liens sociaux et affectifs et de l’isolement social. D’ailleurs le thème de la dévastation des rapports affectifs provoqués par l’émigration ne peut non plus être ignoré.

Vous avez reçu le prestigieux prix italien Proserpina pour les intellectuels siciliens qui se sont distingués dans le monde et ce, grâces à vos publications, vos livres, mais surtout pour la création de la première chaire universitaire au monde de langue et culture siciliennes à l’université de la Manouba. Pourquoi le choix d’une chaire universitaire qui est aussi une chaire pour le dialogue des civilisations et des cultures, en Tunisie ?

En effet la création de cette chaire universitaire Sicile pour le dialogue des cultures et des civilisations qui œuvre pour le dialogue et les échanges culturels entre nos deux rives, dispense aussi des cours de langue et de culture sicilienne à la faculté des lettres de la Manouba, elle m’a valu la réception de ce prestigieux Prix international Proserpina, mais aussi l’invitation à l’ONU à Genève pour m’exprimer devant un parterre royal sur l’importance du dialogue entre cultures.

Vous avez eu cette belle occasion d’évoquer cette chaire en Tunisie…

J’ai en effet expliqué que la création de cette chaire en Tunisie s’imposait, vu que ce pays a toujours été et reste de nos jours un pays d’accueil et de dialogue. Il ne faut jamais l’oublier. Ensuite, la présence sicilienne de Tunisie a été très importante dans le passé et les influences linguistiques, culinaires, culturelles… sont présents de nos jours chez les Tunisiens, que dans la langue tunisienne que je trouve d’une très grande beauté et richesse grâce à ce mélange de cultures et de civilisations dont la Tunisie doit être vraiment fière.

Vous avez dit que le but de votre travail de chercheur et d’écrivain est celui de rapprocher les deux rives de la Méditerranée, le dialogue interculturel, interconfessionnel et interlinguistique. Peut-on en déduire que vous êtes un intellectuel qui œuvre pour la paix, contre toute sorte de discrimination due à l’ignorance, aux clichés et à la différence tout court ?

Mes armes redoutables sont la plume et la culture. Cela fait plus que vingt ans que je travaille essentiellement sur le dialogue interculturel, que j’essaie de rapprocher la Tunisie à l’Italie et notamment à la Sicile la plus proche, faisant connaître ces deux pays voisins qui se nourrissent de clichés l’un vis-à-vis de l’autre. Je me rappelle que lors de mon installation en Tunisie j’ai été touché et étonné en même temps quand j’entendais certains tunisiens dire que la Sicile était synonyme de pauvreté, de mafia et que de l’autre coté, en Tunisie, pays de Bourguiba et du Code du Statut personnel, une femme pouvait être changée avec un, deux ou trois chameaux… J’en ai été horrifié !

Regardant les beautés culturelles, archéologiques, climatiques si diversifiées de la Tunisie et de la Sicile, je me suis dit qu’il y avait beaucoup à faire afin que ces deux régions du monde se rapprochent et se connaissent mieux. Le facteur culturel a été déterminant et un long chemin a été parcouru, mais beaucoup reste encore à faire… Notre seul ennemi est l’ignorance qui se combat avec la connaissance. Si tout le monde s’y met, nous pouvons réussir.

Quels nouveaux projets pour l’avenir ?

La Tunisie est une terre qui inspire les artistes, les peintres, les écrivains. Nul ne peut affirmer le contraire. Je dois beaucoup à cette Tunisie, terre de contrastes, terre où tout est poussé à l’extrême, où le thé est très sucré, le bleu est très bleu, le blanc est très blanc et la luminosité est fabuleuse. Ce n’est pas par hasard que le grand Paul Klee et d’autres peintres disaient qu’en Tunisie, la lumière est unique. Toutefois, je continue à écrire, je viens de publier un livre de grammaire et de civilisation siciliennes qui sera adopté dans toutes les écoles en Sicile où le sicilien sera enfin enseigné et que j’adopte aussi à l’université de la Manouba. En chantier, il y a un roman qui s’inscrit dans le contexte de la mémoire des Siciliens de Tunisie.

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