Culture

Al Maestro : un grand pas dramaturgique mais politiquement correct

Lorsque j’ai vu la bande d’annonce de cette série, j’ai profondément envié la télé nationale d’avoir produit une œuvre abordant les centres correctionnels. Depuis de nombreuses années que cette idée de parler de ces personnes à la marge m’habite : les enfants.

Al Maestro est notre revanche sur ce ministère de la justice ignorant tout de la réhabilitation et de la rédemption. Cette œuvre m’a semblé comme une utopie, mais peut-être pourrions-nous nous permettre le rêve pour le concrétiser? C’était rafraîchissant de nous plonger au cœur de ce monde d’adolescents en perte de repères, de nous en sentir si proche et de mettre le doigt sur les failles du système. Un magnifique hommage au joyau de notre capitale : le théâtre municipal, majestueux et esseulé au cœur d’une ville hantée par son patrimoine délabré.

Et plus loin, à l’ombre de notre nombril culturel, se trouve la route de la Goulette, chargée de son histoire et porteuse d’espoir. Le spectateur y est renvoyé comme Dieu renvoie Moïse à la mer rouge pour s’y frayer un chemin et fuir un tyran. Ici, le tyran c’est la violence, la précarité, le jugement et le rejet de l’autre. Le destin du personnage de Firas Jaouadi nous retranche directement derrière nos souvenirs du lycée : ces garçons qui traînaient ailleurs, qui n’étaient pas scolarisés et qu’on retrouvait à la sortie des institutions où ils sont censés être. On les appelait « clochards », des moins que rien qu’on méprisait et à qui on reprochait vulgarité et délinquance. Tout en oubliant qu’ils sont des enfants et que c’est l’éducation nationale qui les a largués comme un rejeton non désiré, sans leur donner une chance.

Quand on expulse des enfants du système, à quoi pourrions-nous s’attendre? Où iront ils? L’impasse se trouve dans la rue, une prison à ciel ouvert bouchant toute issue vers un salut. Tragique. On n’en est pas à notre dernier questionnement quant à ces enfants errants, dedans et dehors. Avec des parents indifférents ou impuissants, un personnel « éducatif » qui n’a retenu de la pédagogie qu’un argument d’autorité et de l’abus de pouvoir. El Maestro pointe un problème dont on ne parlera nulle part ailleurs, même pas lors d’un vote citoyen : on le sait, réformer la justice et l’éducation nationale n’intéresse pas les élus.

Le récit est bercé par la voix d’ange de Nadhir Baouab et son visage espiègle. Par la coquetterie de Malek Ben Saad et le regard défiant de Sadak Trabelsi, qu’on a vu progresser et grandir depuis Flashback. La révélation de Al Maestro c’est aussi Montassar Tabben avec sa facilité de jeu et la féroce Sana El Habib qu’on admire sans savoir si elle nous dévore ou si elle nous enlace. Les vrais talents de cette série, ce sont eux : ces jeunes acteurs qui ont fait leurs premiers pas et à qui on souhaite une longue carrière pleine de rebondissements. Quant aux plus confirmés, aucun n’a trouvé grâce à mes yeux : la fascination pour Fathi Haddaoui dans son rôle de papa endurci à la tête d’une grande fabrique de complexes, me dépasse.

Quant à Ghanem Zrelli et à wajiha Jandoubi, on ne pouvait pas s’attendre à autre chose que de la maîtrise. Et c’est ce qu’on a eu. La grande déception est sans appel Dorra zarrouk qu’on a quittée il y’a quelques années dans Lilet Chakk avec une scène magistrale face à Najib Belkadhi. L’interprète de Roukaya n’a sûrement pas dit son dernier mot mais on lui souhaite de prendre son temps et de nous épargner les approximations. La force d’Al Maestro réside dans la réalisation. Je remercie du fond du cœur Lassad Oueslati qui a ramené le cinéma jusqu’à nous. Il y avait des plans dignes d’un grand maître. Rien de surprenant venant du réalisateur de نحن هنا, un documentaire magnifique qui me hante depuis des années. On attend de le voir ailleurs… en haut de l’échelle.

Al Maestro a plusieurs mérites : il nous a réconciliés avec la télé nationale, il a été le théâtre de grands moments d’émotion et de réflexion. Il a surtout respecté son public en nous offrant des épisodes de 45 minutes sans slow motion ni de scènes farcies. Mais ce n’est pas pour autant qu’il fut magistral. C’est une tentative appréciable mais bègue qui n’est pas encore arrivée à maturation. La série ne décolle vraiment qu’à partir du 8ème épisode. Le vécu de certains personnages auraient pu être plus développé et c’était une occasion manquée de bouleverser le spectateur. Des axes simplistes ont été ouverts pour alimenter un récit touchant à sa fin : l’endoctrinement fondamentaliste dans les centres de détention est un sujet largement traité qui, abordé dans Al Maestro, n’avait aucune valeur ajoutée au préexistant.

Cette manière manichéenne d’opposer la culture et l’extrémisme est un déjà vu écœurant. J’aurais aimé voir quelque chose de plus subtile. Quant aux incohérences, on arguera que c’est une fiction et qu’il n’y avait aucune obligation à être fidèle à la réalité. Mais cette série se veut d’utilité publique, alors au temps y aller. J’ignore comment la recherche a été faite pour écrire cette histoire, mais avez-vous déjà vu une psychologue aussi bien gueulée ne pas être harcelée sur son lieu de travail? Tout en sachant qu’elle travaille avec des adolescents en pleine effervescence hormonale?

Parlons donc de ces adolescents qui sont, semble-il, tous issus de la petite délinquance, tous gentils et innocents alors que nous savons ce qu’il en est dans les centres correctionnels : les garçons se masturbent en rêvant d’une douce présence et alimentent des fantasmes de tout genre au point de violer parfois leurs camarades ou de vouloir à tout prix asseoir leur domination. Le scénariste s’est-il censuré ou a t-il oublié ce que cela faisait d’être un adolescent prédisposé à la violence et enfermé avec d’autres mâles?

Al Maestro est un grand pas dramaturgique qui, à défaut d’être une révolution, s’est contenté de mettre son fauteuil dans le sens du politiquement correcte.

Sarah Benali

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