Billet d'humeur

Ainsi parlait le crédule

Révolutionnaire, digne et insoumis. C’est comme ça qu’il se présente. Il n’en a pas cru ses oreilles quand il a vu que Abir Moussi a eu le culot de refuser l’invitation, de celui qu’il considère son Cheikh, de réciter la Fatiha à la mémoire des martyrs de la révolution.

Cette femme a-t-elle la moindre trace d’honneur? Se demanda-t-il. Il aurait aimé être présent pendant cet incident! Il l’aurait expulsée avant même qu’elle n’ait le temps d’ouvrir sa gueule. Il est très en colère contre elle. Mais pas seulement. Il est aussi très irrité par le comportement de la majorité des députés à l’exception, évidemment, des honnêtes parmi eux, majoritairement les pieuses et les pieux du parti Ennahdha et Al Karama.

Tous les autres sont à vomir. Ils avaient même osé rejeter le projet de la création de la caisse du Zakat pour combattre la pauvreté et venir en aide aux familles des martyrs de la révolution. Leur problème est, comme l’a dit à juste titre son idole Seil-Eddine Makhlouf, l’usage du mot Zakat, pendant que celle-ci est l’une des 5 piliers de notre religion. Ils sont des apostats, impies, et ils méritent tous le châtiment d’Allah. Il est même contre la démocratie. Celle-ci est une hérésie car elle est contraire à la loi d’Allah.

Pour lui, tout ce spectacle que nous offrent les débats parlementaires n’est que pur sacrilège. Il n’arrivera jamais à digérer ces énergumènes et à leur tête cette … Abir Moussi. Même les hypocrites Abbou et Mraihi sont des faux révolutionnaires. Ils prétendent être les défenseurs de la révolution et ils ont voté avec Abir Moussi et Nabil Karoui contre le gouvernement Jamli à cause de sa proximité avec Ennahdha!

Et alors? Au moins M. Jamli est contre l’égalité de l’héritage entre les sexes que le couple Abbou défend bec et ongles, contrairement aux règles clairs énoncés dans le Saint Coran. Hier, il a croisé par hasard Mohammed Abbou. Il était seul à El-Halfaouine dans sa voiture, apparemment en train d’attendre quelqu’un. Il voulait lui parler d’homme à homme car, malgré tout, il respecte l’avocat qui a défendu gratuitement ses frères d’Ennahdha lorsqu’ils étaient persécutés par le dictateur Ben Ali. Qu’il crève en enfer avec ses semblables, dit-il souvent.

Il s’est approché de sa voiture, heureux de cette chance de le croiser pour lui révéler ses quatre vérités car, qui sait, peut-être il retrouvera le droit chemin grâce à lui. Ayant remarqué qu’il le fixé avec son regard, M. Abbou l’a gentiment salué et lui a demandé avec beaucoup de grâce s’il avait besoin d’aide. Assalamou aleykom, dit-il. Je souhaite juste avoir une brève discussion avec vous et je vous serai gré d’accepter si vous avez quelques minutes à m’accorder. Avec plaisir répond-t-il. Je suis en train d’attendre un ami. Il vient tout juste de m’envoyer un texto pour me dire que le trafic routier est très dense et qu’il prévoit arriver dans dix minutes. Je suis donc tout ouïe.

Merci infiniment M. Abbou. Vous savez, je suis un homme très droit et je veux vous parler très franchement. Je vous en prie monsieur, ne vous gênez surtout pas. C’est dans la critique constructive de nos adversaires que nous pouvions avancer ensemble. J’ai trouvé ça honteux et indigne de vous et de votre parcours de voter avec le groupe d’Abir Moussi et de Nabil Karoui contre le gouvernement de M. Jamli, a-t-il dit. À votre place, j’aurais voté pour la confiance de ce gouvernent rien que pour que le vote de mon groupe ne soit pas aligné avec le vote des ennemies de la révolution.

Et si les ennemies de la révolution scandent vive la Tunisie, dois-je dire le contraire pour me démarquer du PDL? Décidé à ne pas le laisser prendre le dessus dès le début de leur conversation, il a ignoré sa réponse provocante d’autant plus qu’il pensa avoir un meilleur argument pour le déstabiliser. Pourquoi votre groupe a voté contre le projet de la création d’un fonds de la Zakat? La présidente du groupe parlementaire du PDL, Abir Moussi, a indiqué que cette proposition était en parfaite contradiction avec les dispositions d’un État civil! Selon elle, il est inutile de «scinder le peuple entre musulmans et mécréants». Elle oublie que 100% des tunisiens sont des Tunisiens sont musulmans.

«La Zakat, dit-elle, est une obligation entre l’individu et son Créateur, ce n’est pas à l’État de s’en mêler»! Comment votre groupe et vous-même pouvez être d’accord avec de tels propos blasphématoires ? Si vous savez à quel point je souhaite la disparition de cette satanique et ses semblables.

Je vois que vous éprouviez une haine viscérale à l’encontre du PDL et, particulièrement, de sa présidente. Sachez que mon groupe et moi-même ne partageons aucun idéal, aucun projet sociétal, même pas un point commun avec le PDL et sa présidente. Mais les députés du PDL, comme celui du Courant Démocratique, Ennahdha et j’en passe ont été élus par le peuple. Je peux vous dire même plus, le PDL existe car Ennahdha et Al Karama existent.

Quoi ? Là je ne vous suis plus, a-t-il rétorqué sèchement. Connaissez-vous l’assistant qui louchait ? lui a demandé M. Abbou. Si oui, vous allez tout comprendre. L’assistant qui louchait ? Mais de qui parlez-vous ?

Une métaphore. Aimez-vous les métaphores ? Il n’avait pas compris ce que M. Abbou a voulu dire mais, heureusement, sans attendre une réponse de sa part, il lui a raconté cette histoire.

Un artisan avait un piètre apprenti qui louchait affreusement. Cet apprenti voyait double. Un jour l’artisan lui demanda d’apporter le pot de miel de la réserve. L’apprenti revint les mains vides. Maître, il y a deux pots de miel identiques, dit-il, lequel voulez-vous? Comme le maître connaissait bien le handicap de son apprenti, il répondit : pourquoi ne casses-tu pas l’un des deux pots et ne m’apportes-tu pas l’autre? Hélas, l’apprenti n’était pas suffisamment intelligent pour comprendre la sagesse de son maître. Il fit sans réfléchir ce qu’on lui avait demandé. Il cassa un des deux pots et fut surpris de voir le second se briser aussi.

Qu’essayez-vous de me dire M. Abbou ? A-t-il demandé. Pouvez-vous SVP vous exprimer plus clairement ? Mais c’est très clair mon cher monsieur a répondu M. Abbou. Je vous dis que, comme l’apprenti qui louchait, vous voyez des dualités partout. Ennahdha, Al Karama et le PDL ne forment qu’un. Ils sont les deux faces de la même pièce de monnaie. Ils sont tous les deux tournés vers le passé, le premier vers le 7ème siècle et le second vers la seconde moitié du 20ème siècle. Aucun des deux n’est tourné vers le 21ème siècle. Les deux se nourrissent de la haine de l’un contre l’autre.

Sache cher monsieur que la seule vraie crasse est celle qui emplit nos cœurs. Les autres se lavent. Il n’y a qu’une chose qu’on ne peut laver à l’eau pure : les tâches de la haine et du fanatisme qui consument le vivre ensemble. Vous ne pouvez donc jamais briser le PDL sans détruire Ennahdha-Al Karama; et réciproquement. Il faut soit accepter les deux, soit briser les deux. Je suis désolé cher monsieur, je vois mon ami qui arrive et je dois vous laisser. Veuillez m’excuser et au revoir.

C’est bien dommage que M. Abbou soit aussi naïf ! Se dit-il a la fin de la conversation. Il est tellement aveugle au point d’être incapable de voir qu’Ennahdha et le PDL n’ont rien en commun. Si on brise le PDL, on libère les pieux gardiens de la révolution qui veulent instaurer la loi d’Allah. Le 21ème siècle doit être celui du retour au droit chemin.

Le même soir après l’accomplissement de la prière d’Al-Icha, Il a tout raconté à l’Imam de la mosquée de son quartier. À sa grande surprise, même l’Imam a désapprouvé sa haine à l’égard de l’extravagante, ennemie de Dieu, Abir Moussi. Il lui a dit que nous avons tous été créés à l’image de Dieu, et pourtant nous avons tous été créés différents. Il n’y a jamais deux personnes semblables, a-t-il dit. Deux cœurs ne battent jamais à l’unisson. Si Dieu avait voulu que tous les Hommes soient semblables, il les aurait faits ainsi. Et d’ajouter que ne pas respecter les différences équivaut donc à ne pas se soumettre à la volonté de Dieu.

Seul Dieu est unique. Tout le reste doit être différent, varié, contradictoire et multiple. Il est bien déçu. Il est convaincu que les renégats sont de plus en plus nombreux et que cette maladie a même atteint certains imams dont celui de son quartier. Son problème, comme celui de tout littéraliste, est son incapacité à saisir la forme aphoristique du Coran. Un aphorisme, en effet, n’est pas déchiffré du seul fait qu’on le lit; c’est alors que doit commencer son interprétation, ce qui exige un art de l’interprétation.

Évidemment, pour pouvoir pratiquer la lecture comme un art, une chose avant tout autre doit être su, que les exégètes traditionalistes sont incapables de l’avoir, il faut savoir que ce n’est pas le doute qui rend fou: c’est la certitude. Ne dit-on pas que le doute est l’école de la vérité; le doute est la clé de toute connaissance; une foi qui ne doute pas est une foi morte.

Plusieurs érudits ont pratiqué l’art de l’interprétation et la pratique, mais dans nos pays où la forme aphoristique est presque oubliée, ils sont considérés hérétiques.

Sami Bibi, universitaire

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