Billet d'humeur

Activité privée complémentaire et autres passe-droits ou la faillite annoncée du système de santé

Madame la Ministre,

L’avènement depuis plusieurs années de l’activité privée complémentaire, œuvre de Ben Ali pour tenir d’une main de fer toute une corporation de peur qu’elle ne dérive vers des revendications légitimes, ne cesse d’exercer ses effets hautement délétères sur l’avenir de la santé dans notre pays.

Cette activité, qui ne connait ni bornes ni limites, est effectuée dans l’illégalité et l’impunité la plus absolue avec un usage très habile de la double responsabilité hospitalière et privée, et des abus à tous les niveaux :

– Hospitalisation prioritaire des malades de l’activité privée complémentaire (APC) pour lesquels des lits d’hospitalisation sont souvent réservés.

– Les consultations dans le cadre de l’APC s’effectuent tous les jours, matin et après-midi, très souvent au sein même des bureaux des personnes concernées, les transactions financières se faisant de gré à gré, directement du malade au médecin, ce qui est en totale contradiction avec la législation en vigueur.

– Des cartes de visite sont régulièrement distribuées dans tous les services hospitaliers et plus particulièrement les services à forte affluence et à haut taux de recrutement tels que le service des urgences et celui des consultations externes ; un réseau de ristourne est subtilement organisé.

– Un réseau de prélèvement de sang parfois à domicile des malades de l’APC impliquant certains paramédicaux avec dépôt de tubes pour analyses sanguines à la réception des services d’hématologie et de biochimie s’est progressivement développé, justifiant la prise d’un certain nombre de mesures dissuasives par les services concernés.

– L’utilisation du matériel de l’hôpital dans les structures privées (Boites chirurgicales, matériel d’endoscopie……) et leur utilisation dans le cadre de l’APC sans que l’exploration ou l’acte ne soit comptabilisé sont devenues monnaie courante.

– Le prétexte de la panne du matériel hospitalier est très répandu, obligeant le malade à effectuer l’examen en question dans le privé, très souvent dans le cadre de l’APC.

– La prescription de séances d’hémodialyse en urgence à partir de l’APC surchargeant davantage les programmes des unités publiques d’hémodialyse déjà largement saturés et dispensant les malades fortunés de se présenter aux urgences moyennant le paiement d’honoraires au médecin exerçant cette activité, le coût de la séance étant totalement supporté par la structure hospitalière en question.

– Les coronarographies diagnostiques, non remboursées par la CNAM, sont effectuées dans les établissements publics de santé alors que les angioplasties coronaires avec mise place de stents, prises en charge quasi-intégralement par les caisses, sont réalisées dans les cliniques privées dans le cadre de l’APC (le patient est transféré pour quelques heures dans une clinique privée avant de reprendre sa place dans l’établissement public) avec un profit financier considérable et une porte ouverte à toutes les formes de spéculation.

– L’activité universitaire d’encadrement des internes et des résidents est réduite à néant, les rares visites des malades hospitalisés se faisant dans le meilleur des cas avec l’assistant du côté ; ceci est de nature à remettre en question la qualité de formation des spécialistes et leur manque éventuel de savoir faire lorsqu’ils se retrouvent seuls dans les structures hospitalières de l’intérieur du pays, problème d’actualité qui a été à l’origine d’un conflit sans précèdent entre les jeunes médecins et l’autorité de tutelle.

De plus, les consultations externes spécialisées au sein des structures hospitalo-universitaires sont très souvent effectuées par les résidents, esseulés dans leur dure besogne diagnostique et thérapeutique avec toutes les conséquences néfastes que cela peut engendrer.

– Si on ajoute à cela les dépenses énormes engagées par les structures hospitalières publiques dans le cadre de cette activité ( éclairage, téléphone, locaux et leur entretien, matériel d’exploration et son entretien, personnel paramédical…..) pour des entrées d’argent dérisoire du fait de l’absence de déclaration du nombre de malades examinés dans le cadre de l’APC ou d’une fausse déclaration volontairement réduite par le médecin lui assurant un gain individuel maximal, et l’absence totale de déclaration fiscale d’une activité rémunérée, il parait évident que la faillite des principales structures hospitalo-universitaires du pays est imminente.

Cette APC constitue un véritable fléau qui asphyxie et intoxique profondément nos structures hospitalo-universitaires et remet en question leur excellente réputation d’antan. L’élément le plus surprenant dans ce calvaire, Madame la Ministre, c’est la totale passivité de vos prédécesseurs qui semblent avoir été réduits à une véritable omerta, se plaisant non seulement à contempler cette médiocrité mais aussi à l’encourager en attribuant, au mois de Janvier 2014, une cinquantaine de nouvelles autorisations d’APC et en reconduisant presque automatiquement toutes les autres annuellement; n’est-ce pas là une complicité flagrante ?

Toute la communauté médicale doit, conjointement au ministère de tutelle, œuvrer d’arrache-pied à déraciner ce mal qui ronge nos hôpitaux et menace la formation et l’éthique de nos enfants. La majoration salariale obtenue depuis quelques années, qui enlève à l’APC toute sa raison d’être, doit largement contribuer à persévérer dans la voie de l’abnégation, de l’altruisme et de l’amour de sa profession ; le métier de médecin n’est-il pas le plus beau métier au monde ? Certes les conditions de travail dans le secteur public sont lamentables mais nous devons tous contribuer à leur amélioration et nous montrerons ainsi au monde entier que la médecine tunisienne, dont l’excellence n’est plus à démontrer, est au-dessus de toute forme de spéculation et de profit.

A côté de cette activité privée complémentaire dégradante, comme pour enfoncer encore plus le secteur public dans la médiocrité absolue, la nomination parfois exclusivement par népotisme, de certains chefs de service qui se retrouvent du jour au lendemain miraculeusement projetés à la tête de services fictifs, qui n’existent pas jusqu’à ce jour malgré une attribution officielle qui remonte pour certains à plus de cinq ans, ou encore l’existence de services importants restés sans chef de service officiellement nommé par l’autorité de tutelle.

Pourquoi notre élite, véritable fleuron d’antan et jadis gardien des vraies valeurs humaines, adopte t-elle une pareille attitude ? Ce comportement irresponsable est-il devenu une fatalité et une caractéristique immuable de la Tunisie d’aujourd’hui ? Doit-on l’accepter ou au contraire fermement le rejeter et le combattre ?

Autant de questions qui interpellent au quotidien le Tunisien authentique, inquiet sur le sort de son pays. Il est grand temps, Madame la Ministre, que l’on prenne enfin conscience que la Tunisie a connu une révolution providentielle, que la loi du silence doit être rompue et qu’il faut avoir suffisamment de courage pour mettre définitivement fin à ces passe-droits qui nous ruinent et qui ont fait et qui font encore tant de mal au citoyen tunisien et à notre pays.

L’histoire qui s’écrit impitoyablement tous les jours, nous glorifiera à jamais ou au contraire, nous culpabilisera cruellement.

Profondément convaincu de votre compréhension et de votre souci constant de préserver scrupuleusement les nobles acquis de notre nation, je vous prie, Madame la Ministre, d’agréer l’expression de ma haute considération.

F.Y

Professeur Hospitalo-universitaire

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